Chapitre I : Rêveuse rencontre

Il dormait et il rêvait.

Le rêve avait commencé par une scène familière. La cacophonie de Danmörk avait envahi son espace personnel alors que le gros loup roux et blanc lui sautait sur le dos, jappant au jeu et à la chasse, couinant contre son impassibilité silencieuse, hurlant haut et fort pour le faire réagir, même pour ne récolter que de la violence. Plus lentement, avec un zeste de majesté dans les mouvements, Nóreegr s'était approché d'eux. La simple présence du renard blanc avait suffisamment calmé Danmörk pour que Svea se laisse finalement fléchir pour partir avec eux sur la piste fraîche d'un cervidé.

C'était quand il n'avait pas su reconnaître l'odeur de l'animal qu'il avait compris qu'il rêvait.

Il n'avait donc pas été surpris lorsque ses grosses pattes avaient quitté le sol, qu'il s'était envolé loin de Danmörk et Nóreegr, pâles imitations sans consistance créées par son inconscient, pour suivre la piste qui sautillait dans le ciel éthéré de son rêve qui lui échappait.

Il y avait comme quelques relents de Destin dans l'air.

Svea ne sut dire combien de temps il dériva entre les nuages. Il n'y avait plus ni espace ni temps. Il rêvait, il oscillait, il cheminait inconsciemment.

Mais la netteté avec laquelle il le vit soudainement le frappa dans son errance rêveuse. Ses yeux ne saisissaient plus que la crémeuse couleur de sable de la fourrure et les cors d'écorce, le doux museau et les sabots de corne.

Le renne sembla aussi surpris qu'il le fut, figé hors du temps et de l'espace, gueule bée, une étrange sensation lui serrant la poitrine.

Ce n'était pas la joie d'avoir trouvé une proie.

Ce n'était pas la peur d'être tombé sur un sorcier en vadrouille.

Ce n'était pas l'excitation de l'aventure.

C'était toute autre chose. Un sentiment qui lui était inconnu, malgré les siècles qu'il engrangeait déjà, sans pourtant se soucier de comptabiliser les printemps qui se succédaient.

« Qui es-tu ? »

Sa voix tonna avec la force de la tempête qui assaillait sa conscience. Le renne abaissa ses cors vers lui, tremblant de tous ses membres, mais tenant ferme et fièrement.

« Je suis Svea. » insista-t-il tout de même, ne s'occupant pas de la hargne qui montait dans le regard violet du renne qui secoua furieusement sa tête cornue, se débattant contre une force impérieuse qui sembla lui arracher une réponse :

« Suomi. »

Svea tenta de montrer la joie qui jaillissait de son cœur, tout en avançant de son pas pesant. Mais son rictus maladroit ne réussit qu'à faire braire le renne et son avancée, qui parut sans doute menaçante, déclencha sa puissante charge. Inconscient du danger, l'ours ne s'écarta pas et ne se défendit pas plus. Ils étaient dans son rêve, après tout…

Les sabots le frappèrent durement, avec une précision acérée, assenés en pleine tête, et il gronda sous la douleur qui éclata sa conscience.

Puis il tomba, perdant prise sur le rêve, dans une nuit noire sans lune ni étoiles.


Ce furent deux voix humaines qui le réveillèrent et le sortirent du vide enténébré. L'une était jeune, arrogante, elle osait parler tout haut dans la forêt. L'autre était plus grave, grosse et épaisse, âgée d'expériences, elle murmurait de baisser le ton.

Il grogna en secouant sa tête pour en chasser les derniers vestiges d'ensommeillement, et la souffrance le déchira de part en part. Le rêve lui revint d'un coup, le nom de Suomi lui échappa en un souffle désespéré, et il se redressa de son immensité, jaillissant des fourrés qui l'avaient caché jusqu'alors à la vue des deux chasseurs. Ils se figèrent aussitôt, fixant l'énorme animal qui leur faisait face. Le plus jeune, presque un enfant, ne tarda pas à pointer une flèche sur lui.

Il cligna des yeux, sa vision rendue encore plus floue par sa confusion, et par la douleur qui battait encore sa tête d'un affreux tambour, et gronda en retroussant les babines sur ses crocs épais.

- Repose ça, fils, marmonna rudement le vieil homme en serrant férocement l'avant-bras du garçon. L'arc trembla dans la prise mal assurée mais la flèche ne partit pas.

- Cet ours pourrait nourrir et vêtir le clan pour une bonne partie de la saison ! se défendit l'enfant en tentant de se soustraire à la main de son père. Svea secoua sa grosse tête une nouvelle fois, intimidant de ses crocs dénudés, et du tonnerre qui grondait dans sa gorge, et les humains frémirent.

