Parce que je sais que vous êtes des Lectrices et Lecteurs attentifs,
Parce que je sais que vous vous êtes interrogés sur cette mystérieuse inscription et ce morceau de pendentif,
Parce que je vous livre avec plaisir ce qui se cache derrière,

Voici un chapitre 2 à la Force des Sentiments !
Bonne lecture à tous !


« Quoique tu fasses, il ne demeurera jamais auprès de toi. »

La voix de Samson était basse, pourtant ce jour-là ses mots parvinrent à m'atteindre avec la force d'une véritable tempête. Le venin qu'il avait injecté dans ses paroles m'atteint aujourd'hui encore. Je peux toujours sentir la douleur lancinante du doute hurler en moi. Ça n'a plus la rudesse du coup que cela m'asséna, maintenant le son de sa voix ressemble plus à une ombre sournoisement tapis dans mon esprit, chaque jour prête à ressortir pour me mettre toujours plus bas que terre. Souvent le souvenir de ce combat ressurgit durant la nuit, et je ne peux y échapper. L'ennemi est perfide ainsi imprégné en mon âme. Je revois, je réentends, je ressens à nouveau toute l'horreur de la journée. Il y a la pluie et le vent qui me gèlent jusqu'à l'os, pourtant je ne dois pas bouger, il me faut être prête, le plus discrète possible, rester à l'affût afin que jamais rien ne m'échappe. La tension peut bien atteindre son paroxysme en contre-bas, jamais elle ne doit m'atteindre, toujours concentrée sur le déroulé de la bataille. Sans quoi jamais je ne pourrais être utile, juste une enfant avec un bout de bois dans les mains.

Précision et Discrétion, voilà ce que mon frère me répétait sans cesse durant nos chasses. Et au cours de cette bataille, lorsque je vois mon Commandant approcher de ce Chien Galleux, la voix de celui qui m'a élevé retentit à nouveau en moi, amplifiant le rythme de mon cœur.

« L'éternité peut s'écouler. Ceux que tu aimes peuvent tomber. Le monde peut disparaitre. Mais jamais ton esprit ne doit être vicié. Précision et Discrétion sont tes armes, en aucune façon tu ne dois les lâcher, pour rien ni personne sur cette Terre. Tu finiras toujours par être seule Ellana, alors ne laisse pas ton cœur guider ta flèche. C'est l'esprit qui doit vaincre. »

Cela me paraissait si simple lorsque j'étais juste une dalatienne perdue dans sa forêt, luttant uniquement pour ramener de quoi manger. Ces paroles me semblaient évidentes lorsque j'étais jeune, pleine de haine et incapable d'aimer. J'ai toujours fait comme tu me l'as enseigné, chassant les sentiments inutiles. Grâce à toi je suis devenue la meilleure, l'arc devenant uniquement le prolongement de mon bras. Ton arc devenant un prolongement de moi-même … Depuis ta perte Maeglin* je me comporte en capricieuse. Je n'écoute plus. N'applique plus ces règles. Je ne peux réduire mon cœur au silence pour toujours. Le jour où je t'ai perdu, tout mon monde s'est écroulé, aucune lumière ne subsistait.

Toi aussi tu voulais aider. Mais je me considérais comme grande, je voulais partir chasser seule m'estimant suffisamment forte. La traque n'aurait pas été longue, je serais rentrée le sourire aux lèvres. Pourtant tu as voulu venir malgré mes protestations. Tu t'es ri de mes injonctions, tu m'as pris la main, et tendrement tu m'as expliqué « Il y a d'autres dangers que les animaux dans cette forêt Da'assan* ».

Je n'ai pas compris tout de suite, je me suis juste dit que tu voulais encore jouer les grands-frères protecteurs. Alors j'ai soupiré. Longuement. Et toi tu as éclaté de rire. Je t'ai rapidement suivi, jamais je n'aurais pu rester fâchée contre toi bien longtemps. Nous sommes partis le cœur gonflé de joie et d'excitation. Enfin. C'est ce que moi, égoïstement, je pensais. Je n'avais pas eu connaissance de la discussion que tu avais eu hier soir avec l'Archiviste. Au sujet des shemlens, ceux qui brûlent nos Aravels, ceux qui emplissent nos cœurs de peur et de haine. Je ne savais pas que nous étions menacés, ou pas plus qu'à l'accoutumé. Alors je n'avais pas peur.

