Quel jour sommes-nous ?
Emmuré dans cette cave il fait résonner sa voie contre les murs de pierres. En un écho feutré les murailles lui renvoient sa question restée sans réponse. Qui pourrait bien lui répondre ici ?
Ce n'est pas Luna qui égrène les secondes en une lente litanie qui va lui dire. Il la sent à côté de lui et pourtant, il a l'impression qu'elle lui échappe. Dans l'obscurité sa voix s'élève vers la haute voûte. 1,2,3…20,21…45,46…59,60. Elle compte les secondes à voix haute pour oublier. Cela fait bien longtemps qu'il n'écoute plus vraiment. Le décompte lui parvient de façon hachée, mais il entend toujours audiblement ce soixante qui signifie la fin du décompte avant le suivant. Parfois il n'entend plus rien alors il cherche désespérément à entendre la respiration de Luna. Soulagé il l'écoute alors reprendre son chapelet du temps et égrener encore et encore les minutes qui s'écoulent.
Ce n'est pas Gripsec qui n'a pas ouvert une seule fois la bouche depuis qu'ils sont là. Ce ne sont même pas ces geôliers qui ne daignent pas lui accorder cette minuscule faveur. Alors ce jour-là lorsque la porte s'ouvre et qu'il prononce sa sempiternelle question, il n'attend aucune réponse et fixe seulement l'écuelle qui vient d'apparaître devant lui.
Ce ne sont que quelques petits mots prononcés d'un ton laconique et pourtant cette réponse vient percer l'obscurité qui baigne la cave. Quelques petits mots qui forment à eux seuls la date tant attendue. Repue par ce maigre repas qui convient à son estomac réduit à la taille d'une pomme il s'adosse au mur. Laissant s'échapper un soupir il savoure cet étrange sentiment de calme qui l'emplit. Il sait enfin quel jour ils sont. Il sait depuis combien de temps il est là. Cette notion du temps retrouvée chasse la folie qui s'emparait petit à petit de lui. Et doucement un jeu prend forme entre lui et son interlocuteur. À chacune de ses visites il lui répond, lui annonce le jour, et même l'heure. Dean ne sait pas si Luna écoute elle aussi leur visiteur mystère. Mais il lui arrive de plus en plus souvent d'oublier de reprendre, au moins un temps, sa complainte des secondes.
Dormir, simplement fermer les yeux et ne plus jamais en ouvrir les paupières. Parfois il aimerait se laisser couler dans les limbes qui lui tendent les bras. Mais maintenant il y a cette présence tenue. Ce mangemort dont la voix lui dit quelque chose. Ce minuscule lien qui le maintient encore en vie. Ce n'est trois fois rien, une phrase chuchotée par l'embrasure d'une porte. Pourtant de voir le temps passer il ne songe plus à l'arrêter à tout jamais.
Et puis il y a ce mystère. Qui daigne lui adresser la parole à lui qui ne peut même pas prouver qu'il est sang-mêlé ? Lui qui n'a même plus de père. Pourquoi lui donner une lueur d'espoir ?
Dans la voix de l'homme de l'autre côté de la porte il sent la lassitude poindre et puis cette peur suintante dont il a appris à reconnaître l'odeur douceâtre. Lui qui croyait tous les mangemorts inhumains. Mais voilà que cette voix chargée d'émotion le fait douter. Cette voix qui lui en rappel une autre. Mais qui ? Il a beau tenter de se souvenir rien n'y fait le nom lui file sans cesse entre les doigts. Cela pourrait être Malefoy jr. Après tout, c'est dans la cave de son manoir qu'il est en train de pourrir. Mais si c'est lui où est donc passé le ton traînant et plein de morgue ? Se pourrait-il que la guerre l'ait changé à ce point ? Il veut en avoir le cœur net.
