SYNCHRONISATION…

SEQUENCE 1 : Rencontre et Choix

Roma, 1503

Béatrice Simoni, jeune fille de la rue, écoutait avec un intérêt modéré ce que lui disait une de ses amies courtisanes sur la nécessité de soigner son apparence. Il faut dire qu'avec son pantalon en toile grisâtre et sa veste tâchée elle offrait un sérieux contraste avec Rita et sa nouvelle robe verte pomme, son profond décolleté et l'ouverture qui laissait entrevoir le haut de ses cuisses.

- Regarde-toi, continua-t-elle. Tu es fine avec de jolies formes. Tu pourrais être très séduisante si tu y mettais du tient. Et par pitié change moi ces vêtements. On dirait presque un homme.

-C'est mon habit de « travail » Rita… Comme toi…

Son amie s'esclaffa.

-Hé bien à choisir… Toi tu passes ton temps à courir les rues de Rome, à tenter de voler les bourses des gens en évitant les gardes, sautant et escaladant les maisons. Moi je peux allez presque où bon me semble. Je suis toujours bien habillée et pouponnée.

-Chouette vie si on passe sur le nombre de signore qui demande tes faveurs. Tu n'en a pas assez au bout d'un moment ?

Elle dénigra ces paroles d'un geste de la main.

-C'est un travail comme un autre. Et puis on peut quelque fois tomber sur de beaux spécimens…

-Ha Rita…

-Et puis n'est-ce pas comme ça que ta mère a rencontré…

-Stop ! On passe à autre chose s'il te plaît.

-Bueno… Oh regarde il capitano. Hello bello ! Fit-elle en apostrophant le chef de patrouille Borgia.

-A ce soir ma belle ! Lui répondit-il en gonflant le torse pour impressionner ses hommes.

Une fois la patrouille passée, Béa réprima une grimace de dégoût.

-Un larbin des Borgia Rita ?! Comment peux-tu…

-Tututu. Ce n'est pas ce que tu crois. Ces idiots une fois soûlé se mettent à parler plus que raison.

-A quoi cela te sert-il ?

Elle baissa la tête, prenant un air de conspiratrice.

-L'établissement où je…

-Travail.

La courtisane ricana une nouvelle fois.

-Oui. Hé bien nous faisons remonter les informations que nous recueillons à…

Elle baissa encore la voix.

-L'Assassino.

Béatrice se mit à rire franchement, se moquant de son amie qui lui jetait un regard mauvais.

-Franchement Rita… Fit-elle en tentant de reprendre sa respiration. Tu penses réellement que tu fournis des informations à cet homme ? Voyons…

-Pense ce que tu veux. Moi au moins je sers une cause en laquelle je crois. Et toi Béa en quoi crois-tu ? Tu ne fais même pas partie de la Guilde des Voleurs de Rome.

-Ces incapables ? Peu m'importe. Cette « fraternité » des voleurs. Quelle idiotie ! On gagne beaucoup plus en opérant en solo.

-La preuve au vu de tes vêtements, fit-elle dédaigneuse.

-Bon allez Rita je dois te laisser. Lui répondit-elle pour couper court à la discussion. Je vois plusieurs bourses qui n'attendent que moi. Et puis tu as… Une mission à remplir, non ? La provoqua-t-elle de nouveau en rigolant.

La courtisane ne lui répondit même pas et continua sa route. La jeune voleuse se mêla à la foule, tentant de passer incognito. Elle réussit à soulager plusieurs personnes de leur argent sans difficultés grâce à sa dextérité acquise durant toutes ses années passées dans la rue. Gamine elle avait eût de la chance de pouvoir passer son enfance sans trop de casse ou finir enlevée pour un quelconque trafic. A la mort de sa mère à 14 ans, elle avait fuit la maison close qui l'avait recueillit et commencer sa carrière de voleuse. Elle avait été initiée par un vieux briscard du vol à la « retraite ». Il lui enseigna toutes les subtilités et les techniques nécessaires à sa survie dans les rues de Rome. Grâce à son entraînement elle était capable de se fondre dans la population, de courir de longues minutes, escalader le plus difficile des murs et voler de toits en toits pour échapper à ses poursuivants. En dernier recours elle possédait une dague, cadeau de son mentor qu'elle accrochait au bas de son dos, cachée par sa veste. Cette arme était parfaite pour un corps à corps mais contre une patrouille armée d'épées ou de hallebardes elle ne pourrait pas tenir longtemps. La clef pour ne pas se retrouver enfermée ou tuée était de ne pas se faire repérer et éviter autant que possible d'attitrer l'attention. Sa petite collecte dura près de deux heures. Alors qu'elle allait stopper ses larcins pour rentrer dans son repaire, la jeune fille aperçut un homme au loin qui fendait la foule d'un pas décidé. Elle apercevait une épée à sa hanche et son visage était recouvert d'une capuche qui se terminait en forme de bec. Sans doute un quelconque notable qui ne voulait pas se faire voir durant ses petites affaires personnelles. En tant que tel il y avait de forte chance que sa bourse soit bien pleine. Béatrice suivit un groupe de menuisiers qui allait dans la bonne direction pour s'approcher de l'inconnu. Il lui fallut plusieurs minutes pour le rattraper, passant de groupes d'un groupe de passant à l'autre, et enfin pouvoir tendre la main vers sa ceinture… Qui fût attrapée par l'homme avant qu'elle ne puisse réagir.

