Titre : Courir sur l'étroite sente des murs - La Fuite
Auteur : Aélane

Personnages : Draco, Harry, Snape (+ apparition de Serpentards/Narcissa/Voldemort etc.)

Rating/Avertissements : PG-13 MAIS veuillez noter s'il vous plaît la présence de slash plus ou moins latent, de phrases de plus de trois lignes ainsi que d'une forte dose d'angst. Et... hum... après le chapitre 1, dois-je vraiment rajouter que cette fic est dénuée du moindre gramme de fluff ?

Genre : angst comme aqua, azkaban et atmosphérique.

Disclaimer : les personnages et l'univers appartiennent à leur créatrice J.K.Rowling qui nous les prête, je ne fais que m'amuser avec (et les pauvres s'en seraient quelque part bien passés, même si c'est la faute de J.K.R. à la base pour les mettre dans des situations pareilles aussi ;p).

Note : écrit pour 30-baisers sur LJ (couple H/D, thème : "le bruit des vagues")

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Courir sur l'étroite sente des murs

La Fuite

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D'étroites sentes serpentaient sous les frondaisons de jeunes chênes pour s'effacer quelques foulées plus loin sous des mares de boue. Elles réapparaissaient, fragiles, incertaines, au hasard d'une brassée de fougères pliant devant ses mains où les ronciers avaient déjà laissé leur tribut d'égratignures et d'épines.

« Cours » lui avait ordonné le Mangemort.

Et les larmes courraient sur son visage. Il arrivait presque à se convaincre qu'il ne les sentait pas, tout comme il sentait à peine ses bras le démanger ou sa peau le brûler là où les zébrures devenaient écorchures, n'osant s'arrêter un instant pour les soigner. Il était parvenu à se convaincre de choses bien plus pénibles par le passé. Il était presque parvenu à croire qu'il saurait se sacrifier pour épargner les siens, qu'il serait prêt à tout pour protéger ceux qu'il aimait, jusqu'à tuer.

Il savait qu'il n'aurait pas dû regarder le vieux fol. Il savait qu'il n'aurait pas pu ne pas le regarder, aurait-il tourné mille fois un Retourneur de Temps entre ses mains. Il était venu, espérant qu'il pourrait faillir, librement faillir, parce qu'il avait quand même réussi quelque chose, parce que le Directeur de Poudlard, restait un puissant sorcier, craint jusque par...

« Cours donc » avait répété l'homme choisi par le Seigneur des Ténèbres pour le surveiller, lui, le traître dont l'ardeur était si vacillante qu'on avait dû menacer sa famille afin qu'il ne fuie pas son devoir, lui le couard dont la loyauté avait vacillé sous le poids de ses lâchetés.

Dumbledore ne l'avait ni arrêté ni emprisonné ni tué. Dumbledore lui avait offert un vain espoir. Il avait été le seul.

Un pas après l'autre, il se mit à marcher, à accélérer, détalant loin du cri de rage de Potter, loin de Poudlard, loin de ceux qui avaient ri devant son impuissance, loin de tous. Il fuyait comme nul ne l'en aurait cru capable : à pied, jusqu'à ce que ses membres s'alourdissent, jusqu'à ce que sa gorge brûle, jusqu'au bout du monde, jusqu'à ce qu'il s'écroule pour ne plus jamais se relever. Il avait en effet feinté discrètement toutes les leçons sur l'Apparition, évitant tout autant de s'avouer pourquoi il préférait en rester incapable. C'était là une perte de temps oiseuse, empiétant sur ses recherches, avait-il soigneusement pensé, alors que le Seigneur des Ténèbres se repaissait de ses peurs, se délectait de ses échecs, du tatouage dessiné à la hâte pour effrayer les commerçants veules aux plus ignobles insectes qui survivaient envers et contre tout à ses Avada Kedavra.

« Va-t-en » avait murmuré l'ami de jeunesse de sa mère, l'ami de cet oncle qu'il n'avait jamais connu, l'ami qui était venu le secourir lorsqu'il avait abandonné toute volonté de vivre, de survivre à tout prix, en accomplissant sa tâche à sa place.

Il sursautait à chaque fois qu'il rompait ici d'un coup sec une brindille, émiettait là les feuilles mortes jonchant encore au tout début de l'été les sous-bois obscurs de la Forêt Interdite où il s'était enfoncé, aussitôt les limites de Poudlard dépassées. Il tendait en vain l'oreille, à l'affût de poursuivants, à l'affût de monstres, terrifié par des souvenirs à jamais vifs d'ombres buvant le sang des licornes. Il ne percevait que le silence, ce silence oppressant que sa fuite brisait. Il n'entendait pas le grouillement de scarabées tout de noir vêtus se traînant cahin-caha dans une muette agonie alors qu'il écrasait leur molle coquille sans les voir.

