Philtra temporis
2. L'apprentie
Elle était brillante. Appliquée, précise, douée, astucieuse, et indéniablement brillante.
Mais ça, Severus ne l'aurait pas admis avec une baguette sur la tempe et des menaces d'Avada Kedavra. Au contraire, il cherchait tous les moyens possibles de la critiquer.
"Cherchait" était le mot. Elle était là depuis deux semaines, et il devait encore trouver un reproche fondé à lui adresser. "Application, précision et talent" étaient rarement synonymes de "lamentables erreurs permettant de ridiculiser la responsable par une vague de remarques assassines". Il commençait à penser qu'il ne parviendrait jamais à la prendre en faute. Il ne pouvait que s'attaquer à des détails futiles.
- "Ces tranches de langue de caméléon sont trop épaisses. La formule indique "fines lamelles", Miss Granger, et pas "gigantesques tronçons". Je pensais qu'à vingt ans, vous auriez maîtrisé cette discipline pourtant commune qu'est la lecture, mais il semblerait que je vous aie accordé trop de crédit."
Hermione sourit à cette remarque. Les tranches étaient parfaites, et les affiner ne ferait aucune différence, Severus le savait. Et, étant "brillante", la jeune sorcière le savait aussi. Mais elle ne protesta pas.
- "Bien, professeur."
Elle saisit son scalpel, et trancha patiemment chaque lamelle en deux.
Rogue fulminait. Non seulement elle se permettait d'être efficace et infaillible, mais en plus, plutôt que de perdre son calme comme toute Gryffondor qui se respectait à ses critiques injustes, elle se contentait d'acquiescer en souriant, et parfois de s'excuser. En conséquence, c'était lui qui était au bord de la crise de nerfs. Il avait finalement trouvé une étudiante qu'il ne parvenait pas à terroriser. Où était passée la fillette avide de faire ses preuves, qui levait toujours la main avec l'assurance d'être la seule élève à connaître la réponse exacte aux plus difficiles questions de ses professeurs, et qui tentait de disparaître derrière son pupitre à la moindre remarque négative; exactement? Devenue adulte, sans doute. Et en plus de sept ans, il aurait été inutile d'espérer qu'elle ne trouve pas l'un où l'autre moyen de se défendre contre ses critiques? Merlin.
Evidemment, maintenant qu'elle était devenue tout à fait mature - quoiqu'elle avait toujours eu de l'avance dans ce domaine - lui était mesquin et puéril. Et le savait. Ce qui ne l'empêchait pas de persister dans ce comportement.
- "Miss Granger?"
- "Oui, professeur?"
- "La potion que vous préparez est supposée être rouge amarante. Hors, ceci", affirma-t-il en désignant la mixture mijotant dans le chaudron d'Hermione, "est bordeaux."
La jeune femme examina un instant la couleur de la potion, lèvres pincées - plus pour retenir un sourire que par agacement. Contrairement à ce que Severus avait espéré, elle ne tenta pas de faire remarquer que l'amarante était une nuance de rouge à peine plus pâle que le bordeaux, et que dans le cas de cette potion, cette infime variation n'avait aucune importance.
- "Je vais recommencer, professeur."
Rogue renifla avec exaspération.
- "Ne perdez pas votre temps. Mme Pomfresh a réclamé de la pimentine pour l'infirmerie: préparez-en un chaudron."
Elle acquiesça. Severus la regarda traverser la pièce, et rassembler sans la moindre hésitation tous les ingrédients dont elle aurait besoin.
Insupportable, exaspérante petite je-sais-tout.
Mais indéniablement brillante.
Pi-men-tine...
Hermione sélectionna soigneusement les ingrédients nécessaires à la préparation de cette potion dans les réserves du laboratoire, nettoya un chaudron, et se mit au travail; le tout en s'efforçant de ne pas rire, et surtout, surtout, de ne pas faire de faux-pas. Rogue scrutait le moindre de ses mouvements.
Elle avait trouvé le moyen de contrer le sarcasme du sorcier. Il était habitué à voir ses étudiants fondre en larmes, bégayer, paniquer, ou encore protester avec véhémence à ses critiques acerbes. Si elle restait calme, il n'avait ni la satisfaction de l'humilier, ni le plaisir d'une confrontation, et il ne pouvait rien lui reprocher. De jour en jour, il était plus exaspéré. Evidemment, si elle commettait la moindre (réelle) erreur maintenant, l'apocalypse serait une promenade de santé par rapport à ce que l'enseignant lui ferait subir.
En attendant, leur petit jeu était hilarant.
Elle ajouta les derniers ingrédients de la pimentine dans son chaudron, mélangea, et s'écarta. Il ne restait plus qu'à laisser bouillir la potion pendant deux heures.
- "Vous avez terminé?", questionna Rogue.
Hermione acquiesça. Son maître s'approcha, et jeta un oeil au contenu du chaudron. Il ne critiqua rien, ce que la jeune femme considéra comme un grand pas en avant.
- "Alors, prenez vos notes sur l'Imaginis. Je veux voir où vous en êtes."
C'était à prévoir. Elle avait bien fait d'emporter son sac avec elle. Même si son apprentissage n'était supposé débuter qu'au premier septembre, Rogue avait commencé à lui enseigner le jour même où il avait rempli le contrat qui les liait. Elle ne s'en plaignait pas, au contraire: deux semaines de vacances supplémentaires n'auraient été pour elle qu'une perte de temps, et l'enseignant semblait agréer, même tacitement. Le mauvais côté des choses, c'était qu'il paraissait penser qu'elle aurait dû parvenir à recomposer la formule complète de l'Imaginis sur le peu de temps qu'elle avait passé à Poudlard.
Elle sortit ses notes, le grimoire, et quelques autres livres.
- "J'ai presque achevé la traduction de la formule et du procédé de préparation", expliqua-t-elle en poussant une feuille vers Rogue. "Malheureusement, il reste quelques ingrédients que je ne parviens pas à identifier, et évidemment ceux qui sont illisibles."
- "Montrez-moi ça..."
Indéniablement brillante. Considérant sa formation actuelle, elle avait traduit le texte avec une rare efficacité.
Severus relut encore une fois les notes. La méthode de préparation était entièrement retranscrite en anglais, mis à part les quelques ingrédients encore non identifiés. A l'époque où lui-même travaillait sur l'Imaginis, il lui avait fallu près d'un mois pour arriver à une traduction décente du texte pourtant réduit que Voldemort lui avait donné. Mais il avait autre chose à faire que de traîner jour et nuit à la bibliothèque, se justifia-t-il.