-Aie, bastardi.

-De bien vilains mots dans la bouche d'une jeune fille. Fit l'inconnu d'un ton amusé.

-Lâchez-moi et je vous montrerais ce qu'une jeune fille est capable, fit-elle en tentant d'attraper sa dague avec son autre main.

L'homme dût s'attendre à ce qu'elle tentait de faire car il lui prit également l'autre bras, l'immobilisant totalement.

-Ce n'est pas la peine d'en arriver là.

Un homme cria dans la foule, une de ses précédentes victimes, et appela un groupe de quatre soldats au couleur des Borgia.

-On m'a volé mon argent, fit-il en agitant les mains.

Puis ses yeux croisèrent ceux de Béa.

-C'est cette fille j'en suis sûr ! Elle m'a bousculé ! Attrapez-là. Fouillez-là !

La Romaine en profita pour décocher un violent coup de pieds dans le genou de l'inconnu qui avait desserré temporairement son emprise sur elle. Il grogna un instant en s'agrippant l'endroit visé. Elle en profita pour s'échapper et grimpa en vitesse un mur de maison situé sur sa droite. Une fois hissée sur les toits, elle jeta un regard en arrière pour apercevoir les gardes tenter de la suivre et l'homme à la capuche qui la fixait. Elle lui fit une petite révérence exagérée et détala le plus vite possible. Elle connaissait sa ville natale comme sa poche, à l'inverse de ses poursuivants qui venaient principalement d'autres citées. Elle ne mit pas longtemps à les distancer, sautant de toits en toits et manquant plusieurs fois de glisser sur des tuiles mal posées. Peste soit les mauvais artisans de Rome. Après plusieurs minutes d'une course effrénée, elle descendit des toits par une échelle pour se retrouver de nouveau parmi la foule. Elle était en sueur, ses muscles endoloris par la poursuite. La voleuse commença à marcher l'air de rien, tentant de disparaître dans la foule. Elle passa devant une échoppe de fruit et subtilisa une pomme qu'elle croqua de bon cœur. Que l'homme encapuchonné aille au diable. Il lui avait fait perdre un temps précieux et l'avait éloigné de son « chez elle ». Il était déjà tard et par les temps qui couraient il valait mieux ne pas traîner dans les rues de Rome. Béatrice remonta donc vers le nord, non sans détrousser quelques malheureux passants qui ne prenaient pas garde à leurs sacoches. Il faisait maintenant nuit et la jeune fille venait tout juste de passer l'angle d'une ruelle qu'elle tomba nez à nez avec la patrouille qui l'avait poursuivie il avait de ça quelques heures. Fichue poisse ! Les hommes des Borgia la reconnurent tout de suite et l'encerclèrent rapidement.

-Hé bien on dirait finalement que l'on va pouvoir s'amuser. Dit l'un d'eux.

-Un conseil petite voleuse : laisse toi faire et peut-être que nous te laisserons la vie sauve.

Elle dégaina sa dague instinctivement et se mit en position de combat, comme son mentor le lui avait apprit. Chose bien futile car ses agresseurs disposaient d'épées et d'une hallebarde avec une détente bien supérieure à elle. A peine s'approcherait-elle qu'elle serait immédiatement embrochée…

-Lâche ton arme petite…

-Venez donc la chercher, bastardi ! Vous n'avez rien entre les jambes ! A cinq contre une, vous hésitez encore ! Lâches ! Larbins des Borgia, vous n'avez aucun honneur !

Un des soldats s'énerva.

-Ferme la sale catin ! On va voir si tu pourras encore parler lorsque l'on t'aura…

Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Le garde s'écroula, une tache de sang se dessinant sur sa poitrine. Il regarda son ventre, surpris. Un couteau de lancé y était figé. Il s'écroula.

-Qu'est-ce que ?

Une ombre tomba des toits pour se poster entre elle et ses agresseurs. Il portait une tunique blanche avec un capuchon levé sur sa tête. Sa silhouette et sa démarche était indubitablement celle d'un homme musclé et sûr de lui. Elle reconnu en lui l'inconnu de tout à l'heure à qui elle avait faussé compagnie.