« Fuis, Draco » avait hurlé Severus Snape, le directeur de la Maison Serpentard, celui qui avait toujours protégé ses ouailles contre les injustices des autres, de tous les autres, quels qu'ils soient.

Il ignorait le volettement incessant des insectes de toutes sortes, le tapotement lointain d'un pic-vert qui regardait d'un œil curieux l'intrus en marchant la tête en bas sur la branche qu'il picorait, tandis que le tapis de fougères frémissait doucement sous la brise, par bouffées. Il n'entendait pas la course des araignées filant refaire leurs toiles, les colonnes de fourmis battant en retraite, le coassement des grenouilles se réfugiant dans les flaques qu'il faisait gicler sur son passage.

Son cœur commençait à battre, frénétique, à ses tempes.

« Ne reviens jamais » avait-il entendu derrière les paroles hachées de l'homme qui lui avait offert en cachette ses premiers livres de potions, du parrain qu'il aurait pu avoir si son sang avait été plus pur, si Lucius n'avait pas été tant vexé par l'avancée foudroyante du jeune surdoué en magie noire au sein des Mangemorts.

Car Draco Malefoy n'avait plus rien vers quoi revenir.

Depuis qu'il L'avait rencontré, il s'était détaché de ses camarades - les héros étaient de grandes figures solitaires ou tout comme. Depuis qu'il L'avait revu, à Noël, il les avait évités, les futurs traîtres eux aussi étaient seuls, seuls face à leur incompétence, seuls face à leurs choix, seuls devant l'échec. Il n'osait compter que sur Crabbe et Goyle. Compter non se confier. Il ne restait qu'eux : leur bêtise les protégeait, des oreilles malveillantes comme d'eux-mêmes, ils avaient au fond pour seule ambition celle de devenir les plus grands mangeurs de gâteaux du monde sorcier. Il n'arriva pas à en sourire alors qu'il continuait à fuir.

Le Directeur mort, il ne pouvait plus se tourner du côté d'un Poudlard qu'il avait contribué à faire tomber de l'intérieur, en laissant entrer Greyback en sus : lui-même n'aurait miséricorde, surtout que tous les gens de Dumbledore devaient s'être regroupés autour de Potter... Il portait encore la marque de toute la miséricorde dont était capable Potter à son égard.

Depuis l'été dernier, il savait que nul au Ministère n'aiderait le fils d'un prisonnier d'Azkaban. Depuis Beltane, Phtyx, son hibou grand-duc avait ramené, encore scellées, toutes les lettres à sa mère. Phtyx n'avait jamais failli. C'était limpide, si limpide qu'il avait redoublé d'ardeur, refusant d'y croire. A présent, Sa Seigneurie le tuerait, lui aussi, si sa tante Bellatrix ne s'en chargeait pas auparavant, afin de laver l'affront fait au nom des Black.

Son souffle qui commençait à lui brûler la gorge, lui manqua. Plié en deux, les mains pressant désespéramment sa poitrine, il zigzagua un moment, un pas de côté, un pas en avant, toujours en avant.

Une fois la forêt disparue derrière les collines battues par les vents, il boitillait plus qu'il ne courrait, pourtant il continuait à fuir, sans jamais oser se retourner. S'il jetait un œil par-dessus son épaule à la sente qui s'était déjà évanouie dans la lande, il s'arrêterait, désorienté. Il réfléchirait. Il se perdrait dans la contemplation de ce qui aurait dû être, de ce qui avait été, de ce qui aurait pu changer. Il se laisserait rattraper par les Aurors, par Potter ou par les Mangemorts - peu importait, ils étaient tous une seule et même chose, son passé. S'il se retournait, il ne pourrait plus repartir.

L'aube se levait à peine, un jour ou trois plus tard, lorsqu'il trébucha sur le sable. Il n'avait prêté nulle attention au bruit de l'océan, l'esprit gourd. Des traînées grisâtres s'élevaient de l'eau, la reliant au ciel, lourdes de pluie, bruissant d'orages à venir. Il dégrafa sa cape, délaça ses chaussures et s'assit au bord, tout au bord, trempant ses pieds fatigués dans le ressac, froid, si froid, puis, tête en arrière, s'affala contre la plage, épuisé, les membres liquéfiés, fermant les yeux. C'était fini. S'il ne pouvait faire demi-tour, il lui était impossible d'avancer où que ce soit. Il n'avait plus à tenter de courir encore un peu plus, pas après pas, des millions de pas devant l'autre. Au loin, l'horizon se noyait dans les flots gris de la mer.