Mais toi tu savais. Sans rien me dire, au fond des tripes tu étais préparé. Le moindre bruit était pour toi signe de danger, alors pour moi ce n'était que le jeu du vent dans la cime de ces hauts arbres. Tout est de ma faute, j'aurais dû être plus à l'affut. Comme toi.

Je ne l'ai pas vu bondir. Tout ce que mes yeux ont pu percevoir était ces mains qui commençaient à m'attraper, à déchirer mes vêtements. Il y a eu des hurlements aussi. J'avais peur, dans tes yeux s'était allumée la flamme du combat alimenté par le charbon de la haine que tu entretenais à l'égard des êtres humains. Tes flèches filèrent à travers le vent, se jouant de leur bouclier ou de leur amure. Il y avait toujours ces petites jointures entre le heaume et le cuirasse que tu visais avec précision. Le sang en jaillissait abondement, ils ne restèrent pas longtemps debout. Même celui qui me ceinturait tu parvins à le tuer, celui-ci ne portait pas de métal à la tête, alors d'une flèche entre les deux yeux tu éteins sa lumière à jamais. Je n'avais pas vu ta main tremblée alors même que j'étais si proche. Pourtant ce n'est pas parce que tu ne te souciais pas de moi, mais parce que tu avais conscience que si tu laissais ton cœur prendre le dessus, jamais tu n'y serais parvenue et je ne serais pas là aujourd'hui.

Je ne serais pas dans ce lit à pleurer tous ces moments horribles.

Parce que nous archers ne sommes pas comme les guerriers, nos flèches s'amenuisent au fur et à mesure. Notre temps est compté, impossible d'échouer cela nous couterait trop cher.

Cela te couta la vie.

Si seulement je n'avais pas été pétrifiée comme une enfant en voyant tout ce sang. Comprends moi, ce n'était pas du sang animal cette fois, ce sang si rouge n'aurait jamais dû être versé. Je sais que je ne peux me cacher indéfiniment derrière cette excuse si pitoyable. J'aurais dû ramasser mon arc et l'armer contre cet homme qui chargeait sur toi avec cette lourde épée, alors que toi n'avait plus qu'un poignard pour seule défense.

Je n'aime pas penser à cette scène, alors pourquoi aujourd'hui me revient-elle ? Pourquoi mon esprit établit-il un parallèle avec la bataille du fort ? Pourquoi la nuit précédant le plus beau jour de ma vie doit s'avérer être la plus affreuse ?

Si je veux accéder au bonheur que l'on me tend, dois-je repenser à toutes les larmes que j'ai versées ? Depuis que Meaglin est mort je n'avais jamais laissé personne m'approcher de trop près. Les sentiments étaient devenus une faiblesse que je ne pouvais plus me permettre. Dans le clan j'étais devenue l'isolée, celle qui ne parlait à personne, et à qui personne ne voulait parler. Une seule chose raisonnée en moi. Nan. Vengeance. Chaque jour je partais au lever du jour chasser. Mais cette fois ce ne seront pas des carcasses d'animaux que j'exhiberai en trophée. Je cherchais à arracher la tête de l'homme qui m'avait pris mon frère. Ma traque ne s'arrêterait pas tant que je ne l'aurais pas trouvé. Les shemlens étaient devenus mes ennemis, aucun ne survivrait à ma rencontre. J'étais leur Dieu de la mort, et je ne cesserais de l'être qu'une fois le cadavre de ce bâtard puant entre mes mains. Je ne mangeais plus, ne parlais plus, n'avais plus aucune interaction avec ceux de mon clan. J'étais devenue une machine à tuer. Sans cœur. Inlassablement mes mains se couvraient de sang.

Jusqu'à un matin particulier où l'Archiviste me suivit. Courant à mes côtés à la recherche du coupable. Je pensais que c'était elle qui me suivait, alors que sans que j'en aie conscience elle me menait là où elle le désirait. Vers cette petite maison perdue dans les champs.

