1.

La boule de papier s'envola dans les airs, décrivant un arc de cercle plat, mais élégant. Légèrement liftée, compacte, petite et rapide, elle n'échappa pourtant pas au coup de règle que lui infligea le meilleur batteur de l'équipe, Derek Morgan.

La boule fit un demi-tour fulgurant, fendant l'air en biais, jusqu'à rencontrer un obstacle.

Reid, de l'autre côté du bureau, rentra sa tête dans ses épaules, grimaçant. Il n'était pas le meilleur lanceur de l'équipe, mais sur ce coup-là il n'y était pour rien. Ou presque.

David Rossi se redressa. Alors qu'il s'était penché pour ramasser une boule de papier qui traînait sur le sol au milieu de son chemin, voilà qu'il s'en recevait une nouvelle en pleine tête.

« Qui s'amuse... »

Il s'interrompit, tandis que son regard passa de Reid à Morgan, puis de Morgan à Reid. Comme deux ados pris en faute. Il esquissa un sourire, lança la boule devant lui, et la frappa d'un revers de main digne d'un Pete Sampras au meilleur de sa forme. Le Pete Sampras des années 90. Avant de leur annoncer que la réunion allait commencer.

La "boule de base-ball" rebondit sur le dossier d'une chaise, et atterrit non loin d'une corbeille à papier.

Les deux profileurs la regardèrent s'immobiliser sur le sol, échangèrent un regard, puis rejoignirent le reste de l'équipe dans la salle de conférence.

Les copies du dossier circulèrent autour de la table jusqu'à ce que chacun des membres de l'équipe en ait un à sa disposition.

Pendant ce temps, JJ leur exposa la situation en jonglant virtuellement avec les photographies sur l'écran.

« Le lieutenant Driscoll de la police de Sacramento a récemment établi un lien entre onze affaires, sur une période de huit ans, après que deux meurtres aient été commis à l'intérieur de sa juridiction. »

Les photographies de sept scènes de crime s'affichèrent l'une après l'autre, en cascade devant leurs yeux, ce à quoi elle ajouta trois autres photographies, montrant des hommes en parfaite santé. Tout au moins à l'époque où elles avaient été prises.

« Ces trois-là ont disparu selon un mode opératoire semblable dans la région de Sacramento, de 2004 à 2008. Mais ils n'ont jamais été retrouvés. Certains éléments indiquent qu'ils font partie du tableau de chasse du meurtrier. »

Elle cita les noms de chacun, et précisa quelques détails sur la façon dont ils avaient disparu. Ainsi que les lieux où avaient été découvert les sept victimes avérées.

Selon toute vraisemblance, ces hommes s'étaient à un moment donné retrouvés seuls chez eux ou dans un endroit peu fréquenté, devenant ainsi la cible du tueur. Ils mouraient le jour suivant, parfois dans les douze heures suivant leur disparition.

« Il y a un mois, la police criminelle de San Francisco a rapporté une affaire similaire... »

Une nouvelle scène de crime apparut sur l'écran, agrémentée des quelques détails qui avaient été portés à la connaissance de JJ lorsqu'elle avait monté ce dossier. Puis elle leur annonça qu'un homme venait d'être assassiné de la même façon, la nuit dernière, toujours à San Francisco.

Ce qui portait effectivement le total à onze.

« On observe une moyenne d'un an entre chaque meurtre ou disparition », calcula Reid en parcourant le dossier. « Cela dit, la variance est importante... Pas moins de quatre années séparent les quatre et cinquième victime. »

Il haussa les épaules, et continua de réfléchir tout bas. La chronologie n'était pas linéaire, voire anarchique. Cela n'arrivait que dans 9 % des cas de meurtres en série. C'était peu, mais pas impossible. Et il y avait une accélération significative sur la fin, ce qui accréditait la thèse d'une série, mais il y avait encore de quoi douter.

Un accident ou une incarcération pouvait expliquer cet intervalle de quatre ans, par exemple, mais il n'y croyait pas trop. Le lieutenant Driscoll de Sacramento était peut-être passé à côté de plusieurs victimes? Ou bien le tueur avait sévit ailleurs, bien au-delà des frontières de la Californie?

