Chapitre 2

Quand on n'a que l'amour (chanté par Jacques Brel)

Comme vous le savez la clandestinité exige quelques précautions, en particulier l'usage de « pseudo » celui d'Élisabeth: Gabriel.

Quelques heures plus tôt, Septembre 1943 ...

Élisabeth s'appliquait à maintenir une apparence de calme retenue alors qu'intérieurement son cœur battait à tout rompre. Depuis ce matin, elle s'efforçait de contenir la peur qui exerçait une continuelle pression sur ses organes mais aussi sur son esprit. La jeune fille avait beau s'être engagée dans la résistance intérieure depuis quelques mois, en cohérence avec ses convictions profondes, ses émotions tentaient de prendre le dessus sur ses facultés intellectuelles.

Celui qu'elle connaissait sous le nom de René lui avait confié une nouvelle mission, bien plus périlleuse que la diffusion des journaux de la Résistance à laquelle elle était habituée. La jeune femme devait jouer le rôle de guide pour un soldat anglais parachuté la nuit dernière, son rôle consistait à le retrouver puis à l'accompagner jusqu'à la grange des Humbert afin de l'y cacher avant qu'il ne gagne sa destination finale, mission dont elle devait tout ignorer bien entendu mais elle se doutait que cet allié devait participer au recrutement et à la formation de groupes de résistants intérieurs dans le but d'organiser un réseau de renseignements pour les Alliés, voire d'amplifier l'efficacité et la fréquence des opérations de sabotage contre l'occupant. Les deux membres de la cellule de résistants qui accomplissaient ce genre de missions avait disparu de la circulation, probablement arrêtés et exécutés d'une balle dans la tête, sur dénonciation par un citoyen zélé. Après une attente interminable de plusieurs semaines, les activités des rescapés avaient repris prudemment.

C'était donc vers elle que René s'était tout naturellement tourné.

«Gabriel, j'ai besoin de toi pour une mission très particulière et bien plus dangereuse que ce que tu as déjà fait avant. Je te dis tout de suite que tu n'as pas le droit d'échouer, tu dois réussir à tout prix, même si cela te coûte la vie.» René ne prenait jamais les chemins de traverse quand il s'exprimait, cela avait l'avantage d'éviter tout malentendu avec ses interlocuteurs.

Sans aucune hésitation, elle avait accepté les termes du contrat: récupérer le soldat, l'habiller en civil, l'aider à dissimuler les traces de son passage en zone libre, l'accompagner jusqu'à la planque près de la grange des Humbert, organiser son bref séjour puis repartir sans un mot, ni un regard, ni le moindre souvenir.

Minuit avait sonné alors qu'elle se glissait hors de la maison familiale pour se rendre à la clairière du bois gaillard près de laquelle elle devait retrouver l'objet de sa mission. Une petite pluie fine avait commencé à tomber, libérant différentes effluves végétales dans l'atmosphère un peu lourde qui régnait en cette soirée de septembre 1943. Élisabeth se sentait presque grisée par cette délicate enveloppe odoriférante. La sueur mêlée à l'eau de pluie perlait en fines gouttelettes le long de son corps alors qu'elle se hâtait vers le lieu de rencontre.

Elle ne fut pas déçue par ce qu'elle découvrit. Un jeune homme, probablement moins âgé que ce que l'expression sévère qu'arborait son visage pouvait laisser croire. De haute taille, les épaules bien dessinées mises en valeur par des hanches fines surplombant de longues jambes. Voilà ce que ses yeux entrevoyaient malgré l'obscurité de cette nuit sans lune. Elle avait sifflé comme François le lui avait appris, afin d'imiter le chant du merle. Un autre chant avait alors répondu, l'échange s'était répété puis ils s'étaient rejoints, c'était à cet instant qu'elle avait deviné la beauté sculpturale de cet homme. Une sensation de chaleur due à la rougeur qui se diffusait le long de son visage, la rappela à l'ordre: il n'était pas question de flirter avec cet étranger, aussi ténébreux soit- il. Elle devait se tenir à sa mission qui devait concourir à conduire la nation à la victoire et non à renforcer sa coquetterie. D'autant plus que cet anglais ne semblait pas la trouver à son goût, son premier regard avait trahi sa surprise puis il l'avait plus ou moins ignorée, opération quelque peu délicate puisqu'il devait l'aider à faire disparaître toute trace de son arrivée sous le ciel français puis la suivre jusqu'à l'abri où il devait se réfugier.