- "Graines de datura stramoine ou herbe aux sorciers... Boutons noirs, ou baies de belladone, suc d'aconit tue-loup... Sang de loup-garou..." - Il haussa un sourcil. Cet ingrédient ne figurait pas dans la version de la formule fournie par les Malfoy, et le risque de contamination à la lycanthropie par ingestion de sang de loup garou était élevé. Mais, au vu des autres composants de la potion, la lycanthropie serait le cadet des soucis de celui qui ingérerait la mixture. La belladone, tout comme la stramoine, était un poison mortel. - "Poudre d'argent..." - Pour éliminer les risques de lycanthropie - "Sang de harpie..." - Et ceci devait empêcher l'empoisonnement par les boutons noirs et l'herbe aux sorciers , les oiseaux n'étaient pas sensibles aux effets des deux plantes. "Sang de magyar à pointes, poudre d'écailles de boutefeu chinois, cheveux de banshee... Sève de mandragore... Une goutte de sang menstruel humain, de l'urine de dragon noir des Hébrides, yeux de rat écrasés. Vous comptez tester la potion après l'avoir recomposée?"
Hermione hocha la tête.
- "Si tant est que je parvienne à compléter la formule, je ferai des essais sur des souris pour mesurer la toxicité de la potion... Et si mes recherches vont assez loin, sur moi-même."
La jeune femme ne grimaça même pas. Soit elle était très déterminée, soit vraiment très inconsciente. Probablement les deux. Elle resterait Gryffondor jusqu'à sa fin. Fin qui risquait d'être proche, vu ce qu'elle envisageait d'ingurgiter.
- "Tachez de ne pas vous empoisonner sous ma tutelle. Ca ferait mauvaise impression dans mon curriculum", fit remarquer Severus, agacé.
Il était arrivé à la partie des notes listant les ingrédients non traduits. D'un simple coup d'oeil, il en identifia quelques uns.
- "Tamus: il s'agit de raisin du diable, ou tamier. Le fragon est aussi connu en tant que petit houx. Le caede canem, ou crève-chien, est l'autre nom de la douce amère."
Il traduisit encore quelques composants, avant de renoncer.
- "Vous aurez besoin d'ouvrages plus poussés que ceux de la bibliothèque de Poudlard pour poursuivre votre traduction." - Il se leva, se maudissant lui même pour ce qu'il s'apprêtait à faire. - "Suivez-moi..."
Il lui avait donné accès à sa bibliothèque personnelle, et le mot de passe de son bureau, pour qu'elle puisse consulter les nombreux, merveilleux, extrêmement rares ouvrages qu'il possédait lorsqu'elle en aurait besoin. Hermione était aux anges.
Elle avait passé la matinée dans la pièce, toute notion du temps oubliée tandis qu'elle feuilletait "Potions de grands pouvoirs: édition intégrale", ou encore "Les philtres de concentration à travers les temps". L'Imaginis et ses ingrédients s'étaient vus progressivement refoulés vers une partie sombre et éloignée de son esprit.
- "Miss Granger, je croyais vous avoir dit de sélectionner les ouvrages dont vous aviez besoin, pas de vous installer dans mon bureau."
Hermione sursauta violemment, tirée de ses pensées. Rogue se tenait à l'entrée de la pièce, à moitié dans l'ombre, un plateau repas en main. La jeune femme n'avait pas remarqué son arrivée.
- "Désolée, professeur, je n'ai pas vu le temps passer."
- "Je pensais m'en être rendu compte. Il est dix heures..."
La sorcière haussa un sourcil. Seulement?
- "Du soir", acheva Rogue avec un soupir exaspéré.
Oh.
- "Je vous suggère de songer à vous nourrir, vu que je suppose que vous avez également oublié de vous présenter aux repas." - Son ton trahissait un agacement extrême - "Et ensuite, de prendre un peu de repos. La rentrée scolaire a lieu demain, vous allez devoir commencer à travailler sérieusement", acheva-t-il d'une voix sarcastique.
Aux termes "vous nourrir", Hermione eut un bref regard incrédule au plateau que tenait Rogue, mais détourna les yeux en réalisant qu'il était absolument idiot de penser que Severus Rogue entre toutes personnes avait pu songer à lui apporter un repas.
Elle secoua machinalement la tête, et remit soigneusement à leur place les livres qu'elle avait sortis.
- "Miss Granger, j'apprécierais que vous vous dépêchiez un peu. Contrairement à vous, il se trouve que j'ai du travail, et j'aimerais être débarrassé de votre présence pour pouvoir me concentrer", déclara-t-il froidement. "Les elfes se feront sans doute un plaisir de vous préparer un encas. D'après ce que je sais de vos fréquentes "excursions nocturnes" du temps de votre scolarité, je suppose que vous connaissez le chemin des cuisines. "
- "Oui... Un instant, professeur Rogue..."
Elle fourra précipitamment ses livres dans son sac - non sans dégâts, au bruit de papier froissé qu'elle entendit - et fila vers la sortie.
- "A demain, professeur."
L'instant d'après, elle était dehors.
S'il y avait une seule personne au monde capable de se distraire de ses études en lisant des manuels scolaires, c'était Hermione Granger. Aberrant. Et si compréhensible. Severus, pendant sa scolarité, avait lui-même été connu à Serpentard pour se plonger dans de "passionnantes" encyclopédies sur les propriétés des potions rares, ou encore dans l'étude "captivante" des notes de défense contre les forces du mal d'élèves plus âgés; et cela dès qu'il avait un peu de temps libre.
Il posa le plateau repas qu'il avait apporté sur son bureau, et inspecta l'étagère, jetant un oeil aux livres que la jeune femme avait consultés. "Potions de grands pouvoirs: édition intégrale": très bon choix. "Venins et poisons, tome 1": pour rechercher les propriétés exactes de la belladone, sans doute. "Hesper Starkey, la biographie": celui-là n'avait aucun rapport, même lointain, avec l'Imaginis. Starkey avait étudié l'influence des phases de la lune sur les potions... Hermione s'était sans doute laissée emporter par le choix de livres à sa disposition.
Severus eut un reniflement amusé, et s'écarta de la bibliothèque, retournant à son bureau. Il sortit une pile de parchemins d'un tiroir, et s'installa sur sa chaise, feuilletant distraitement les textes qu'il venait de prendre.