Longtemps, il resta là, immobile, aveugle au monde, son corps un poids mort, aussi sourd qu'un cadavre que l'on pleure, comme baisé par un Détraqueur. Le vent seul gémissait. Le vent sifflait, le vent rageait, tournoyant tout autour de lui, tandis que la mer se retirait peu à peu, dénudant ses pieds, le laissant échoué sur la côte.

Il éternua. C'était marée basse et le vent avait chassé le grain au loin vers la terre ou vers la mer, ailleurs. Les eaux avaient désormais exactement le vert du regard de Potter lorsqu'il l'avait pétrifié dans le Poudlard Express. Il aurait dû le livrer alors. Il s'était convaincu que ce n'était pas là ce qu'il devait faire, qu'il suivrait ses ordres fidèlement, qu'il ne savait pas apparaître ni faire de portoloin, que sa tâche à lui était bien plus importante, que Potter n'était rien.

La vérité était qu'il avait regardé ses yeux et qu'il n'avait pas pu, pas pu murmurer le moindre sort qui l'aurait mené à la mort. Potter, lui, avait pu. La baguette droite, la baguette sûre.

Même haïr, il ne savait pas le faire aussi bien que Potter.

Même haïr…

Ils n'avaient qu'à tous s'entretuer, ces idiots, ces monstres, lui il resterait ici à attendre.

Le doux clapotis des vagues recouvrit son rire rauque, son soulagement d'être enfin arrivé quelque part, fût-ce nulle part.

Les bulles évanescentes de l'écume rampaient vers la plage comme pour échapper à la lente resucée du ressac. L'aile d'un oiseau rasait les flots, alors que son cri geignard retentissait sur la mer. Il contemplait les grains de sable aspirés, entraînés, un par un, par le vent battant la plage, dans un sens, puis dans l'autre. Ce n'était que de minuscules roches concassées, brisées par les éléments jusqu'à en devenir quasi invisibles, roulant de tout côté, fuyant dare-dare les unes sur les autres, sous les rafales. Ce n'était rien, mais, hypnotisé, Draco les avait contemplées des heures durant, l'esprit vide, l'esprit perdu dans le bruit incessant des vagues se fracassant sans relâche sur elles-mêmes.

La mer remontait. Il était bien. Il était si bien que d'un coup de sa baguette, il sécha le sable puis ses habits avant de se laisser bercer par les flots.

Les Aurors le surprirent à l'aube, encore roulé en boule sous sa cape.

Transbahuté, silencieux, impuissant, pétrifié, d'un bureau du Ministère à l'autre, il s'attendit à devoir se battre une ultime fois, sachant que, quoi qu'il fasse, il perdrait. Les accusations de Potter, d'un membre de la bande à Potter, de Minerva McGonagall, d'autres, fuseraient de toutes parts. On forcerait du veritaserum dans son gosier. Il serait attaché devant le Magenmagot sous le regard meurtrier de la foule. Et Potter ne serait pas le dernier à rire lorsque le Détraqueur lui prendrait son âme. Il pourrait peut-être lui cracher au visage, à défaut de le piétiner. Il aurait peut-être le plaisir de dévoiler sous la pure influence du sérum ce qu'il en était de Potter devant tout le monde. Potter attendrait peut-être le Baiser avec lui, parce que ce Sectumsempra ne pouvait pas ne pas être de la magie noire de la pire espèce. Il ne serait pas tout seul. Et Potter aurait plus peur du Détraqueur que lui. Ce serait bien. Une vengeance digne d'un Serpentard. Il pouvait toujours essayer.

Il attendit. Il attendit des minutes qui lui semblèrent des heures. Les Aurors brisèrent sa baguette puis le laissèrent en tas, affalé dans un coin, jusqu'à ce qu'un rond-de-cuir lui fourre un portoloin numéroté dans la main en fronçant délicatement son sourcil, comme lui faisait jadis devant les êtres inférieurs peuplant le Manoir.

Il se réveilla dans un endroit humide qui bougeait beaucoup trop pour le bien de son estomac. Il aurait presque béni le gardien qui l'endormit alors qu'il tentait faiblement de vomir sa bile pour la deuxième fois.

Depuis, il n'avait plus jamais réussi à dormir. Il rêvait, sans jamais pouvoir s'endormir. Le bruit, obsédant, l'en avait empêché. Il avait préféré penser que c'était cette erreur de la nature qui en était la cause : il était plus aisé de maîtriser les millions de gouttes s'écrasant, inéluctables, sur les dalles disjointes de sa cellule que les myriades de « et si », les milliards de futurs enfuis ou les souvenirs de promesses brisées. Trouver, comprendre, faire un plan : Serpentard, il restait un Serpentard.

Il rêva d'un monde tout de vert qu'aspirait inéluctablement un Détraqueur, jusqu'à ce que lui poussent des yeux verts.