Il veut savoir si derrière l'anonyme geôlier se cache son ancien condisciple de Poudlard. C'est cette curiosité qui le tient éveillé et l'empêche de plonger à nouveau. Mais au fond ne serait-il pas préférable pour lui de ne rien savoir ? Et si c'était vraiment Drago Malefoy ? Il ne peut pas se mentir, il espère que ce n'est pas le cas. Il ne veut pas voir que la guerre l'ait lui aussi touché. Il a besoin de repère et un Malefoy arrogant et sûr de lui en font partit. Il a besoin d'y croire pour arrêter de penser que la guerre a tout bousculé sur son passage.
Tic Tac le temps passe et lui s'enfonce dans l'oubli de soi. L'horloge tourne et lui, il oublie à nouveau le temps qui passe. Il s'embourbe dans le mutisme et c'est tout juste s'il hoche imperceptiblement la tête en réponse à la sempiternelle et unique phrase prononcée par l'inconnu. Il ne réveille plus Luna quand elle s'endort d'un sommeil trop profond. Il oublie tout simplement de relever la tête. La haine et la peur qui lui nouait les entrailles ont disparu maintenant que sa cavale est finie. Maintenant à quoi se raccrocher ? Le temps passe et l'inaction lui pèse. Il n'en peut plus de voir que les jours se succèdent sans que rien ne change dans leur petite cave coupée du monde. La lassitude a pris le pas sur son instinct de survie. La peur elle est toujours là, sous une autre forme, mais toujours là. Cette peur latente qui lui noue l'estomac. Cette peur ranpente qui sournoisement lui rappelle que ses amis sont en danger.
Il s'inquiète, non pour lui, mais pour Luna, ses amis, sa mère. Il a peur qu'il leur arrive quelque chose. Lui il se sent déjà mort à l'intérieur. Le temps n'a plus de prise sur lui. Les secondes glissent sur son être figé dans l'attente. Il ne sait plus à quoi se raccrocher si ce n'est au temps qui file sans le toucher. Il est prisonnier en son propre corps, spectateur de sa lente agonie.
Peut-être es ce mutisme nouveau qui pousse l'inconnu à se dévoiler un peu ? Ou bien es ce juste le lien qu'ils ont tissé au fil du temps ?
Ce jour-là en plus de la date un nouveau mot va venir rompre la monotonie de l'enfermement. Un nom, un nom qui vient se fracasser sur les murs du cachot alors que la porte se renferme sur l'écho de celui-ci. Dean. Pourquoi ? Pourquoi à t'il prononcé son nom ? Les traqueurs savaient son nom, il l'avait lu sur la liste, mais il avait été vite été oublié dans les trop nombreux noms qui s'allongeaient sur le parchemin des recherchés. Pour eux il n'était qu'un anonyme, une proie parmi d'autres. Dépouillé de son nom, de son identité ils ne s'étaient plus qu'adressé à lui par des surnoms tous plus humiliant les uns que les autres.
Alors pourquoi ? Pourquoi lui avoir redonné une identité ? Pourquoi lui avoir signifié qu'il le connaît. Car il en est quasiment sûr maintenant, son nom a été prononcé par quelqu'un qui a côtoyé à Poudlard. Même si tout avait été prononcé avec un ton relativement neutre, pour qui savait écouter on y retrouvait une nuance de l'ancien Drago Malefoy. Le ton avait été légèrement forcé pour permettre au Gryffondor de le reconnaître. Il aurait pu le parier. Car jamais avant la voix traînante n'avait refait surface, jusqu'à ce nom prononcé au détour d'une quelconque visite. Il l'avait fait exprès.
Mais à quel dessein ? Pour le tourmenter ? Non il n'arrivait pas à le croire. Pourquoi ? Une intuition simplement. Il ne savait pas comment l'expliquer, mais quelque chose avait poussé Malefoy à lui tendre à nouveau la main. Peut-être que la guerre l'avait vraiment changé. Ou alors peut-être avait-il vu dans son ancien camarade la place qu'il aurait pu occuper. Après tout, lui aussi aurait pu se retrouver à sa place.
Oui dans un univers parallèle il aurait pu être de l'autre côté du miroir.