Ses cours étaient planifiés pour au moins six mois - peut-être sept si un nouveau Longbottom arrivait à Poudlard. Quelques heures plus tôt, il avait reçu ses horaires de Minerva, et avait constaté que serpentards et gryffondors partageaient leurs heures de potions, comme chaque année. La directrice de Gryffondor avait pincé les lèvres, et insisté pour qu'il se rappelle d'être objectif et juste envers tous ses étudiants, si les deux maisons venaient à chahuter.
Comme s'il avait l'habitude de faire du favoritisme ou de retirer des points sans raison valable.
Minerva avait également demandé comment se passait l'apprentissage d'Hermione. Severus avait répondu que la jeune femme se débrouillait bien. Parfaitement aurait été plus juste. Mais ce genre d'admission pouvait encore attendre.
Il remit la pile de parchemins à sa place, se leva, et quitta la pièce, laissant le plateau repas, son assiette - rôti et pommes de terres froides - et ses sandwiches intacts. Il avait mangé avec les autres enseignants, au début de la soirée, et n'avait donc pas faim. A vrai dire, ce n'était pas pour lui qu'il avait apporté cet encas. Granger s'était montrée particulièrement efficace avec toutes les potions qu'il lui avait demandé de préparer (et peu importait que le résultat soit amarante plutôt que bordeaux), elle avait accepté sans protester la charge des préparations qu'exigeait Pomfresh, et de plus, lui permettait de travailler enfin sur un projet stimulant. Il aurait été stupide de laisser la jeune imbécile tomber de fatigue et d'inanition. Donc, il avait apporté le repas. De plus, c'était la seule excuse qu'il avait trouvée pour la retenir à cette heure indue, dans l'espoir de pouvoir continuer à traduire la formule de l'Imaginis. C'aurait été du temps gagné. Severus était insomniaque, et avait tendance à considérer que la période comprise entre dix heures du soir et trois heures du matin comme un moment parfait pour travailler. Malheureusement, même si Hermione Granger avait accepté tacitement de commencer son apprentissage à l'avance, il doutait un peu qu'elle ait la même notion d'horaires que lui. La nourriture était un moyen de corruption sûr: c'était une attention trop rare de sa part pour qu'elle puisse se permettre de refuser, et il aurait eu quelques minutes pour la convaincre de se remettre au travail.
Mais, devant le bref regard hésitant et vite détourné d'Hermione vers le plateau, il n'avait pas pu résister à l'envie de la laisser se sentir stupide.
A sept heures tapantes le lendemain matin, Hermione poussa la porte du laboratoire, pour trouver un Rogue déjà frais et dispos penché sur un chaudron. "Frais et dispos" dans le sens "Severusien" de l'expression, bien entendu. C'est-à-dire désagréable, irritable et hostile.
- "Miss Granger, est-ce que les termes "toquer avant d'entrer" vous évoquent quelque chose?"
- "Veuillez m'excuser, professeur..."
Il se contenta de lui adresser un reniflement agacé, et de se concentrer à nouveau sur sa potion. Elle traversa la pièce, déposa son sac dans un coin, puis s'approcha de son maître. Il ne releva même pas les yeux.
- "Nous avons de nouvelles commandes de l'infirmerie, ainsi que de Lupin et de Hagrid. La liste est sur la table." - Il eut un vague geste de la main. - "Je compte sur vous pour préparer les potions requises, ou, en tout cas, le peu que vos misérables capacités vous permettent de réussir. Vous devrez vous débrouillez seule aujourd'hui, je dois organiser la rentrée des Serpentards et participer aux derniers préparatifs de la cérémonie de répartition."
Hermione acquiesça, ignorant stoïquement la remarque sur ses capacités. Elle avait entendu pire, et, connaissant son professeur, pouvait s'attendre à bien plus de créativité verbale dans l'avenir. Une vague de soulagement la traversa à l'idée de travailler seule pour la journée. L'humeur de Rogue avait tendance à empirer au fil des heures, et le voir si agressif aux aurores - alors qu'habituellement il se contentait de regards noirs et de soupirs exaspérés jusqu'à son réveil complet, à sept heures trente précises, juste après sa troisième tasse de café journalière - laissait présager qu'il en serait aux pulsions meurtrières avant le dîner. Hermione n'était que moyennement assurée de ne pas risquer un empoisonnement "accidentel", lorsque son maître était particulièrement tendu: elle avait pris l'habitude d'emporter avec elle sa propre bouteille d'eau, qu'elle ne laissait jamais en évidence.
Vigilance constante!
Ce n'était qu'un jeu, évidemment. L'histoire de la bouteille l'avait juste amusée. Rogue n'était pas si dangereux. Mais elle n'était pas si inefficace. Et elle agissait peut-être puérilement, mais elle n'était pas la seule.
- "Cette potion doit bouillir pendant encore cinq heures", déclara l'enseignant en désignant la mixture sur laquelle il était penché, "et ensuite être refroidie et mise en flacons. Surveillez régulièrement la température, n'oubliez pas l'heure - cinq heures: jusqu'à midi, donc, Miss Granger - et rangez les fioles sur le troisième rayon de la deuxième étagère lorsque vous aurez fini."
Elle hocha la tête. Il s'écarta de son chaudron, et traversa la pièce.
- "J'espère retrouver mon laboratoire en bon état à mon retour. Essayez de ne pas me décevoir." - à son ton, on aurait pu jurer qu'il s'attendait à ce qu'elle dévaste les lieux avec l'aide de Peeves et d'une armée de trolls. - "Et si je ne suis pas revenu lorsque vous partirez, n'oubliez pas de verrouiller la porte."
Il sortit sans même attendre la réponse d'Hermione, qui alla saisir la liste déposée sur la table. La plupart des potions demandées par Mme Pomfresh étaient assez simples, mais celles dont Hagrid et Remus avaient besoin étaient plus complexes, voire presque irréalisables seule.
La jeune femme sourit. "Le peu que vos misérables capacités vous permettent de réussir", c'était bien ça? Il était temps de faire ses preuves.