- Regarde ses yeux, fils, commanda le père. Il n'est pas un ours, mais l'Esprit de ces terres. Ne viole pas sa nature sacrée, ne te mets pas les dieux à dos, ou tout le clan que tu veux protéger pâtira de ta faute.

- Mais père…

Une taloche fit taire l'enfant.

- Regarde ! répéta fermement l'homme en forçant la tête du gamin à se tourner vers lui pour fixer son regard céruléen. Sans attendre, le père s'inclina devant lui, immense ombre qui grondait toujours, et attrapa le lapin fraîchement tué, comme son odeur d'herbe persistante le démontrait, et le déposa respectueusement devant ses griffes.

- Prends donc ce lapin, Grand Ours, et repartons chacun sur son chemin. En paix.

Il grommela sans animosité, enserrant la petite carnasse dans sa grosse patte. Les hommes avaient toujours agi ainsi en sa présence, quand ils n'essayaient pas imprudemment de le chasser, et il ne cherchait pas à saisir leurs pensées. Enserrant délicatement le lapin entre ses crocs, il les dépassa en se secouant pour chasser les dernières brindilles accrochées à son poil épais, oubliant déjà cette rencontre.

Il n'y avait que le regard violet du renne qui hantait sa mémoire.

L'ours déambula de longues heures, peut-être même des jours, il ne saurait le dire tant il perdit la notion du temps. Même le goût de sang sur sa langue ne le détourna pas de ses errances inconscientes. Sur son passage, les lapins tapaient du pied, les daims s'enfuyaient entre les arbres, les oiseaux se taisaient de curiosité, les renards le regardaient passer avec une moqueuse curiosité et les loups se gaussaient lui, fixant la carcasse oubliée dans sa gueule. Leur encerclement sournois le ramena finalement au présent et son cri de guerre, rauque de sa fureur d'être dérangé, fit trembler la forêt. Les loups s'enfuirent en couinant et il renifla dédaigneusement.

Jusqu'à apercevoir la truffe rousse qui reniflait son offrande.

- Danmörk ! hurla-t-il en se précipitant vers le gros loup qui bondit en arrière avec un rire. Il s'assit, battant follement de la queue, et jappa joyeusement :

- J'ai faim ! Partageons, bró !

L'ours ramena son immense silhouette sur la carcasse disputée, ses crocs blancs luisant sous la lune.

- Ce lapin est à moi, donné par les hommes.

- Justement, partage, insista Danmörk en se relevant pour tourner autour de lui. Ce n'est pas ta proie.

- C'est ma terre. Ce sont mes hommes. C'est mon offrande. Disparais, Dan ! Ou tu goûteras de ton sang.

- Allez, bró, après tout le chemin que j'ai fait pour te visiter.

- Rentre chez toi, marmonna l'ours en indiquant le sud d'un mouvement sec de la tête. Statuant qu'il en avait fini avec l'indésirable, il reprit son chemin, le lapin en gueule. Le grognement féroce qui résonna dans son dos lui apprit que Danmörk n'en avait pas fini de son côté.

Il réceptionna l'assaut du loup en se redressant de toute sa hauteur, balayant l'air de sa patte. Il fut plus violent qu'il ne l'avait initialement voulu, sachant que Danmörk ne l'attaquait pas réellement, mais jouait simplement avec ses nerfs. Le sang gicla, parant sa fourrure grise de vermeil, et il se laissa pesamment retomber sur le sol avec un grommellement d'excuses.

- Partageons ! répéta le loup, sans sembler lui en vouloir, en se redressant avec toujours autant de fougue, ignorant son épaule entaillée, ou même l'état d'agacement avancé de l'ours.

Svea retroussa ses babines sur ses crocs, grondant aussi puissamment que sa prise sur la carcasse lui permettait. Si Danmörk voulait une rouste, il n'était pas loin d'accéder à son souhait.

- Vraiment ? Vous vous disputez pour une pathétique carcasse de lapin ? Il n'est même pas frais.

Ils se figèrent tous les deux à la voix ennuyée du renard blanc qui vint s'asseoir entre eux, fixant dédaigneusement l'objet de leur combat.

Lâchant le lapin par terre, mais y laissant dessus une patte prudente, Svea fixa Nóreegr avec une moue agacée.

- Il est…

Il s'aperçut enfin qu'en effet ses errances avaient impacté la qualité de la viande.