Il y avait une humaine, belle. Crasseuse mais magnifique. Comme je n'en avais jamais vue. Elle mettait tant de hargne à travailler son carré de terre, que cela la faisait briller à mes yeux. Un peu plus en retrait, pas moins de quatre enfants courraient autour du puit. La fermière ne les regardait pas spécialement, si acharnée qu'elle était à se battre contre la terre aride. Elle ne les voyait pas se chamailler, elle ne les voyait pas jouer à celui qui se pencherait le plus dans le puit. Elle ne perçu pas le danger avant que le cri de la petite, dont les pieds venaient de quitter terre, ne raisonne dans la vallée.

Alors que mon corps se raidissait afin de prendre un appui convenable pour entamer ma course, j'entendis l'Archiviste me murmurer tout bas.

« Voici la famille de celui que tu cherches ».

Je sais que j'aurais dû stopper mon élan, et laisser la progéniture de cet enfoiré mourir dans cette chute. Mais je n'ai pas pu. J'étais animé par autre chose que de la haine, et cela n'était pas arrivé depuis très longtemps. Alors j'ai couru, je me suis à moitié jeté dans ce puit, pour finalement attraper un morceau de la robe rouge de l'enfant. Elle pleurait toute les larmes de son petit corps lorsque je la remontais. Et une fois hors du puit elle s'accrocha à moi de toutes ses forces, entourant mon cou de ces deux bras d'enfant. Je l'écoutais pleurer, respirer bruyamment, elle parlait aussi. Elle me disait merci, puis maman, puis encore merci.

Au loin ses trois frères avaient accouru vers leur mère pour la prévenir du danger. Elle aussi en larme se précipita à mes côtés, et comme sa fille ne semblait pas vouloir se détacher de moi, elle décida de me prendre aussi dans ses bras. Nous n'avions pas l'air fines ainsi encastrées les unes dans les bras des autres. Une mère et sa fille pleuraient. Et je ne sais pas pourquoi ou comment, des larmes commencèrent à abonder de mes propres yeux. Après la perte de mon frère je ne pensais pas qu'il me restait encore des larmes, et pourtant je ne pus m'arrêter que lorsque la petite m'embrassa sur la joue, murmurant à mes longues oreilles des mots de réconforts. C'était maladroit, mais j'étais touchée. J'avais l'impression de sentir battre mon cœur à nouveau dans ma poitrine alors que cela faisait quelques temps déjà que je le pensais mort.

Les remerciements durèrent encore plus longtemps que notre embrassade. La femme voulait tout me donner, tout ce qu'elle possédait. Moi je ne voulais rien. Je ne voulais plus rien. Je venais de sauver l'enfant de celui qui était ma proie. Je venais de sauver une humaine, alors que j'avais entreprit de les éradiquer. Je ne me comprenais plus. Pourquoi cette attirance pour cette famille. Est-ce à cause du respect que j'avais pour cette femme que je ne connaissais pas. Cette fermière dont les mains étaient rêches mais dont le cœur semblait doux. Ou parce que cela faisait longtemps que je n'avais pas vu une famille si normale, des frères et sœurs jouant gaiement comme si tout allait bien. Ma tête était lourde et je ne parvenais plus à réfléchir. J'avais envie de me crier à moi-même de me ressaisir, n'oublie pas Ellana : Pas de sentiments. La petite sembla me tirer de ma torpeur interne lorsqu'elle me tendit un petit médaillon brillant. Les humains estimaient que cela représentait l'éternité, l'infini.

« C'est Papa qui me l'a ramené de la grande ville. Tu peux l'avoir. Ça veut dire que toujours tu seras dans mon cœur. »

Je ne voulais pas pleurer à nouveau, pas pour ça. Je ne voulais pas paraitre faible devant eux. Je devais venger mon frère, je ne pouvais pas faire ami-ami avec ces gens. Ils étaient le mal, ils m'avaient tout prit. Je devais me montrer cruelle.