La journée avait été un enfer. Tout d'abord, Severus avait du supporter une pénible et interminable discussion avec Sybille Trelawney, qui avait jugé bon de descendre de sa tour pour lui ordonner de sermonner à l'avance les Serpentards de troisième année, sous prétexte que son Don l'avait avertie que ces adolescents se montreraient insupportables avec elle. Il avait rétorqué à la vieille excentrique que si elle se décidait à "enseigner" plutôt s'égarer en divagations théâtrales sur la divination, ses élèves lui poseraient moins de problèmes. Merlin, comme si elle n'aurait pas plutôt pu s'inventer des visions sur les Gryffondors. Minerva aurait été ravie d'écouter ses élucubrations.
Après cette désagréable conversation, au cours de laquelle les deux enseignants en étaient presque venus aux mains, il avait passé près de deux heures entre Lupin et Albus, à vérifier que tous les élèves étaient montés dans le Poudlard Express, à Londres. Le train était doté de sorts de détection permettant de savoir qui s'y trouvait.
Evidemment, plusieurs étudiants manquaient à l'appel, et il avait fallu contacter les parents pour apprendre s'il s'agissait de retardataires, de malades, ou de véritables disparus. Malheureusement, aucun des absents n'appartenaient à la troisième catégorie.
L'étape suivante fut de faire venir ceux qui avaient raté le départ du train jusqu'à Pré-au-Lard par le magicobus, et d'aller les chercher là-bas. Il avait donc eu le suprême plaisir, pendant un trajet à pied de quinze minutes, de subir la compagnie d'une bande de trois garçons qui semblaient penser qu'il ne les avait pas entendus le traiter de "charogne visqueuse" ou encore de "vieux rat crasseux". Ils avaient vraisemblablement des frères et soeurs plus âgés. Rogue avait mémorisé leurs noms, et il se ferait une joie de leur retirer des points au moindre éternuement, dès qu'ils seraient répartis dans l'une ou l'autre maison.
La répartition en elle-même fut une torture. Severus avait toujours considéré qu'attendre pendant une heure que chaque morveux fraîchement arrivé à Poudlard ait mit le choixpeau, et entretenu une plus ou moins longue discussion de courtoisie avec le stupide objet pour se voir envoyé dans la maison adéquate, comme une pure perte de temps.
Cette année avait été pire. Aucun des nouveaux élèves n'avait été envoyé à Serpentard.
Pas un seul.
On pouvait sans doute imputer cet état des choses à la réputation désastreuse qu'avait gardé la maison après la défaite de Voldemort. Les enfants avaient sans doute supplié le choixpeau de les envoyer à Serdaigle, qui avait vu ses effectifs augmenter de façon exponentielle en deux ans. Toujours était-il que Minerva jubilait.
Merlin, ça devait être un cauchemar.
Evidemment, qui disait répartition disait discours de Dumbledore, chanson de Poudlard braillée par le choeur des étudiants, et une heure à regarder les jeunes se bâfrer, tout en priant pour avoir encore une potion contre le mal de crâne en réserve.
Le supplice du festin achevé, il avait fallu se livrer à des changements de dernière minute dans l'organisation des cours. La classe de première année de Serpentard étant inexistante, et celle de Serdaigle comptant le double d'élèves prévus, il fallait remanier les horaires. Flitwick proposa de grouper poufsouffles et gryffondors, tandis que les serdaigle auraient cours seuls. De cette malencontreuse suggestion résulta la décision d'Albus et de Minerva de revoir entièrement les horaires. Cette opération avait pris trois heures.
Severus était extatique. Il avait toutefois encore l'espoir de passer une soirée tranquille. Espoir qui se révéla vain.
Après avoir réussi à s'échapper du bureau de Dumbledore, il descendit directement dans sa chambre, et retourna tous ses tiroirs à la recherche d'une potion pour calmer sa migraine. Tous ses flacons étaient vides. Il aurait pu décider de rester enfermé dans ses quartiers, au calme, et attendre patiemment que la douleur lancinante qui lui vrillait les tempes passe d'elle-même. Malheureusement pour lui, il choisit de passer à l'infirmerie.
Evidemment, son trajet ne se passa pas sans peine.
Dans l'escalier menant hors des donjons, il croisa Peeves, qui tentait de dévisser le lustre tout en chantant à tue-tête une version revue et corrigée de "Fanchon". Dix minutes supplémentaires furent perdues à menacer l'esprit frappeur. Pourquoi avait-il fallu qu'Umbridge soit chassée avant d'avoir fait expulser ce fléau, quatre ans plus tôt? Elle aurait au moins fait quelque chose d'utile.
Une fois débarrassé de Peeves, Rogue arriva à l'infirmerie sans plus de problèmes. Et là, il apprit que les Serpentards et Gryffondors de cinquième n'avaient rien trouvé de mieux à faire que de se livrer à une bataille sanglante dans les couloirs. Minerva les avait interrompus, et Serpentard commençait en conséquence l'année avec des points négatifs. Sans compter le fait que Pomfresh avait vu ses réserves de Poussos se vider, et en commanda un plein chaudron.
Le contenu du flacon de potion Calmigraine que la guérisseuse fournit à Severus, et qu'il draina en trois gorgées, ne fut pas assez puissant pour être efficace.
De l'infirmerie, Rogue passa à la salle commune des Serpentards, où il tenta de faire comprendre aux abrutis répartis par hasard dans cette maison qu'il y avait d'autres moyens de s'en prendre aux Gryffondors que l'attaque frontale. Des moyens détournés, nécessitant ruse, intelligence et subtilité. Afin de ne pas se faire prendre, et de ne pas faire perdre de points à Serpentard. Brefs, qu'ils devaient cesser d'agir comme des têtes-brûlées.
A force de le répéter sans cesse, peut-être que le message finirait par passer?
Les nerfs à vif, il sortit de la salle commune de Serpentard, priant une éventuelle divinité (s'il en existait encore) de lui accorder cinq minutes de paix.
- "Severus!"
C'était manifestement trop demander.
- "Oui, Minerva?"
- "Je vous cherchais. Est-ce que vous savez ce que vos Serpentard ont osé faire?", s'écria l'enseignante d'un ton indigné. "Attaquer mes élèves de dos!"
S'il ne la coupait pas très vite, elle était partie pour des heures. Il prit son meilleur ton sarcastique pour lui répondre.