« Comment est-on sûr qu'il s'agisse d'un même tueur ? » demanda Morgan.

« Il ne se débarrasse pas des corps de la même façon, » nota quant à elle Prentiss, qui partageait les doutes de ses coéquipiers. « Brûlé, noyé, enterré, laissé sur place... »

« Il s'adapte aux circonstances », suggéra Rossi.

C'est alors que JJ précisa: « D'après les éléments recueillis par le lieutenant Driscoll, ces six hommes ont subi le même type d'agression. Ils ont été drogué, violé, puis étranglé. Mais voici ce qui nous incite également à penser qu'il s'agit d'un seul et même tueur », ajouta-t-elle en affichant sur l'écran les visages de toutes les victimes répertoriées.

Hotchner, resté silencieux jusque là, leva les yeux vers ses visages et l'évidence le frappa en même temps que les autres.

Tous étaient des hommes de race blanche, âgés de vingt-cinq à trente-cinq ans, cheveux bruns, yeux clairs, visages arrondis, et ils avaient un petit quelque chose d'indéfinissable, qu'ils partageaient tous. On aurait dit les membres d'une même fratrie.

« Très bien », dit-il. «Prévenez Driscoll et... »

« L'inspecteur Tyler. »

« Tyler, que nous arriverons demain dans la matinée. »

2.

Le contenu du dernier colis de sa journée fut vérifié comme il l'avait fait pour le premier, le vingtième, et le cinquantième. Consciencieusement. En prenant le temps de ne pas se tromper.

Personne ne l'attendait chez lui. Peu lui importait de finir un peu en avance comme ses collègues, qui en profitaient pour fumer une clope et boire un café avant de pointer, chaque soir.

Ils avaient leurs habitudes, il avait les siennes.

Il referma la boîte, colla l'étiquette du bon de livraison sur le dessus, et la fit rouler sur le tapis roulant en direction du service des livraisons.

Terminé.

Il était à présent temps pour lui de pointer, et de rentrer chez lui.

Le temps était encore clair, mais frais. Tout en se dirigeant vers sa vieille Ford Mustang blanche, il allongea les manches de son sweat-shirt et serra le bout de ses manches dans ses poings.

Il salua une collègue qui changeait de chaussures, assise dans le coffre de sa berline, encore pendue à son téléphone, et monta dans la sienne.

En claquant la portière, il se rappela que son frigo était vide. Sauf qu'il n'avait pas la moindre envie de s'arrêter à l'épicerie, encore moins d'aller au restau, ne serait-ce qu'un fast-food. À cette heure-là, ils étaient blindés. Et c'était là tout le problème.

Tant pis. Il commanderait une pizza, ou sinon il trouverait bien un truc à se mettre sous la dent au fond d'un placard.

Il démarra.

Avant de s'engager dans la circulation, il jeta un oeil dans son rétro extérieur. D'un naturel méfiant, il se sentait depuis quelques jours sous l'emprise d'un irrépressible malaise. Un mauvais pressentiment le tenaillait. Comme si quelque chose... quelqu'un qu'il avait rayé de son existence allait revenir le chercher.

Il croisa son reflet dans le rétroviseur intérieur.

Sa peau était blanche, limite livide. Cet été il allait faire un effort et profiter un peu du soleil. C'était plein de vitamines, les rayons solaires. Et puis il aurait peut-être l'air moins malade.

À trente ans, il se dit qu'il devrait aussi profiter un peu plus de la vie. Oublier le passé. Teindre ses cheveux bruns en bleu, cacher ses yeux clairs derrière des lunettes de soleil inutiles, et sortir en boîte. Rencontrer quelqu'un. Quelqu'un de gentil. Qui lui dirait qu'il avait un petit quelque chose d'indéfinissable qui le rendait spécial.

Et il l'avait, ce petit quelque chose. Sauf qu'il ne le rendait pas spécial aux yeux de quelqu'un de gentil.

...

Une réponse, c'est forcément le chemin qu'on a déjà parcouru. Seules les questions peuvent montrer le chemin qu'il reste à faire.

Jostein Gaarder.