Pourtant, je ne pus que me contenter de tendre ma main tremblante pour saisir ce petit morceau de métal grossier. Et alors que je m'apprêtais à tout abandonner, tout oublier, en partant lâchement les épaules basses, une voix d'homme rugit à mes oreilles. Ma proie courrait dans ma direction, hurlant ses insultes habituelles, et me menaçant avec la fourche qu'il venait de ramasser. Mes yeux étaient braqués sur lui, tout autour disparu. Il n'y avait que lui et moi. Sa fourche et mon arc. Alors qu'il n'était plus qu'à quelques mètres de mois, je le tenais fermement en joug. Le voilà à présent qui tremblait, posant à terre son arme rudimentaire, et levant les bras au ciel. Il n'y avait plus rien entre lui et moi. Je n'entendais pas ses enfants crier de laisser leur papa, je ne sentais pas les mains de la femme essayant d'abaisser mon arc. Elle n'y parviendrait pas, j'étais plus forte qu'elle, plus entrainée.

A cet instant je me promis que jamais ma flèche ne manquerait sa cible, qu'importe ce qu'il arrivera par le futur, il y aura toujours un cadavre à mes pieds. Une flèche entre les deux yeux.

C'est à ce moment que je choisis de décocher ma flèche. La trajectoire fut parfaite. Elle parvint à atteindre la cible que j'avais choisie. Rien ne l'avait dévié de sa trajectoire. Ni le vent qui soufflait fort, ni les cris de la famille. Non. Ma flèche s'abattit au loin contre un mur de la maisonnée, sur une affiche qui signalait qu'une elfe dangereuse arpentait les abords. Le portrait ne me faisait pas honneur, mais qu'importait, je n'étais plus elle.

L'Homme s'écroula à genoux, ses jambes trop faibles pour les supporter. Sa femme et ses enfants coururent vers lui afin de vérifier s'il n'était pas blesser. Et moi je continuais de le regarder, ne parvenant pas encore à savoir si j'avais véritablement fait le bon choix. Au fond de moi j'avais l'impression d'avoir trahi Maeglin, et pourtant je me sentais presque apaisée.

Je ne sais pas ce que cette petite fille blonde est devenue, ni sa famille d'ailleurs. Mais toujours j'ai porté son médaillon. Il était le symbole de ma renaissance, mais aussi celui de ma pénitence. Car j'avais du sang sur les mains, et ça, rien ne pourrait le faire partir. Je devais racheter mes fautes, et cette fois je n'aurais de repos avant d'avoir terminé ce chemin sinueux qui m'attendait.

Et c'est l'Archiviste qui me donna cette occasion. Car, une fois rentrées au camp, elle me confia la mission qui allait changer ma vie. Je me souviens de chacun de ses mots, je me souviens de son regard. Parfois je songe à sa sagesse, de celle que je ne possèderais jamais.

« Da'assan tu as trop lutté contre les humains. Tu ne distingues plus ce qui est bien de ce qui est mal. C'est pour cela que je souhaite t'envoyer à leur rencontre. Tu seras le pont entre notre monde et le leur. Tu pourras les observer sous leurs attraits les plus brillants, mais jamais tu ne devras omettre l'ombre qui plane toujours dans le cœur de chacun. Les dalatiens ne peuvent plus oublier leurs frères et sœurs des villes, tout comme nous ne pouvons pas nous couper du monde des humains à jamais. Il nous faut nous réunir, et construire un avenir ensemble, ou un ennemi encore plus redoutable viendra tous nous détruire. »

Ses yeux brillaient dans la pénombre qui enveloppait notre foyer. A ces mots je me souvins plus précisément de l'histoire de notre Archiviste. Un conte qui aurait pu bien se finir si elle n'avait pas eu des oreilles pointues. Si les mentalités n'étaient pas aussi hostiles. Du temps de sa jeunesse notre sage était tombée éperdument amoureuse d'un être humain. Un véritable chevalier nous contait-elle. De ceux dont l'amure ne brille pas car elle connue trop de sang, de ceux dont le bouclier n'est pas entier car il a reçu trop de coups. Un homme bon, qui l'avait aussi aimé en retour. Mais l'Histoire ne leur fut pas charitable. A l'heure où l'Enclin déchirait le monde, il avait dû partir, écoutant son courage et son honneur. Elle avait compris, elle ne lui en voulait pas.

Puis un soir, alors que tout Thédas avait entendu l'heureuse nouvelle de l'Héroïne de Férelden, une garnison d'homme s'approcha du clan. Le Chevalier était mort au combat, et son dernier souhait avait été qu'on lui annonce la nouvelle comme si elle avait été son épouse. Et ainsi qu'on lui remettre le corps. Mais les humains sont ce qu'ils sont et jamais le corps ne lui fut remis, jamais elle ne put revoir son visage une dernière fois.