- "C'est le témoignage des Gryffondors contre les Serpentards. A ce que je sache, personne n'a vu exactement ce qui s'était passé, hormis les responsables. Mais j'oubliais, vos merveilleux Gryffondors vous ont donné toutes les explications nécessaires, pourquoi douter de leur parole?" - Il soupira, exaspéré, alors que son interlocutrice le dévisageait avec indignation - "Ceci dit, je viens de passer vingt minutes à sermonner les jeunes imbéciles placés sous ma responsabilité. Je suppose que vous pouvez vous estimer satisfaite, avec les retenues que vous avez distribuées pour toute cette semaine et les points que vous avez retirés - merveilleux esprit mathématique pour parvenir à un résultat négatif pour ma maison, d'ailleurs... Je pensais que vous étiez capable d'effectuer une soustraction correctement, à votre âge. Sur ce, personnellement, j'ai du travail. Bonne soirée, Minerva."
Il tourna les talons avec un mouvement de robes travaillé. Sa collègue ne parvint à trouver aucune réponse plus évoluée qu'une exclamation de rage. Lui n'avait même pas élevé la voix.
Severus ne se souvenait pas lui avoir adressé une réplique aussi longue depuis au moins cinq ans. Il se contentait généralement de réponses monosyllabiques, voire de courtes phrases - mais uniquement en cas de réelle nécessité. Même s'il ne se privait jamais d'être direct. Quoique Mc Gonagall semblait estimer qu'il avait dépassé les bornes, cette fois. Elle chercherait sans doute à lui renvoyer l'escalier tournant. Puis, évidemment, la scène ne manquerait pas d'arriver aux oreilles de Dumbledore, ce qui laissait présager une future interminable discussion assortie de thé au citron et de petits gâteaux, ainsi que diverses mentions d'un "comportement regrettable" et de "quelques efforts à faire". Il avait sa défense toute prête: Albus le harcelait en permanence pour qu'il se montre plus sociable? Eh bien, maintenant, le vieux fou pourrait s'estimer satisfait.
Il était près de dix heures du soir. La journée empirait de minute en minute. Et il n'était apparemment pas près d'en avoir fini.
Il devait encore trouver le Baron Sanglant, à propos de Peeves. Rogue ne pouvait pas risquer de voir le lustre que le poltergeist dévissait dans la matinée se fracasser sur la tête d'un élève... Même si l'idée était des plus agréables en soi. Si Poppy Pomfresh était tout à fait capable de soigner n'importe quelle blessure grave, elle était incapable de ressusciter les morts, et Albus n'apprécierait que moyennement de devoir expliquer à des parents éplorés que leur rejeton avait été écrasé par quelques dizaines de kilos de bois, de métal et de cire; le tout grâce aux efforts conjugués de la gravité et de l'esprit frappeur local.
Le fantôme de Serpentard se chargerait de terroriser Peeves, ce qui devrait le convaincre de se tenir tranquille quelques semaines. Ou jours. Ou heures. En tout cas, l'intervention du Baron assurerait une paix temporaire dans les donjons, quitte à ce que la calamité ectoplasmique décide d'aller perturber à la place la tour de Gryffondor.
Evidemment, si vous voulez parler à un fantôme dans les plus brefs délais, le dit spectre se révèlera être introuvable. Severus se vit contraint de fouiller une bonne moitié de Poudlard, d'interroger Nick Quasi Sans Tête - qui déclara ignorer tout des faits et gestes du Baron Sanglant - puis le Moine Gras - qui n'était pas plus renseigné et lui conseilla de poser la question à Nick Quasi Sans Tête. Le fantôme de Gryffondor ayant définitivement décidé d'être frappé d'amnésie, Rogue passa trois quarts d'heure à écumer les couloirs, pour finalement trouver le Baron, en pleine discussion avec la Dame Grise, devant la bibliothèque.
Severus ne mit heureusement pas plus de cinq minutes à convaincre le fantôme de rappeler à Peeves la façon correcte de se comporter.
Soulagé d'avoir réglé tous les problèmes encombrants, il jugea plus prudent de se replier dans les donjons avant qu'un quelconque imprévu ne lui tombe dessus, et de soigner son mal de crâne d'une cure de silence et d'obscurité. A onze heures sonnantes, il arriva dans ses appartements, verrouilla la porte, et s'effondra dans un fauteuil, un exemplaire de "Philtres des muses: l'inspiration distillée" sur les genoux. Si qui que ce soit voulait le tirer hors de la pièce, il devrait avoir recours à l'Imperius. Au minimum.
Tout se déroulait on ne peut mieux.
A midi pile, Hermione ajouta le dernier ingrédient dans le chaudron de Motivine qu'elle préparait, mélangea un instant, puis alla s'occuper de la potion que Rogue lui avait ordonné de surveiller. D'un coup de baguette, elle refroidit la mixture, et la transféra ensuite dans une quinzaine de flacons, qu'elle rangea soigneusement sur le deuxième rayon de la troisième étagère. Parfait!
Elle pouvait s'accorder une petite pause.
Le parchemin laissé par son maître reposait sur la table, et elle s'en empara pour ajouter un "V" à côté de "Motivine, un chaudron". Elle avait déjà coché la moitié de la liste, et retirait une certaine satisfaction d'avoir pu indiquer "fait" à côté de "Appaisieux: Ne gaspillez pas de précieux ingrédients, Granger, vous êtes incapable de réussir cette potion" (l'Appaisieux était un remède utilisé pour soigner les irritations et infections oculaires, et sa préparation était des plus complexes), ainsi que de "Respirine: je souhaite ne jamais devoir expliquer à Poppy Pomfresh qu'un de ses patients est mort asphyxié à cause d'une erreur de dosage, Miss Granger. N'essayez même pas." (la respirine était un puissant anti-allergique, éliminant les problèmes respiratoires).
Rogue avait ajouté un commentaire sarcastique à côté de chaque élément de la liste, laissant Hermione plus nerveuse que s'il avait été présent pour scruter le moindre de ses gestes. Tout autant qu'un moment de tranquillité, son absence impliquait aussi que personne ne serait là pour l'empêcher de commettre d'éventuelles erreurs. Elle avait retrouvé son calme au fil de la matinée, réussissant avec succès toutes les potions requises.
