Et maintenant, celui qui avait décidé de s'appeler L se trouvait devant l'orphelinat, dans la voiture d'Amy. Elle n'arrivait pas y croire.
De tous les foyers, il fallut que ce soit celui-là.
Celle-ci faisait tout pour avoir l'air enjouée, mais l'enfant n'était pas dupe : cette bâtisse sombre et terne la répugnait autant que lui.
A la différence que lui devra y habiter.
Sans doute pour ça qu'il ressentait une intense boule dans le ventre.
-C'est là, dit finalement l'infirmière.
-Oui, murmura L.
Aucun d'entre eux ne voulait sortir de la voiture. Pourtant, il fallait bien.
-J'ai arrangé les choses, tu seras seule dans ta chambre…
Elle avait bien compris que L était un garçon solitaire et taciturne, à la limite de la misanthropie.
Il chuchota un merci. L'angoisse le privait de voix.
Il le savait, il ne serait pas heureux, ici.
-Bon…
Elle esquiva un geste pour sortir. Il la retint brusquement par le bras.
-non.
Le ton avait beau être ferme, c'était plus une supplication qu'autre chose.
Elle le regarda l'œil triste, puis sortit pour contourner la voiture, et ouvrit la portière du garçon. Il ne bougea pas. Doucement, elle défit sa ceinture. Il était toujours immobile. C'était comme un petit animal sur le terrain de chasse de son prédateur.
-Ça va bien se passer, dit-elle pour le rassurer.
-non, répéta-t-il.
Puis, les yeux devenant humide :
-S'il vous plait…ne me laissez pas.
Elle en eut les larmes aux yeux. Elle s'était attachée à l'enfant plus qu'elle ne devrait. Bien plus qu'elle ne l'aurait cru.
Elle semblait hésiter. Elle regarda l'orphelinat, puis lui, puis encore la sombre bâtisse.
Finalement, elle ouvrit son sac, et en sortit un bout de papier, avec un stylo. Elle griffonna quelque chose, et le lui tendit.
-Tiens. C'est mon numéro.
Il le fixa, sans arriver à comprendre de la chance qu'elle lui donnait.
-Vous…vous voulez dire…
-Oui. Appelle-moi si tu as le moindre problème, si tu veux simplement discuter…je répondrais.
Elle tendait toujours le papier. Mais il ne pouvait pas bouger sa main, il continuait de fixer le numéro, les yeux exorbités.
-Vous le donnez…à moi ?
Elle lui fit un beau sourire :
-Mais bien sûr ! Je…je t'aime beaucoup, tu sais.
-Pour…pourquoi ?
Il en bégayait. C'était trop beau pour être vrai. Amy la jeune infirmière ne disparaitrait pas de sa vie.
-Parce que…
Elle se pencha un peu plus vers lui :
-Parce que tu es quelqu'un d'exceptionnel.
Elle s'attendait à tout venant de lui. Qu'il fonde en larmes, qu'il hoche simplement la tête, qu'il ne réponde tout simplement pas…
C'est pourquoi elle fut tout à fait surprise quand L se jeta dans ses bras, littéralement, et qu'ils tombèrent tous les deux à terre.
Ils en riaient, quand ils se relevaient. Puis, elle agrippa sa main, à moins que ce soit lui qui la prenne. Peu importe.
Ils entrèrent d'un même pas à l'orphelinat.
Elle partit beaucoup trop vite à son goût. Le temps de régler les détails administratifs, et elle était loin de lui. Le parfum de cannelle s'évapora avec elle.
La directrice, une femme sèche et sévère, avait le visage barré d'une expression d'autorité. Ses cheveux redressés dans un chignon, elle ressemblait aux vilaines sorcières ou aux méchantes reines dans les livres que lui lisaient Amy.