Le bruit, inexorable, l'avait envahi de toutes parts. Arrêter ce supplice avait fini par le convaincre de se lever, autant que le plafond le permettait, alors qu'il n'avait pas bougé depuis qu'ils l'avaient jeté là, emportant avec eux ses cris, la lumière et tout espoir. Car ils ne l'avaient pas même interrogé une seule fois, cela n'en valait pas la peine : les Aurors savaient déjà tout ce qu'il y avait à savoir, selon leurs dires.

Le bruit, impavide, l'empêchait d'exister. Il était peut-être un fardeau inutile, un raté et la honte du monde sorcier, mais il ne méritait pas de devenir fou. Il le devait sinon aux siens, du moins à lui-même.

Il avait frôlé à tâtons les murs suintants d'humidité, puis le plafond, résistant à l'envie instinctive de s'essuyer discrètement la main à chaque fois que ses doigts s'enfonçaient dans quelque substance spongieuse. Rien de plus ordinaire que des bryophytes en milieu humide aqueux, s'était-il récité dans sa tête, des mousses, de banales mousses, juste un monceau de banales mousses.

Las, le temps qu'il localise la fêlure d'où la goutte d'eau chutait, le bruit était devenu Le Bruit : il crut perdre la raison lorsque seuls ses battements de cœur, irréguliers, paniqués par ces rêves et ces souvenirs qui avaient accouru à la curée, rythmèrent l'obscurité. Il tituba, tomba, rampa, sans jamais parvenir à retrouver la faille.

Il rêva du fantôme de sa mère, venu le visiter. Il rêva d'un Potter tout de gris vêtu, venu le contempler dans un silence qui était pire que les rires. Pour une fois, il ne rêva pas de son père.

Le bruit, insidieux, revint. La goutte tombait à nouveau, son pauvre bout de cape déchiré n'ayant été qu'un faible rempart poreux. C'est alors qu'il commença à les compter.

Quand il se sentit mieux, l'esprit plus clair, l'esprit dangereusement clair, lorsque le Bruit devint son, un son imperceptible à force d'habitude, il calcula. Cent sept battements de son cœur au repos équivalaient en moyenne à un ploc, quatre-vingts battements à un soixantième de cloche. Il cessa vite de se souvenir de cœurs qui battaient, frémissants, vivants, pour se concentrer sur l'arrivée irrégulière du gruau. Vingt milliards de gouttes une fois disparues, il détermina un horaire, puis des jours, un calendrier. Un billion de milliards plus tard, son esprit commença à penser à nouveau en termes d'avant et d'après, à appréhender le temps enfui à végéter dans sa cellule et celui qu'il lui restait à dégénérer à petit feu. Il ne lui avait jamais semblé aussi infiniment long depuis qu'il pouvait le mesurer.

Il se mit à haïr la goutte ; il rêva qu'Azkaban tombait comme une falaise creusée sournoisement pendant des siècles par la mer verdâtre ; il rêva qu'il pleurait, ajoutant autant d'eau que possible à la clepsydre, jusqu'à ce qu'elle déborde. Tout suffocant et blême, il rêva du néant, d'un néant vert, vert eau.

Il rêva de Dumbledore tombant, mort à ses pieds. Il rêva du cadavre de son père moisissant dans une des cellules supérieures. Il rêva du fantôme de sa mère venu le visiter. Il rêva de Potter qui l'embrassait, tel un Détraqueur.

Les sons des gouttes se mêlèrent, s'entrechoquèrent, dansant comme la pluie sur les dalles. Et il souvint enfin du bruit des vagues, du bruit incessant des vagues se fracassant sans relâche sur elles-mêmes où son esprit s'était perdu jadis, au terme de sa fuite vaine. Il avait été si bien. Nulle part.

Il frissonna lorsque des éclats de voix brisèrent soudain l'illusion. Elles appelaient quelqu'un, à l'extérieur, dans le couloir. Il se recroquevilla dans un renfoncement, entre les mousses, lorsque les couloirs résonnèrent sous les pas des gardes et les murs tremblèrent sous les sorts.

Draco Malefoy contempla la porte de sa cellule s'effondrer jusqu'au sol dans un fracas assourdissant, ainsi qu'un garde dont la main figée tenait encore une baguette.

Il n'osait rester, il n'osait sortir.

C'était la voix de Potter qui avait dispersé le bruit des vagues.

C'était la voix de Potter qui hurlait sort après sort, au-dessus de toutes les autres.

Potter ne pouvait pas être venu le chercher, ce n'était pas pensable. Même pour l'embrasser.

Il rêvait encore.

Il pouvait bien rêver de fuir alors, de sortir d'ici pour aller voir une dernière fois la mer.

Il fit glisser doucement la baguette des doigts gourds du garde.

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à suivre...