L'Histoire est triste mais jamais l'Archiviste ne sombra. Elle gardait à cœur la vision d'un avenir où humains, elfes, nains et qunaris vivraient en paix dans une harmonie parfaite. Pourtant toujours ses yeux demeurèrent comme en deuils, jamais elle n'aima quelqu'un d'autre. Et elle gardait en mémoire les horreurs qui jonchaient notre monde.

« Toutefois, les humains se déchirent, ils ne sont pas encore aptes à entendre parler d'une union entre nos peuples. Cependant tu devras être présente lors de leur Conclave, car ce n'est pas l'avenir des humains seul qui est concerné, mais celui de Thédas tout entier. »

Au creux de la nuit, je ne peux que constater à quel point elle avait raison. Je suis revenue de si loin, le destin m'avait conduit à devenir le guide d'une organisation complète, alors que quelques mois auparavant j'étais un assassin sans merci. Il me fallut une petite fille et l'Archiviste pour me rendre compte que j'avais gaspillé ces années de ma vie. Et même si aujourd'hui ma vie semble idyllique, je n'oublie pas la haine qui habitait mon âme auparavant. Je ne peux l'oublier, c'est une partie de moi. Partie dont je ne suis pas fière il est vrai, mais cela serait hypocrite de ma part de juste la laisser de côté. Ainsi, chaque jour que la vie veut bien encore m'accorder, je me dévoue à faire le bien, à pardonner ceux qui ont commis une faute, à donner une seconde chance à ceux qui le méritent.

Je suis parvenue si loin. Tout ce chemin me semble si irréel. Parfois j'ai du mal à réaliser, alors je regarde Fort Céleste et les personnes qui y vivent et j'ai envie de sourire. De me dire que nous sommes parvenus à construire quelque chose de grand, un lieu où chacun peut s'exprimer librement sans craindre d'être rabaissé en raison de sa race, de son sexe ou même de ses capacités. Comme un bout du rêve de l'Archiviste. J'ai hâte de lui faire découvrir les lieux, lui montrer les bibliothèques, mais aussi le Grand Hall, ainsi que les cuisines dont s'échappe toujours des senteurs incroyables.

Alors pourquoi ce sentiment de tristesse ? Pourquoi ce vide ? Pourquoi maintenant ?

Parce que mon frère me manque. Parce que je regrette de n'avoir pas mis la même rage à la sauver que celle que j'ai déployée durant cette aventure. Parce que j'ai l'impression que je n'ai pas le droit à ce bonheur que l'on me donne. Et surtout parce que je ne peux rien faire pour y remédier, je ne peux ni revenir en arrière, ni changer le passé par magie. Cette évidence me tue, me consume lentement. Je suis faible. Je ne peux que pleurer sur un passé qui demeurera pour toujours inchangé.

Alors que je tente tant bien que mal de contenir toutes ses larmes qui dévalent mon visage, je perçois au loin le bruit de la porte. Des bruits de bottes tapant sur la pierre se rapprochent, jusqu'à arriver dans la pièce. Mais je n'ai pas peur, je reconnaitrais sa démarche et même sa présence entre milles. Je l'entends quitter sa lourde veste et ses pièces d'armure. Il sait qu'il n'en a pas besoin ici, dans la chaleur de notre foyer.

Lorsqu'il se glisse sous la couverture, je persiste à passer la main sur mon visage afin d'effacer toute trace de ces regrets qui me ronge. Pourtant j'ai conscience que c'est peine perdu au moment où ses bras viennent m'entourer et qu'un baiser vient se déposer dans mon cou. Lentement il fait en sorte de me positionner face à lui, afin de pouvoir pleinement voir mon visage marqué par la souffrance. Il a retenu son souffle, tentant de faire le moins de bruit possible, avant de finalement le relâcher dans un « Je t'aime » emplis de tendresse. Et dans ces bras je ne me contiens plus, mes larmes explosent et les hoquets suivent de près. Sa prise se resserre et je me sens mal. Je devrais être la plus heureuse des femmes en cette dernière soirée avant de devenir Madame Rutherford. Mais ces maudits souvenirs ne désirent pas me laisser, et continuent de m'assaillir sans faiblir.