Tandis qu'elle lui conduisait à sa chambre, elle lui expliquait les règles de l'orphelinat. Plus elle énonçait les interdictions, les horaires, plus il se ratatinait sur lui-même. Il serra instinctivement le bout de papier.
-Ne laisses personne le remarquer, je ne suis pas leur règle en te donnant ça.
Les enfants n'ont même pas le droit d'avoir un quelconque contact, s'était étonné L.
Amy n'avait pas répondu. Il y avait quelque chose dans ses yeux qui lui interdisaient de poser plus de questions.
-Mademoiselle…vous avez été élevé ici, n'est-ce pas ? C'est pour ça que vous avez réussi à me trouver une place ici…et c'est pour ça que vous avez peur ?
un tressaillement, un regard qui veut fuir.
-Je dois y aller, avait-elle aussitôt dit.
-Amy ! L'avait-il appelé lorsqu'elle était sur le seuil de la porte.
Elle s'arrêta, resta immobile quelques secondes, et se retourna :
-Tu as raison. Je suis stupide.
-Non ! S'écria-t-il, honteux ! Je…ce jour-là, je ne voulais pas dire ça, je…quand je réfléchis, je ne suis plus moi-même.
Elle resta silencieuse.
-je…j'ai un truc, là.
D'un doigt, il désigna sa tête.
-Là-dedans, qui…me fait me sentir bizarre. Très excité, et tout le monde me semble alors très différent de moi. Alors je me sens à la fois très joyeux, et très seul.
Il leva la tête.
-Vous croyez que c'est un effet de l'amnésie ?
Elle cligna des yeux. Elle voulait retenir ses larmes.
-Je suis stupide, dit-elle.
Elle eut un pauvre sourire.
-Mais toi tu es exceptionnel.
D'un doigt tremblant, elle montra le bureau de la directrice.
-Fais attention. Elle déteste autant les génies que les gens stupides.
Puis, en s'essuyant le visage.
-Je…je voudrais…que toi tu t'en sortes. Tu peux me promettre ça, d'accord ?
L eut à cet instant comme une sensation de déjà-vu. Mais ça ne dura qu'un instant.
Il hocha la tête.
-Je suis L. Et je serais le meilleur, mademoiselle Amy, comme vous êtes la jeune femme la plus douce et gentille de tout l'Angleterre.
Elle murmura un « c'est bien », et s'enfuit presque.
Les derniers mots d'L lui avait vraiment tiré les larmes des yeux.
Si L devait donner une définition de l'enfer, il croit dur comme fer qu'il s'agirait d'un orphelinat au nord de l'Angleterre.
La vie en société n'était pas pour lui. La vie avec des gamins de 5 à 15 ans stupides et bagarreurs encore moins.
Les autres avaient remarqués sa différence. Il ne s'intéressait pas aux jouets, ils n'aimaient pas la compagnie, il restait soit dans sa chambre, soit dans la bibliothèque. Il lisait, des tonnes de livres, tout ce qu'il lui tombait sous la main.
Les enfants préféraient le laisser là où il était, et se contenter de se moquer de lui dans son dos.
Les adolescents, en revanche….
Dès que L pense à cet endroit, il y a trois choses qui lui reviennent instantanément.
La première est l'odeur, la puanteur, un mélange de rêve brisé, de médiocrité, de désespoir, qui l'étouffaient le jour, et le tenait éveillé la nuit. D'après lui, ce fut de là que commença ses insomnies. Je crois qu'il ment à demi, car je moi qui vous raconte cette histoire, je sais très bien quand le sommeil avait commencé à lui faire peur.
La deuxième était tout simplement les autres. Entre les enfants de son âge et lui, il n'y avait que de l'incompréhension et du mépris mutuel. Ça n'allait pas plus loin.
Mais avec ceux de plus de 10 ans, et la nature humain étant ce qu'elle est, ces filles et ces garçons qui commençaient à connaître les boutons et les appareils dentaires et qui ne connaissaient que trop bien le malheur d'être orphelin, ces ados complexés avaient un immense besoin d'un bouc émissaire. Et c'est là qu'L apprit sa première grande leçon, celle du vilain petit canard différent.
