Après l'orage, chapitre 2

Legolas avait passé la nuit dans un arbre. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait plus eu l'occasion de parler longuement avec un mallorne, variété qu'il affectionnait entre toutes. Il avait grimpé sur une branche haute, juste sous la canopée, de façon à pouvoir regarder les étoiles.

Tout ce qui faisait son bonheur était réuni ce soir. Le ciel limpide, épuisé d'orage, parsemé d'étoiles, était une invitation à la paix. Chaque lumière se reflétait sur les gouttes d'eau laissées sur les feuilles par la pluie. Entre le doux chuchotement de l'arbre, le grésillement des insectes, les hululements occasionnels des hiboux et les couinements des petits rongeurs qui les fuyaient, Legolas s'endormit heureux, songeant que retourner à la nature n'était une si mauvaise fin.

Il resta ainsi, le dos appuyé contre le tronc, toute la nuit, somnolant du sommeil léger des elfes. Le poison n'avait pas encore de prise sur son activité. Il n'était pas guérisseur, et ne connaissait pas la nature dudit poison. Il se sentait s'affaiblir de jour en jour, mais si peu, de façon si infime, qu'il ne pouvait réellement mettre ses paresses sur le compte de cet empoisonnement.

L'aube arriva. Il restait des lambeaux de nuit, mais peu à peu, les ombres s'éteignirent. Toujours en équilibre sur une branche, Legolas s'étira, tel un chat, lentement, assouplissant avec délice ses muscles engourdis. Puis, dans un mouvement leste, Legolas sauta au sol. Ce qui fut une erreur.

Il resta un long moment agenouillé sur la mousse, essayant tant bien que mal de reprendre son souffle. Il n'y parvint qu'après un long moment. Il se renversa en arrière, prudemment, et s'appuya contre le tronc du mallorne dans lequel il avait dormi. Il respirait avec difficulté. Lentement, il posa ses mains sur ses côtes pour vérifier qu'il ne s'était rien cassé. Il ne lui semblait pas que ce fut le cas. Il s'obligea à respirer calmement. Son souffle retrouva son rythme habituel mais la douleur persistait.

Il songea que cela devait finir par arriver. Le poison finissait par se révéler. Il finit par se relever, hésitant. Un bref instant, il se demanda où était son cheval. Puis il se rappela qu'il était venu jusqu'ici à pied. Il eut un sourire amer. Un proverbe elfique disait « Toutes nos défaites ont faim de nous ». Et qu'était-ce, sinon une défaite, qui lui avait fait prendre la route ?

D'une certaine façon, il serait sans doute mort, avec ou sans poison. Cela aurait pris plus de temps sans, mais l'issue était tout autant certaine. Il n'avait jamais envisagé de partir vers les Havres Gris. Il en avait fait le serment, jadis, à son ami et il pensait que qu'il y avait suffisamment eu de promesses éteintes et de vœux dissous au cours de sa vie. Il tiendrait cette promesse, la dernière d'entre toutes.

Certains jugeraient sans doute qu'il ne s'agissait là que d'une bravade, une fierté mal placée.

En réalité, Legolas était vraiment fatigué. Très fatigué. Il se sentait inutile sur ces terres, L'Ithilien n'avait plus besoin de lui, ses amis étaient loin, sa famille avait navigué vers les Terres Immortelles..

Que lui restait-il ?

Pas question de fierté ou de défi, donc. Juste un besoin de s'en aller, en paix dans la mesure du possible, mais peu importait la façon. Quand la mort apparaît comme une délivrance, rester en vie devient le plus difficile des combats. Un combat qu'en l'occurrence, Legolas n'avait pas envie de gagner.

Il se leva, et d'une démarche silencieuse, il se dirigea vers la lisière du bois. Il contempla l'horizon, l'herbe frémissante, la rosée qui se reflétait au soleil, comme des milliers d'étoiles de jour posées sur le sol. Des matins si beaux, il en avait vu, parfois, mais celui-ci avait un charme particulier. C'était magnifique, et d'une certaine façon, si triste. Il laissa une indicible nostalgie s'épancher en lui, goutant au plaisir d'être triste. Il laissa son regard dériver sur le lointain. Il savait qu'il n'était plus très loin. Plus très loin du Gondor et de sa cité, mais plus très loin

Péniblement, la respiration toujours sifflante, il se mit en marche vers l'Est, plein d'espoir, pas après pas, de voir apparaître la Cité Blanche. La route se faisait plus tassée, plus fréquentée au fur et à mesure de sa progression. Quelques personnes se retournèrent sur lui, curieuses de voir un elfe, seul, sur ce chemin. Mais Legolas n'y prêta aucune attention. Sa douleur dans la poitrine s'accentuait d'heure en heure, et il avait décidé de revoir Aragorn avant de mourir.

Enfin, Minas Tirith apparut, resplendissant au soleil, au détour d'un colline. Legolas s'arrêta pour l'observer. Mais sa vue était brouillée. Un peu à cause du poison, mais surtout à cause des larmes. Il se rendait compte à présent de l'absurdité de ce voyage. Il avait marché sous la pluie en espérant devancer l'orage. Il s'était dit que la nuit ne faisait qu'apporter le jour, mais à cet instant, il doutait. Peut-être, au contraire, que le jour ne faisait que précéder la nuit. Il s'était dit que sa conscience était plus forte que tout, mais son ambition immédiate n'était-elle pas de s'assoir, fermer les yeux, et dormir, enfin ?

Soudain victime d'un malaise, il s'assit dans l'herbe, à quelques mètres du talus. Il ne savait plus si la douleur était physique ou morale, si son amertume était due au poison ou à sa tristesse. Sans y penser, il s'allongea dans l'herbe, encore humide, ce qui avait fait fleurir une fabuleuse quantité d'Oenanthes. Legolas adorait la neige, et être allongé ici, au milieu de cette myriade de fleurs blanches, c'était un peu comme un cadeau que lui faisait la Nature.