« Qu'y a-t-il, Ellana ? »

Comment te dire que je ne suis pas celle que tu crois. Que j'ai commis bien des atrocités dont je ne pardonnerais jamais. Et que cela me fait peu à peu sombrer dans un abime qui m'éloigne de toi. Comme si on m'arrachait le cœur car l'on me jugeait indigne de ton amour. Alors même que mon souhait le plus cher est de te rejoindre dans cette douce lumière qui réchauffe l'âme.

« Si c'est le mariage …

- Non ! »

C'est un cri du cœur que je lui oppose. Il ne doit pas croire cela. Pas alors que l'idée de ce mariage est la seule qui continue de me faire garder la tête hors de l'eau. Que l'amour que je lui porte est l'unique sentiment que je sais véritable dans ce tumulte d'émotion qui règne en moi.

« Alors, veux-tu me raconter ce qui te tourmente à ce point la veille de notre mariage ? »

Oui. Je te le dois. Tu as le droit de savoir la personne que tu tiens ainsi amoureusement contre toi, avant de faire l'erreur de te lier à elle pour toujours.

Alors je te raconte. Tout, je ne dissimule plus rien. Et alors que je t'explique mes tourments, que je t'ouvre mon cœur dans le moindre de ses recoins, je sens tes bras se nouer toujours plus fort autour de moi. Peu à peu ma voix se noue quand mes peurs te sont expliquées, quand mes sombres pensées te sont exposées. Tout ceci n'est pas facile, et je n'y parviens qu'à travers un rideau de larmes, mais je continue de m'entendre de dévoiler qui je suis, je me vois t'ouvrir cette lourde porte que j'avais construite autour de moi, je me sens démolir tous ces murs à grands coups de sanglots.

Mais tes bras me contienne, ainsi je ne chute pas, je peux rester entière si tu me tiens encore comme cela jusqu'à la fin. Alors, s'il te plait, malgré tout, ne me quitte pas.

Lorsque le son de ma voix finit par mourir, la pièce redevient silencieuse. C'est l'attente qui débute. Et mon esprit ne se focalise plus que sur ces bras. Vont-ils finir par me lâcher ? Si oui … Que deviendrais-je alors ?

Mais rien ne vient. Je suis toujours dans ses bras, mais il ne parle pas.

« Tu ne dis rien ?

- Pourquoi devrais-je dire quelque chose ?

- J'ai commis beaucoup d'erreur Cullen. Tu … Tu me pardonnes ?

- Ce n'est pas à moi de le faire. »

Je tremble d'entendre son jugement. J'ai peur de le perdre pour ce passé dont je suis seule responsable. Mes fautes venaient-elles de condamner mon futur à ses côtés ?

« Ellana, ne pleure plus. C'est à toi de te pardonner toutes ces choses. Tu es devenue une personne incroyable, et je t'aime comme tu es. N'est-ce pas ce que tu m'as toi-même répondu lorsque je te confiais mon propre passé ? »

Je sens ses lèvres se poser doucement sur les miennes. C'est doux et chaud à la fois. Un sentiment auquel je me suis trop attachée, et que je n'aurais pas supporté perdre. C'est ce genre de chose dont je veux me rappeler, c'est de cela dont j'ai besoin pour vivre.

Que puis-je ajouter d'autre à part l'amour que je lui porte ?

« Je t'aime Cullen, plus que tout.

- Moi aussi Future Madame Rutherford. Moi aussi. »

Sur ces mots d'amour, sur cet instant de délice, je commençais lentement à sombrer dans une confortable inconscience. Mais avant de m'endormir paisiblement, juste avant, du coin de l'œil, je vis briller ce petit morceau de pendentif que Varric avait si gentiment retrouvé sur le Champ de bataille.

Peut-être qu'un jour je la reverrais cette petite fille, certainement devenue une belle jeune femme. Je lui dirais merci d'avoir provoqué ce changement en moi, pour avoir amorcé ma nouvelle vie.

Mais surtout de m'avoir fait prendre conscience de l'importance des sentiments.


Da'assan = petite flèche, Le surnom effectueux de notre Héroïne
Maeglin = œil vif, Le frère de Ellana :)