On lui volait ses vêtements et ses livres de classes. Les devoirs se retrouvaient mystérieusement dans la cuvette des toilettes. Il ne comptait plus le nombre de surnoms que les enfants répétaient à mi-voix en ricanant dès qu'il mettait un pied hors de sa chambre. Parfois même, lorsqu'il était assez téméraire pour répliquer, il se faisait frapper. Ses remarques et réponses étaient toujours calmes, efficaces, dit sur un ton à la fois posé et mordant, et d'une incroyable ironie. Les autres se sentaient battus. Ils étaient vaincus sur leur propre terrain, ils le sentaient, et n'aimaient pas ça.
Autrement, il ne réagissait pas, ne parlait pas, réparaient docilement les dégâts. Cela ne le touchait pas.
Enfin, ça, c'est ce qu'il leur faisait croire.
Le soir, parfois, accoudé à la fenêtre, regardant la lune sans arriver à dormir, il éclatait en sanglots. Des sanglots incontrôlables, trop gros à porter pour lui. Il les étouffait dans l'oreiller.
Dans des cas comme ça, il n'y avait que l'imagination pour stopper le massacre. Alors L rêvait. Il rêvait à beaucoup de choses, L quand il était petit. Il essayait tout d'abord de se rappeler ce qu'il avait bien pu passer pour se retrouver à demi-mort abandonné sur les marches d'un hôpital. Il tentait d'imaginer sa famille. Un dernier espoir l'obligeait à penser qu'elle existait encore, là, quelques parts. Une mère belle qui l'accueillerait chaque soir avec un baiser, un père fort et grand qui l'emmenait faire du foot, qui le protégeraient… L se surprenait à rêver de normalité. Il, savait bien qu'il n'avait rien de commun avec les autres. Il n'en a pas toujours été fier.
Mais sa famille était loin. Son passé n'existait pas. Alors L rêvait d'avenir. Au seul avenir auquel il s'était promis. Il s'endormait, bercé par l'espoir d'une vie meilleur.
Le premier livre qu'il avait lu, le titre fut un coup de foudre. Sherlock Holmes. La couverture lui avait tapé dans l'œil : une ombre d'un homme portant un chapeau et observant un indice à la loupe, fumant une pipe. Il lui coupa le souffle. Il passa une nuit blanche, lui qui avait appris à lire tout seul, à décrypter les écritures de Conan Doyle. Ce ne fut même pas un déclic, mais une illumination. Il lui fallut tous les détectives, tous les héros différents, intelligents, mordants, hautain, ironique. Ils les admiraient. Il voulait leur ressembler, à tous.
Ainsi, il lut Conan Doyle, Edgar Allan Poe, Agatha Christie. Une exaltation, quand dans sa chambre, sous sa couette, il se récitait à mi-voix ces répliques.
Ainsi, il déclamait, murmurant seul dans sa chambre avec exaltation :
-On dit que le génie n'est qu'une longue patience. Ce n'est pas très exact. Mais cela s'applique bien au métier de détective.
-Ce que vous faites n'a pas d'importance aux yeux du public, ce qui compte c'est ce que vous lui faites croire.
-Un crime peut être une œuvre d'art, et le détective un artiste.
-Un détective, chuchotait-il dans l'intimité de son lit.
Il ne s'endormait plus qu'en glissant le livre de Sherlock Holmes sous son lit.
C'était ça, son projet d'avenir.
La troisième et dernière chose qu'L ne supportait pas, et sans doute la plus terrible : Miss Scargrow, la directive, et leur maitresse d'école.
A quoi pensez-vous, quand vous vous imaginez votre enseignante : douce, gentille, compréhensive, intelligente et drôle. Miss Scargrow ne possédait aucune de ces qualités. Miss Scargrow n'était ni gentille, ni intelligente, ni drôle. Miss Scargrow était tout le contraire.