Finalement, dans le plus grand silence, hormis le battement de la pluie, ils avaient atteint leur but: la grange des Humbert et surtout les pièces souterraines qui avaient été aménagées dessous. Lorsque l'ouverture avait été refermée puis verrouillée, elle avait enfin entendu le son grave de sa voix. «Seigneur, sa voix me fait le même effet que ...» Là, Élisabeth avait elle- même censuré ses pensées, elle craignait de perdre le contrôle de ses sens qui réagissaient de façon disproportionnée à la seule présence de cet homme. Elle avait vraiment le sentiment que son corps lui échapperait si elle continuait sur cette voie, cela représentait un grave danger pour leur mission à tous deux. Elle aurait bien le temps plus tard, seule dans sa chambre de repenser et faire défiler dans on esprit cette scène aussi souvent qu'elle le souhaiterait. Il parlait un français impeccable, ce qui rendait sa voix encore plus sensuelle à ses oreilles. Élisabeth dut le faire répéter car elle avait du mal à reprendre le cours d'une pensée cohérente.

«Je voudrais savoir où sont dissimulés les objets nécessaires à ma mission, mademoiselle. Dois- je parler en anglais pour que vous me compreniez?» Son regard ne laissait transparaître aucune émotion particulière, un vrai soldat, entraîné à la perfection...

Élisabeth avait bien saisi le caractère insultant de ses propos mais elle choisit de l'ignorer et se dirigea vers le site où se trouvaient les armes, faux papiers, cartes et autres objets indispensables au bon déroulement de sa mission en ce pays occupé.

Une fois les repérages et prise de renseignements terminés, elle s'apprêtait à le saluer avant de le quitter quand elle sentit ses yeux se remplirent de larmes, elle n'avait rien anticipé, les sanglots qui la secouaient malgré toutes ses résistances la mortifiaient. Comment pouvait-elle se montrer si vulnérable? Devant lui, plus que tout autre, elle se haïssait pour cette preuve manifeste de faiblesse. S'accrochant à ce qui lui restait encore de dignité (une infime partie certes), Élisabeth courut vers la sortie avant de se retrouver dans les bras du jeune homme qui lui offrit la consolation dont elle avait désespérément besoin.

Des mots tendres chuchotés aux baisers enflammés, la distance fut rapidement parcourue, par les deux intéressés qui n'avaient plus en tête que l'achèvement de chaque geste initié pour mieux connaître les besoins de l'autre. Une bouche avide en cherchait une autre afin de satisfaire un impérieux désir de possession pour chacun d'eux. Leurs vêtements mouillés rendaient leurs mouvements malaisés, si bien qu'ils furent littéralement arrachés et jetés sans ménagement.

Élisabeth ne s'était pas encore défaite de sa virginité, qui pourtant ne représentait ni une fierté ni un trophée, pas même avec François, tout simplement parce qu'elle avait imaginé que seuls les serments d'amour réciproques pouvaient la mener sur cette route. A l'instant- même, elle partageait avec cet inconnu ce qu'elle avait supposé être une prémisse à son futur bonheur conjugal, comme si toutes les valeurs qui avaient constitué son ancien monde (celui d'avant l'occupation) avaient été vidées de leur sens. Elle ne voulait pas mourir sans avoir éprouvé intensément le plaisir, cet enchevêtrement des corps qui donnait la vie. Cet homme aux traits parfaits saurait accueillir cet ultime acte de résistance à sa juste mesure: une question vitale tout simplement.

Leurs lèvres léchaient, mordaient, baisaient la moindre parcelle de chair qui se trouvait sur leur passage et qui menait à un plaisir archaïque, presque brutal. Leurs mains frôlaient la moindre aspérité ou rondeur à portée afin d'explorer l'étendue de peau à caresser pour chacun de ces amants assoiffés.

Lorsqu'il s'enfonça doucement en elle, lui murmurant ces mots tendres qui tracent le chemin de la volupté, il sut indéniablement qu'il n'oublierait jamais cette expérience, la découverte de l'intimité de cette femme lui permettait d'éprouver des sensations inédites dans leur intensité. Faire l'amour avec elle n'avait rien de commun avec ce qu'il avait expérimenté auparavant, cette incandescence des chairs, l'impression de mort imminente par consomption, tout cet affolement des sens avait emporté son habituelle réserve et il ne désirait rien d'autre que mourir d'amour, cette nuit, avec elle. William avait perdu toute notion de temps dans les bras de cette amante si émouvante. Il ne voulait plus rien savoir de cette fichue guerre, son corps se consumait d'amour ou de plaisir, les mots n'importaient plus. Ce qui les unissait ne pouvait-il être autre que la nécessaire victoire de la pulsion de vie contre la pulsion de mort? Jamais le désir qui l'embrasait n'avait contenu une telle urgence, ni une telle intensité.