Elle avait bien fait une légère erreur, lors de la préparation de la Motivine. Rien de bien grave: elle ignorait juste que cette potion avait la fâcheuse propriété de dégager un gigantesque jet de vapeur à l'ajout du dernier ingrédient. La Motivine était un anti-dépresseur, composé principalement de sucre, sirop de fruits, et autres douceurs. En conséquence, le laboratoire tout entier était imprégné d'une merveilleuse odeur de yaourt vanille-fraise, qui contrastait effroyablement avec la décoration morbide de la pièce et le contenu de la plupart des bocaux d'ingrédients, et qui, accessoirement, ne manquerait sans doute pas de provoquer un arrêt cardiaque du propriétaire des lieux lorsqu'il entrerait dans la pièce. Ce qui aurait inquiété Hermione si elle n'avait pas la désagréable impression d'être un bonbon au caramel: elle était penchée sur le chaudron lors de la réaction chimique, et, même si elle avait immédiatement fait un bond en arrière, elle n'avait pas pu éviter la vapeur, et s'était retrouvée ruisselante de liquide sucré et collant. Sans réfléchir, elle avait plaqué ses cheveux mouillés en arrière, juste le temps de lancer quelques sorts de nettoyage sur les objets touchés par la fumée, pour mieux se rendre compte ensuite que ses cheveux avaient séché et s'étaient transformés en un casque caramélisé, aussi solide que le gel utilisé par Draco Malfoy du temps de ses études, et qu'aucun charme de nettoyage ne semblait vouloir les ramener à leur état premier. Hermione avait éclaté de rire à cette réalisation, décrétant qu'au moins, sa chevelure agglomérée de cette façon, elle n'avait plus à s'inquiéter de voir des mèches se détacher de sa natte et lui cacher la vue aux moments les plus critiques de préparations.
La jeune femme était restée très satisfaite de l'utilisation de glaçage sucré comme soins capillaires... Jusqu'à ce que l'effet de la vapeur qu'elle avait respirée cesse, et qu'elle se rende compte qu'elle mettrait au moins deux heures à laver et démêler la broussaille qui lui servait de chevelure.
Elle avait été imprudente et stupide.
Mais ça, Rogue n'était pas obligé de le savoir. Avec un peu de chance, elle aurait terminé la préparation des potions avant qu'il ne revienne.
Quelqu'un toqua à la porte.
La déesse de la chance était vraisemblablement d'humeur maussade.
- "Entrez?", risqua la jeune sorcière.
La porte s'ouvrit sur Remus Lupin. Elle soupira de soulagement, et sourit.
- "Bonjour, professeur!"
- "Bonjour, Hermione. Remus, je t'en prie, je ne suis plus ton pro..." - Il sembla remarquer l'état des cheveux de son interlocutrice, et haussa un sourcil - "Qu'est-ce qui s'est passé?"
Elle tirailla sur une mèche brune solidifiée par le sucre.
- "Juste une rencontre accidentelle avec un nuage de Motivine..." - La jeune femme sentit son sourire s'élargir involontairement, et tenta tant bien que mal de retenir un rire nerveux. Merlin, les vapeurs faisaient encore effet. - "J'ai essayé de nettoyer à la magie, mais ça n'a aucun résultat, rien ne remplace un bon shampooing."
Et, à ces mots absolument banals, elle éclata de rire. Elle se sentit brièvement ridicule, et aurait sans doute été mortifiée bien plus longtemps si Remus ne s'était pas joint à son hilarité.
- "D'ou l'odeur de vanille?"
Hermione opina.
- "Pas de fenêtre dans les donjons, sinon j'aurais aéré... Les vapeurs sont toujours..."
- "Effectives, je vois...", glissa Remus entre deux éclats de rire. "Circé, on ne pourra pas reprocher à cette potion de ne pas être efficace."
Il ouvrit grand la porte, et l'air du couloir se mélangea peu à peu à celui de la pièce. Quelques minutes plus tard, ils avaient tous deux retrouvé un semblant de calme.
- "J'espère que je ne te dérange pas?", questionna le loup-garou.
Elle secoua la tête.
- "Je prenais une pause. Je n'ai plus énormément à faire..."
L'enseignant la fixait d'un oeil scrutateur.
- "Tu as dîné? Mangé aujourd'hui?"
Hermione se mordilla nerveusement la lèvre inférieure. Maintenant qu'il en parlait...
- "Pas encore, mais je pense que j'ai un paquet de biscuits dans mon sac..."
- "J'en étais sûr!", s'exclama Lupin avec un sourire amusé, avant de secouer la tête. "Je savais que j'avais bien fait d'apporter ceci..."
Il brandit un sac en papier brun à dessins rouges, qu'il avait jusque là dissimulé derrière son dos. Hermione reconnu immédiatement un emballage de fast-food moldu. Le genre de nourriture qui faisait pousser des hurlements d'horreur à ses parents, constata-t-elle lorsque Remus sortit le contenu du sac: hamburgers, frites, mayonnaise. Mais de la nourriture tout de même. L'estomac de la jeune femme eut un long gargouillis de convoitise, qu'elle tenta de couvrir d'un raclement de gorge.
- "Merci profess..."
- "C'est "Remus", et de rien." - Il sourit, et s'assit face à elle - "J'ai dû passer dans le Londres Moldu pour récupérer un étudiant retardataire, et en voyant le fast-food, je me suis dit qu'une certaine personne aurait certainement encore oublié de manger..."
- "Je n'ai pas exactement oublié, j'ai juste reporté à plus t...", voulut protester Hermione, mais le garou haussa un sourcil incrédule. "D'accord, j'avais oublié."
- "C'est bien ce qui me semblait."
Il poussa deux hamburgers et un paquet de frites vers la sorcière. Elle déballa un des sandwiches, une moue mi-boudeuse, mi-amusée aux lèvres.
- "Il semblerait aussi que vous me connaissiez trop bien - bon appétit."
- "Bon appétit. Et c'est quelque chose qui a tendance à arriver lorsqu'on a travaillé avec quelqu'un pendant plus de six mois."
Vers le milieu de leur septième année de cours à Poudlard, la situation extérieure due au conflit avec Voldemort s'était considérablement dégradée, et Harry, Ron et Hermione avaient finalement quitté l'école pour aider l'Ordre du Phoenix. L'étudiante avait très vite été désignée guérisseuse personnelle de Remus, qui, toujours envoyé comme messager aux garous, revenait souvent gravement blessé. Elle avait fini par l'accompagner à chaque mission. La nature calme et aimable de l'ancien enseignant s'accordait avec celle de la jeune fille, qui était ravie, malgré les circonstances, d'avoir enfin quelqu'un de mature avec qui discuter. Harry et Ron étaient adorables, mais elle commençait à envisager de leur lancer un sort de mutisme permanent à la moindre mention supplémentaire de la "feinte de ... Wansky?", lui avait-elle confié. Ils s'étaient très vite rapprochés, formant même une équipe lors de l'attaque finale de Voldemort, et étaient restés en bons termes au retour de la paix.