- Il était frais, rectifia-t-il, le ton déçu. C'était que la faim commençait à se rappeler à lui et il aurait apprécié cet encas avant de partir en chasse. La silhouette puissante et dégingandée de Danmörk se rapprocha aussitôt de lui.

- Si tu n'en veux plus, moi, je veux bien le manger.

- C'est mon offrande, grogna Svea en ramenant le lapin vers lui. Nóreegr leva les yeux au ciel devant leurs simagrées. Alors que Danmörk tirait sur l'une des oreilles du lapin, ignorant le regard courroucé qu'il faisait pleuvoir sur son échine, le renard s'approcha silencieusement et subtilisa adroitement l'objet de leur dispute.

- Nóreegr ! s'exclamèrent-ils d'une même voix. Mais Nóreegr n'étant pas Danmörk, Svea ne savait trop comment réclamer sa carcasse. Il n'avait pas l'habitude de voir le renard blanc chaparder la propriété d'un autre.

- Croquons chacun un morceau de cette mise en bouche et allons chasser ensemble quelque chose de plus consistant, ordonna Nóreegr, la voix impassible, mais le regard dur et le patte assurée sur la carcasse. Ils soupirèrent tous les deux mais hochèrent la tête sans argumenter, même Danmörk étant maté.

Pour Svea, toute cette situation lui rappelait douloureusement son rêve. Mais s'ils chassèrent bel et bien un cervidé, il reconnut rapidement l'odeur d'un cerf, un grand cor qui leur donna du fil à retordre, à leur grande joie, et sut les nourrir tous les trois sans amener de dispute. Il n'y eut aucun envol, nul ciel étoilé, et encore moins le sable crémeux d'un renne.


Svea mâchonnait sans conviction l'un des sabots du cerf quand il sentit les regards inquisiteurs de ses deux frères sur son dos. Il lâcha son jouet en grommelant et marmonna :

- Qu'y-a-t-il ?

- Tu es bizarre ! s'écria aussitôt Danmörk en venant sautiller devant son visage, sa truffe chatouillant désagréablement son museau. Comme s'il avait besoin de venir aussi près pour l'observer. Il le chassa d'un revers de la patte qui n'eut comme réponse qu'un jappement joueur.

- Tu es ailleurs, dit alors Nóreegr. Nettement plus calme, il n'avait pas quitté le rocher sur lequel il s'était allongé pour nettoyer sa fourrure blanche. Son regard fixe et impassible ne le quittait pas d'un chouïa, le transperçant jusqu'à son âme. Dans ces moments-là, il avait l'impression que le renard blanc lisait en lui. Ses yeux dérivèrent un peu sur le côté, fixant quelque chose dans son dos, et il comprit que Nóreegr, doué de double vue, échangeait un regard entendu avec sa fylgja.

- Tu as rêvé.

Evidemment, même la créature éthérée sensée le protéger jusqu'à sa mort devait prendre gain et cause pour le magicien plutôt que pour lui.

- Un simple songe, gronda-t-il en ramenant sa tête sur ses pattes, tournant ostensiblement le dos au renard. Mais c'était la face rousse et blanche de Danmörk qui l'attendait de l'autre côté. Pour une fois, le loup affichait un sérieux inhabituel… il avait saisi l'inquiétude dans la voix de Nóreegr.

- Nul rêve n'est un simple songe, le tança le renard qui s'était avancé pour le prendre en tenaille de l'autre côté, notant silencieusement l'aide de Danmörk.

- Ils nous apprennent notre Destin. Il ne faut pas les ignorer

- De quoi as-tu rêvé, bró ? lui demanda le loup avec de la peur au fond de la gorge et des yeux. Pressé par cette expression, et le regard inquisiteur de Nóreegr qui l'attendait dès qu'il tourna la tête, Svea lâcha du bout des lèvres :

- Nous chassions.

- Un sanglier qui t'a éventré ?

- Nei.

- Un cerf qui t'a encorné ?

- Nei.

- Un homme qui t'a…

Il poussa le loup d'un revers de patte, l'envoyant bouler plus loin.

- Je n'ai pas rêvé de ma mort, imbécile.

- Ah ! s'écria Danmörk, la voix rassurée, en se relevant d'un bond, déjà de retour contre lui. J'ai crains un moment que je n'aurai plus mon bró grognon à taquiner.

Svea renfila dédaigneusement, camouflant sous cet air qu'il avait été touché par l'inquiétude, bien que maladroite, de Danmörk.

- Mais ce rêve est assez prégnant pour t'obnubiler.