-Partez tant qu'il en est encore temps. Lança le nouveau venu.

Pour seule réponse ils se jetèrent sur lui en criant. L'individu esquiva avec une facilité déconcertante les attaques des gardes. Il dévia une attaque d'un des soldats pour lui assener un coup de poing magistral, lui broyant le nez. Il se jeta ensuite sur un autre, fit apparaître la lame d'une dague camouflée dans sa manche et l'abattit sur lui. Un bruit de gargouillis se fit entendre et il tomba à terre, mort. Un des hommes de main des Borgia tenta de lui asséner un coup d'épée, mais celle-ci fût parée. L'inconnu assena alors un grand coup de lame en diagonal de la poitrine de l'homme. Il laissa tomber son épée et s'agrippa le buste, tentant vainement d'arrêter le sans qui s'échappait. Il n'en avait plus pour longtemps. Un autre tenta de le prendre à revers, bien mal lui en a prit : le guerrier pointa son bras sur lui. Aussitôt une forte détonation s'ensuivit et le garde s'écroula, un petit trou ensanglanté entre les deux yeux. Le dernier décida finalement de s'échapper. Béatrice se mit en travers de son chemin. Il était hors de question qu'il s'échappe. Il fût tellement surpris de la voir sur son passage qu'il alla s'empaler sur sa dague. Une fois à terre la jeune femme l'acheva d'un geste rageur. Elle sentit aussitôt la présence de l'autre homme derrière elle. Elle se retourna et le fixa, méfiante. Après quelques longues secondes de silence à se jauger, elle lui lança :

-Merci de m'avoir aidé. Mais je contrôlais parfaitement la situation.

-A n'en pas douté, lui répondit l'homme amusé.

-Pourquoi avez-vous fait ça ?

L'inconnu continua de se murer dans son silence avant de lui tendre la main.

-La libération de Rome a commencé. Dit-il simplement. Je t'ai observé depuis notre rencontre. Tu es forte et tu ne manques pas d'adresse. Je t'offre la possibilité de nous rejoindre dans la lutte contre les Borgia et de commencer une vie honnête.

Elle haussa un sourcil.

-Et qui est ce « nous » ?

-Les Assassins.

La jeune Romaine se remémora les étranges rumeurs autours de cet Ordre. Son amie Rita semblait les considérer comme les libérateurs de Rome, comme de nombreux autres habitants de Rome.

-Tu es Ezio Auditore n'est-ce pas ?

Il lui fit une courte révérence.

-A votre service Madonna. Alors que décides-tu ?

Après tout, qu'avait-elle à perdre ? Peut-être que se mettre au service d'une cause qui dépassait sa simple existence serait un but louable. De plus cet homme, sans qu'elle sache pourquoi, lui inspirait confiance et dégageait une espèce de magnétisme qui l'attirait malgré elle.

-D'accord messere Auditore. Je vous suis.

Il acquiesça et lui fit signe de l'accompagner. Il se mit à marcher d'un bon pas, droit devant lui, la jeune fille sur ses talons.

-Doucement Ezio… Je peux vous appeler Ezio non ?

Il sourit.

-Bien sûr. Et toi qu'elle est ton nom ?

-Béatrice Simoni, la meilleure voleuse de tout Rome.

L'Assassin acquiesça, amusée du ton de sa jeune recrue.

Il leur fallut plus d'une heure pour atteindre leur destination : une entrée de souterrain menant aux égouts de Rome. Elle plissa le nez de dégoût.

-Vous ne pensez tout de mê…

Il ne la laissa pas finir et lui agrippa la main pour la faire descendre de l'échelle.

-Les souterrains nous aident à nous déplacer dans Rome sans nous faire repérer. Expliqua-t-il. De plus l'odeur n'est pas aussi désagréable que ça.

-Ne me dites pas que votre quartier général se situe dans les égouts ! Fit-elle de mauvaise humeur. Je risque de revenir sur ma promesse…

Ezio lui décocha un regard mi-amusé, mi-exaspéré.

-Non. Il se situe sur une petite Ile à l'Ouest de Rome.

-L'ile Tibérine ? Personne n'y va là bas.

-Justement. Ah. Voilà notre sortie fit-il en indiquant une échelle sur sa droite.

Béa le suivit une nouvelle fois, tentant difficilement de monter sur les échelons rouillés. Une fois son escalade finit, Ezio referma la trappe et la précéda dans le bâtiment. La jeune fille fût surprise de ce qu'elle découvrit : l'endroit faisait penser à une maison Syrienne, décorée avec goût de plusieurs tapis, fauteuil et étagères remplies de livres qu'elle imagina très ancien étant donné l'état des reliures. En tant que bonne professionnelle elle évalua rapidement la quantité d'argent qu'un voleur habile pourrait en tirer.