- "... Je me suis tout de même souvent demandé comment quelqu'un qui a une mémoire si exceptionnelle parvenait à oublier quelque chose d'aussi important que la nécessité de se nourrir", s'amusa-t-il.
Elle lui dédia un regard courroucé, et un geste de la main supposé signifier "J'ai une réplique imparable à ça et je ne me priverai pas de l'utiliser... Quand j'aurai réussi à avaler l'énorme bouchée de hamburger que je mâche". Il rit doucement.
- "Plus sérieusement, je venais voir si tout allait bien. Tu ne t'es pas montrée aux repas pendant plus d'une semaine, et Minerva et Filius ont émis l'hypothèse que Severus t'avait enchaînée à un chaudron pour te forcer à travailler sans relâche..."
Hermione secoua la tête.
- "Bien sûr que non."
Elle ouvrit la bouche pour continuer, mais Lupin reprit.
- "Evidemment. Pourquoi faudrait-il qu'un Severus Rogue force Hermione Granger à se tuer à la tâche, quand elle le fait d'elle-même sans intervention extérieure?"
- "Remus!", s'écria-t-elle, indignée.
Un large sourire satisfait étira les lèvres de son vis-à-vis.
- "Finalement!"
La jeune sorcière cligna des yeux, puis réalisa qu'elle avait utilisé le prénom de l'enseignant. Qu'il l'avait taquinée juste pour parvenir à ce résultat. Elle battit encore une fois des cils, puis éclata de rire.
Eh bien... Il avait été un Maraudeur, après tout.
- "Non mais vraiment!"
- "Je commençais à désespérer de t'entendre prononcer un jour mon nom", expliqua Remus. Il eut un soupir amusé, puis prit un air concerné. "En ce qui concerne la fatigue... Je n'ai pas l'impression que tu aies beaucoup dormi ces derniers temps."
Hermione se frotta les yeux, ne se rendant que trop bien compte des lourdes cernes sous ses paupières. Certes, elle avait peut-être passé une trop grande partie de ses nuits à la bibliothèque. Mais quatre heures de sommeil par nuit suffisaient, non?
- "Je pourrais répondre là même chose... Vous avez l'air exténué."
Elle aurait pu remporter le grand prix de l'euphémisme avec cette dernière constatation: le loup-garou semblait sur le point de tomber d'épuisement. Il était pâle, des cernes violacées avaient pris place sous ses yeux, et ses traits étaient creusés. La pleine lune commençait le lendemain, mais même si elle avait toujours un effet notable sur lui, il semblait rarement aussi fatigué.
- "Juste une légère insomnie", affirma le professeur avec un sourire qui se voulait rassurant.
Hermione haussa un sourcil dubitatif.
- "Légère?" - Elle secoua la tête. - "Encore des cauchemars?"
Remus acquiesça doucement, confirmant les soupçons de la jeune femme.
Lupin avait énormément d'horribles souvenirs, qu'il ne parvenait pas à mettre derrière lui, et qu'il revivait constamment en rêve. Pendant les quelques semaines qu'elle avait passées à ses côtés, lors de leurs missions pour l'Ordre, Hermione avait souvent eu l'occasion de le voir se réveiller en sursaut, aussi terrorisé que s'il s'était retrouvé nez à nez avec Voldemort et Grindelwald réunis. Elle s'était souvent demandé ce qui le hantait le plus. Sa morsure? La perte de ses amis? La mort de Sirius?
Quoiqu'après ce à quoi la jeune guérisseuse avait assisté le jour de la défaite de Voldemort, elle supposait que la mort de Bellatrix Lestrange avait dû prendre une bonne place au classement de ses mauvais rêves. Les circonstances exactes du décès de la cousine de Sirius n'étaient jamais arrivées aux oreilles du ministère, qui avait dû se contenter de noter "Cadavre découvert par H. Granger et R. J. Lupin" dans le dossier de la criminelle. Oh, les aurors avaient bien haussé quelques sourcils incrédules devant le corps désarticulé de la favorite de Voldemort, mais Hermione avait menti sans vergogne. "Elle était dans cet état lorsque Mr. Lupin et moi sommes arrivés... Oui, Lucius Malfoy était dans la salle. Ensuite? Peter Pettigrew est arrivé, et le professeur Lupin l'a combattu pendant que je...". Ils l'avaient crue.
- "Vous auriez dû m'en parler!" - Elle se leva, et alla chercher quelques flacons sur les étagères du laboratoire, qu'elle plaça ensuite devant son interlocuteur. "Motivine et potion de sommeil, ça devrait remédier au problème pour quelques jours."
Ca l'avait énormément aidée, elle, les premières nuits après la victoire. Elle n'en avait plus eu tant besoin ensuite.
Elle avait tué Lucius, certes. Avada Kedavra. Premier essai d'Impardonnable, grande réussite. Mais elle n'en avait gardé aucun sentiment de culpabilité. Malfoy était un fou sanguinaire. Vivant, il aurait très volontiers repris le flambeau du seigneur des ténèbres.
La même chose pouvait être dite de Bellatrix Lestrange. Malheureusement, Remus avait beaucoup trop de conscience pour son propre bien. Se considérer lui-même comme un monstre l'avait rendu bien plus sensible à la valeur des autres, auxquels il accordait bien plus d'importance qu'à la sienne, quelle que soit la personne concernée. A cause de ça, et sans aucun doute parce que briser la nuque de quelqu'un à mains nues était bien plus proche du loup en lui que d'utiliser un sort, Remus ne se remettait pas d'avoir tué Bellatrix.
Longtemps après la bataille, après avoir livré Wormtail aux aurors, et aidé à mettre hors combat les derniers mangemorts, et à évacuer les blessés des ruines du ministère de la magie, et leur avoir donné les premiers soins, et identifié certaines victimes, et consolé les familles, et... Oh, ils avaient eu tant à faire, cette nuit là... Après des heures et des heures à s'occuper des autres, arrivés entre les murs rassurants de Poudlard qui servait d'extension à Sainte-Mangouste débordé, Lupin avait fini par rejoindre Hermione pour qu'elle soigne ses plaies, et s'était effondré.