Le sagace Nóreegr tapait toujours dans le mille. Il soupira mais se laissa convaincre de raconter son rêve au magicien, seul de ses connaissances à même de l'aider.

- Nous chassions un animal dont je n'ai pas reconnu l'odeur. Puis je me suis envolé et j'ai erré dans un ciel éthéré, jusqu'à trouver la robe crémeuse d'un renne.

Il se perdit dans ses souvenirs et il fallut plusieurs appels de Nóreegr et les cris de Danmörk dans ses oreilles pour le rappeler au présent.

- Et alors, tu l'as chassé ? Ce devait être un beau renne pour te mettre dans cet état ! rit le loup, ne pouvant tomber plus à côté de la chose. Silencieux, Nóreegr le fixait en plissant les yeux, commençant à se douter de quelque chose.

- Je voulais lui parler… marmonna l'ours en laissant retomber sa grosse tête sur ses pattes croisées, soudainement déprimé. Il se souvenait avec acuité de la terreur du renne et de sa charge violente. Sa tête le lançait encore, malgré les nombreuses heures qui s'étaient écoulées depuis son réveil.

La petite patte de Nóreegr appuya sans douceur sur la bosse qui parait son crâne et il gémit de surprise et de douleur.

- C'est lui qui t'a fait ça ?

- J'm'y attendais pas, se défendit aussitôt Svea, captant de l'oreille les gloussements étranglés de Danmörk. Mais les jappements se turent quand Nóreegr le regarda sévèrement.

- Il n'y a qu'une image consistante, un hamr ou une fylgja, pour blesser physiquement dans un rêve.

- Oh… Svea aurait donc croisé un autre magicien.

- Il faut que je voyage pour vérifier cette menace, marmonna Nóreegr, agité, tournoyant sur lui-même. Svea comprenait son inquiétude. Si un autre magicien avait cru qu'il le menaçait, il risquait de violentes représailles, voire un níð. Et d'eux trois, seul Nóreegr avait le pouvoir de combattre une telle magie.

Svea se devait donc de le rassurer dans son erreur.

- Il parlait une autre langue.

En y réfléchissant soudain, ce n'était peut-être pas si rassurant que ça… il ne connaissait qu'un autre peuple vivant à proximité et ayant le pouvoir de voyager dans les rêves.

- Tu veux dire que tu as rencontré un chaman Finn ? s'étrangla Nóreegr, figé une patte en l'air. Il haussa les épaules, se souvenant du nom chantant de Suomi.

- Pas un Finn, grommela-t-il. Le renne ne pouvait être l'un de ces sorciers du Nord tellement effrayants.

- Mais un chaman... Tu devrais l'éviter dorénavant, si tu rêves à nouveau.

Il haussa ses puissantes épaules, voulant faire croire à Nóreegr qu'il acquiesçait à son conseil mais s'y refusant. S'il revoyait Suomi en rêve, il chercherait à lui parler une nouvelle fois. Pas dupe, le renard blanc soupira faiblement.

- Mais qu'importe ! hurla soudain Danmörk qui avait été silencieux un bon moment. Ce n'est qu'un renne. Tu es un ours, je suis un loup et Nor est un renard. Nous sommes frères, et ce n'est qu'une proie. Oublie-le.

Satisfait de sa logique, le loup s'étala de tout son long sur le sol, presque collé à son flan, et lui chipa habilement le sabot qu'il grignotait pour jouer avec, ignorant ses regards noirs.

- Je m'en fiche.

Danmörk releva vivement la tête.

- De quoi ?

- Qu'il soit un renne.

Le silence les entoura alors que Danmörk restait sans rien dire, ne faisant que le dévisager. Puis il regarda Nóreegr par-dessous la grosse tête de l'ours.

- Nor, je crois que notre bró est totalement ensorcelé.

- Je ne détecte aucun sortilège, répondit doucement Nóreegr, avouant à demi-mots qu'il avait vérifié la chose. Svea grogna et roula des yeux agacés.

- Je vais bien.

Son affirmation hurlait silencieusement « Laissez-moi tranquille maintenant. » et Nóreegr hocha lentement la tête, même si son air ne se déparait pas de son inquiétude. Il poussa la tête de Danmörk de sa patte pour le presser de se décaler.

- Viens, Dan. J'aimerais trouver des baies.

- Mais…

Maté par le grognement léger du renard blanc, le loup roux et blanc se leva rapidement, jetant un dernier regard concerné sur l'ours qui ne faisait déjà plus attention à eux, perdu dans ses rêveries.

Quoi qu'en disent ses frères, il allait chercher à retrouver Suomi.