Grande, maigre, droite, sèche, elle ressemblait à un fruit qu'on aurait oublié au soleil, et qui en serait devenu toute fripée. Vieille et ridée, Miss Scargrow avait dû être oublié des hommes depuis longtemps.
Miss Scargrow n'était pas gentille. Qu'elle soit directrice d'un orphelinat, et qu'elle soit l'institutrice des plus petits, cela était un grand mystère pour tous. Elle semblait prendre en horreur les enfants. Il devait toujours y avoir un mètre entre elle et eux, comme par peur de la contagion.
Miss Scargrow n'était pas douce. En classe, elle les traitait durement : malheur à celui qui riait ou ne suivait pas le cours. Dans les meilleurs cas, on récoltait une gifle qui vous faisait la joue rouge pour la journée, avec la trace d'une bague qu'elle portait au majeur, et qu'elle exhumait avec fierté.
-Je suis de sang noble, voyez-vous, radotait-elle. Au fond, ces enfants de la rue sans origines me font surtout pitié. Je suis d'une grande compassion de les avoir pris sous mon aile.
Miss Scargrow n'était pas compréhensive. L'enfance et ses codes lui étaient totalement étrangers.
Ces enfants qui avaient perdus toutes leurs attaches étaient beaucoup trop gâtés à son goût. Elle avait supprimés toutes les photos des familles, toutes les choses qui rattachaient un tant soit peu les autres à une famille.
-Votre seule famille, maintenant, c'est ici.
L comprenait soudain mieux pourquoi il devait cacher le numéro d'Amy.
Miss Scargrow n'était pas drôle. Elle devait même ignorer ce code élémentaire de la vie. Jamais elle ne souriait, et jamais elle ne riait. Chaque minute, chaque seconde, elle gardait cet air supérieur et maussade.
Et miss Scargrow n'était pas intelligente. Si elle traitait ces garçons et ces filles de petites idiots et de parfaits imbéciles, il y avait quelque chose qu'elle ne supportait pas : les petits génies.
Et c'était exactement ce qu'était L.
Il avait appris à cette période que le génie était autant une chance inouïe qu'une source d'ennui.
Il savait qu'il ne devait pas faire le malin. Quand la directrice faisait une faute, L baissait la tête, ses doigts se crispaient, et ils murmuraient la bonne réponse.
Il aurait aimé se boucher les oreilles.
La directrice l'avait pris en horreur. Mais elle avait un gros problème : elle n'avait aucune raison de le corriger.
L ne parlait jamais, que ce soit en cours ou en dehors. L ne cherchait jamais la bagarre. Et L n'avait jamais faux. Elle devait se résigner à ne l'attaquer que sur des détails sans importance, ce qui la laissait plus sur sa faim qu'autre chose.
Lors de son premier devoir, beaucoup trop dur pour des enfants de leur âge, elle avait cherché désespérément une faute. Elle avait découvert l'insupportable vérité. L était un génie, un monstre d'intelligence.
La mort dans l'âme, elle dut se résoudre à lui mettre la note principale.
Même pas une petite faute d'orthographe.
Une autre professeur aurait immédiatement fait passer ce garçon de 6 ans au collège, peut-être même au lycée, mais la directrice, jalouse et vaincue, ne rêvait plus que de coups de fouets et de longues séances de tortures.
Pas besoin d'être malin pour voir les petits couteaux de haine que la directrice lui lançait dès qu'il la croisait dans un couloir.
Elle l'avait assigné à toutes les tâches ménagères, ne lui laissant que très peu de temps de repos. Elle se défoulait sur lui comme elle pouvait.
Mais plus les semaines passaient, et plus elle découvrit avec extase les points faibles de L. Ceux avec lesquelles elle prendrait sa revanche.