Un feu ronflait dans une petite cheminée, où un homme se tenait, les bras croisés dans le dos. En apercevant la jeune femme il fronça des sourcils.

-Que nous ramènes-tu là Ezio ?

-La nouvelle génération Niccolo… Du moins je l'espère. Voici Béatrice Simoni, je l'ai aidé à se débarrasser d'une patrouille Borgia.

-Et pourquoi étiez-vous poursuivie ? L'interrogea-t-il.

-J'ai été… Victime d'une injustice.

Devant l'air septique de Niccolo, Ezio s'empressa de préciser :

-Une voleuse. Elle a démontré de bonnes aptitudes qui pourraient servir notre cause.

-Hum. Pourquoi pas. Pour le moment les Borgia ne font que consolider leurs positions sans réelles avancées. Mes espions ratissent tout Rome en quête d'information sur nos ennemis. Mets ce temps à profit pour former cette jeune fille. Si tu réussis je réviserais mon jugement quand à ton idée de former de nouvelles recrues à partir du « peuple ».

Il prit congé d'un hochement de tête et sortit de la pièce.

-Charmant, fit remarquer Béatrice.

-A toi de le faire changer d'avis… Je ne te cacherais pas que j'attends beaucoup de toi. Tu es la première recrue que j'envisage de former. Le début d'une nouvelle ère pour la Confrérie.

-Rien que ça…

Il la regarda intensément avant de s'approcher d'elle et de plonger ses yeux dans les siens.

-Sache qu'une fois que tu auras accepté de me suivre, tu ne pourras plus faire marche arrière. La route sera longue et difficile et ta survie n'est pas assurée. Ce sera une vie faite de souffrances et de sacrifices. Nous préservons la Lumière dans l'Ombre. Nous sommes des Assassins. Car rien n'est vrai et tout est permit. Es-tu prêtes à devenir l'une des nôtres ?

Elle hésita un instant. Cet homme qu'elle connaissait à peine semblait lui faire pleinement confiance, misant de grands espoirs en elle, chose qu'elle n'avait pas ressentit depuis longtemps.

-Je le suis.

-Alors va te reposer et demain nous commencerons ton entraînement. Fit-il, visiblement soulagé, en désignant une servante qui attendait sous une arche de pierre.

Elle s'inclina légèrement et suivit la matrone. Celle-ci s'appelait Keria et avait été sauvée des griffes d'une des patrouilles des Borgia. Désormais elle aidait les Assassins comme elle le pouvait. Après avoir descendue une volée de marche elles débouchèrent sur une vaste salle où plusieurs couchettes s'alignaient, avec chacune à leurs pieds une grosse malle fermée. Les murs étaient à nus, où seuls des bannières de l'Ordre des Assassins pendaient.

-Charmante décoration… Et mes affaires ? Je n'ai pas eût le temps d'en prendre avec moi.

-Messer Ezio m'a commandé les vêtements des Apprentis. Venez.

Elle sortit alors d'une des malles une tenue grisâtre qu'elle étendit sur le lit située en face. L'habit était très simple : un pantalon et une tunique de même couleur blanche surmontée d'une capuche. Si quelques mots devaient la définir : simple, anonyme et fonctionnelle.

-Sa conception m'a posée de sérieuses difficultés. J'ai dus suivre une procédure bien particulière décrite dans un des antiques ouvrages du Maître. Une combinaison intéressante de diverses matières très difficile à se procurer. Le résultat est étonnant. La tenue est légère mais solide. Elle est capable d'absorber un coup léger de poignard et même dans certains cas d'un carreau d'arbalète. J'espère seulement que vous n'aurez pas à vous en rendre compte dans la réalité.

La jeune Romaine continua à scruter silencieusement sa tenue, songeuse.

-On peut la teindre ?

La matrone pouffa.

-Pourquoi pas. Sa résistance n'en sera pas altérer. Je vous souhaite une bonne nuit mademoiselle.

Elle engloba le reste des couchages vides.

-Je suis seule ?

-Pour le moment. Cet endroit a été aménagé pour accueillir les aspirants. Vous êtes la première. Je pense bien que la Maître attend beaucoup de vous.

-Merci Keria.

La servante sortir de la pièce et remonta les escaliers. Alicia se hâta de se déshabiller et d'enfiler sa tenue pour dormir, une version plus fine de son uniforme d'aspirante. Un autre feu de cheminait crépitait au milieu du dortoir, la plongeant dans ses songes. Sa vie d'autrefois était maintenant terminée. Sans s'en rendre compte elle agrippa ses anciens habits et s'approcha de l'âtre. Elle les lança ensuite dans le feu. Un geste symbolique qui lui permettait de rompre avec son ancienne existence. Désormais elle était prête.