Aucun d'eux ne souhaitait aboutir à l'acmé de leur acte d'amour car cela signifiait le départ, la fin du rêve d'amour qui les avait conduit à oublier les déchirements extérieurs. Comme tous les amants, en tout temps, ils avaient réussi à ne former qu'un seul chœur évoluant sur un rythme propre à la singularité de leur rencontre, en dehors des conventions du monde extérieur, sans considération d'ordre moral, religieux. Seule la soumission au principe de plaisir les animait. Peu importait alors que les Ténèbres règnent au- delà de leur domaine protégé, pourvu que l'ivresse reste intacte à chaque réunion des corps, cette nuit- là, la seule pour ces deux amants qui ignoraient tant l'un de l'autre.

Avant même la venue de l'aube, abandonnant la fugace sécurité des bras de son amant d'une nuit, Élisabeth avait repris avec de grandes précautions le chemin du domicile familial où tous étaient encore plongés dans leur lourd sommeil. Toujours troublée par les évènements de la nuit, elle finit par s'endormir, finalement épuisée physiquement et émotionnellement.

Ce furent les cris de sa mère qui l'obligèrent à interrompre le cours des échanges qu'elle partageait avec son père.

«Mais enfin, Jacques, puisque je t'affirme que ces traces sont des empreintes de pas! Quelqu'un est venu cette nuit et a tenté de s'introduire chez nous, pendant notre sommeil! Oh, mon Dieu! Mes filles! Sont- elles indemnes? Mme Bellet fidèle à sa personnalité exubérante, s'époumonait largement, faisant profiter les voisins les plus proches du spectacle. Allons Jacques, cours donc t'en assurer, je t'en supplie! Oh seigneur, faites qu'il ne soit rien arrivé à Jeanne, ou Lydie car je ne pourrais jamais m'en remettre! Oh Sainte vierge, je vais rendre l'âme avant mon heure!»

A suivre

Paroles de « Quand On N'a Que L'amour »:

Quand on n'a que l'amour
A s'offrir en partage
Au jour du grand voyage
Qu'est notre grand amour

Quand on n'a que l'amour
Mon amour toi et moi
Pour qu'éclatent de joie
Chaque heure et chaque jour

Quand on n'a que l'amour
Pour vivre nos promesses
Sans nulle autre richesse
Que d'y croire toujours

Quand on n'a que l'amour
Pour meubler de merveilles
Et couvrir de soleil
La laideur des faubourgs

Quand on n'a que l'amour
Pour unique raison
Pour unique chanson
Et unique secours

Quand on n'a que l'amour
Pour habiller matin
Pauvres et malandrins
De manteaux de velours

Quand on n'a que l'amour
A offrir en prière
Pour les maux de la terre
En simple troubadour

Quand on n'a que l'amour
A offrir à ceux-là
Dont l'unique combat
Est de chercher le jour

Quand on n'a que l'amour
Pour tracer un chemin
Et forcer le destin
A chaque carrefour

Quand on n'a que l'amour
Pour parler aux canons
Et rien qu'une chanson
Pour convaincre un tambour

Alors sans avoir rien
Que la force d'aimer
Nous aurons dans nos mains,
Amis le monde entier

Quand on n'a que l'amour
A s'offrir en partage
Au jour du grand voyage
Qu'est notre grand amour

Quand on n'a que l'amour
Mon amour toi et moi
Pour qu'éclatent de joie
Chaque heure et chaque jour

Quand on n'a que l'amour
Pour vivre nos promesses
Sans nulle autre richesse
Que d'y croire toujours

Quand on n'a que l'amour
Pour meubler de merveilles
Et couvrir de soleil
La laideur des faubourgs

Quand on n'a que l'amour
Pour unique raison
Pour unique chanson
Et unique secours

Quand on n'a que l'amour
Pour habiller matin
Pauvres et malandrins
De manteaux de velours

Quand on n'a que l'amour
A offrir en prière
Pour les maux de la terre
En simple troubadour

Quand on n'a que l'amour
A offrir à ceux-là
Dont l'unique combat
Est de chercher le jour

Quand on n'a que l'amour
Pour tracer un chemin
Et forcer le destin
A chaque carrefour

Quand on n'a que l'amour
Pour parler aux canons
Et rien qu'une chanson
Pour convaincre un tambour

Alors sans avoir rien
Que la force d'aimer
Nous aurons dans nos mains,
Amis le monde entier