La plupart des gens s'étaient laissés aller, d'ailleurs, cette nuit là... Il n'y avait pas eu de célébration, pas de cris de joie. Juste un soulagement souillé d'angoisse, de regrets et de chagrin. Une fois la bataille déclarée finie, tous avaient cherché le réconfort là où ils pouvaient le trouver, pleurant les morts, priant les dieux pour que les disparus soient retrouvés en vie, ou simplement évacuant la tension sur l'épaule de quelqu'un d'autre. Remus, serré contre Hermione, le visage enfoui dans ses épais cheveux bruns sales et ensanglantés, avait murmuré des paroles inintelligibles, et finalement, quelques derniers mots amers. "Ils ne méritaient pas ça. Personne ne méritait ça. Elle non plus". La jeune fille avait immédiatement compris qu'il faisait référence à Bellatrix. Elle avait resserré son étreinte, passé la main entre les mèches plus grises que châtain du loup-garou, et lui avait demandé de ne pas se haïr lui-même. Il avait fait au mieux. Mais elle savait qu'il ne la croirait pas, et qu'elle tentait de soigner une plaie que même la plus puissante magie de soin n'aurait pas pu toucher.
- "Hermione, c'est très gentil", protesta le garou, "Mais je ne voudrais pas que Severus..."
- "Je lui dirai que j'ai renversé les flacons."
- "Ca t'attirerait tout de même des problèmes."
La sorcière leva les yeux au ciel.
- "Vous allez prendre ces potions", insista-t-elle, prenant son meilleur ton "Poppy Pomfresh". "Ce soir, et les trois nuits après la pleine lune, le temps de récupérer. Et pas de discussion! Qui est la guérisseuse, ici?"
- "... Est-ce que j'ai le choix?"
- "Remus Lupin!"
Il sourit.
- "Je suppose que ça veut dire non."
Hermione sourit en retour, et poussa à nouveau les fioles vers lui.
- "Exactement."
Il sembla prêt à protester encore quelques instants, puis saisit les flacons et les glissa dans la poche de sa veste.
- "Merci, Hermione."
- "De rien."
Elle se rassit, l'air on ne peut plus satisfait. Remus retint un éclat de rire.
- "Elle m'appelle Professeur, mais se permet de me rabrouer et de me faire obéir comme un enfant de cinq ans. Sincèrement, qui est l'adulte ici?"
- "Désolée. Etre l'amie d'Harry et Ron pendant dix ans m'a donné de mauvaises habitudes."
- "Je constate, je constate."
Il inspira profondément, prêt à souligner ses paroles d'un soupir amusé, mais inhala à l'occasion une généreuse bouffée de Motivine. Le soupir prévu fut remplacé par un fou rire incontrôlable, auquel Hermione se joignit très vite. Il leur fallut près de dix minutes pour plus ou moins se reprendre, ou en tout cas cesser de pouffer au moindre regard échangé. Remus jugea plus prudent d'attendre encore quelques instants avant de reprendre la conversation.
- "Pour ton projet, tout se passe bien?"
Hermione acquiesça.
- "J'ai commencé un dossier sur les ingrédients qui avance très bien, la traduction de la formule est en bonne voie aussi."
Elle n'était pas aussi assurée qu'elle ne le prétendait, ceci dit.
- "Tu n'as jamais expliqué... En quoi consiste ton sujet, au juste?", demanda son vis-à-vis.
- "Oh, j'ai juste trouvé un vieux grimoire, et je vais faire une étude approfondie d'une des potions les plus complexes qui y soit retranscrite."
- "Je vois..."
Hermione avait été volontairement floue, espérant que Remus n'insisterait pas. Elle ne voulait pas se risquer à parler de l'Imaginis. Mais, au regard perplexe de son interlocuteur, il était évident qu'il se posait des questions.
Elle aurait dû trouver le moyen d'être vague tout en lui donnant une explication de plus de dix minutes: là, elle aurait été naturelle.
Un jet de vapeur de la part d'un chaudron sauva la sorcière alors qu'elle tentait de trouver une excuse pour détourner la conversation. Elle se précipita vers la potion coupable, et adressa un geste d'impuissance à Lupin.
- "Désolée, mais il est temps que je me remette au travail..."
L'enseignant acquiesça, et fit disparaître les emballages de leur repas d'un coup de baguette.
- "Alors, je te laisse en paix.", déclara-t-il, un sourire au lèvres. "A plus tard."
Il quitta la pièce, avec un dernier regard scrutateur à Hermione. Cette dernière tenta de réprimer son appréhension. Moins les autres en savaient sur l'Imaginis, moins ils risquaient de tenter de la persuader de changer de projet. Hors, si Remus commençait à s'interroger, il n'était sans doute pas le seul.
Elle soupira, inspira profondément, ce qui lui rendit aussitôt toute sa confiance - les miracles de la Motivine - puis reprit la liste des potions à préparer, et jeta un oeil au travail restant.
Bon! Pour la potion Tue-Loup (Ne gaspillez pas mes ingrédients en essayant ceci, Miss Granger. Je n'aurai pas l'occasion de racheter le nécessaire à cette formule avant la pleine lune.), elle était consciente de ne pas encore avoir le niveau d'expérience requis. Par contre, les autres potions étaient à sa portée... D'accord, certaines allaient nécessiter un peu d'imagination. Mais elle ne rencontrerait aucun problème majeur.
Il était près de deux heures du matin lorsque Severus se décida à quitter ses quartiers pour aller vérifier si Hermione Granger avait maintenu son laboratoire dans un état tolérable. Vu le déroulement de sa journée, il n'était pas optimiste.
Le parfum de vanille qui imprégnait le couloir menant au labo ne fit rien pour améliorer son humeur. Mais ce fut en entrant dans la pièce qu'il fut véritablement propulsé au plus haut sommet de l'exaspération.
L'air était un concentré de Motivine. Est-ce que la petite imbécile qui se prétendait son apprentie était incapable de lire les instructions avant de préparer une potion inconnue? "Recouvrir le chaudron d'une pièce de tissu après l'ajout des ingrédients" n'était pourtant pas compliqué! Merlin! Il faudrait des jours avant que l'odeur disparaisse.
Il soupira d'agacement, et se décida à vérifier si la sorcière n'avait pas fait d'autres erreurs stupides.
La pièce était plongée dans l'obscurité, hormis le feu qui couvait sous un chaudron en ébullition, et il alluma un chandelier d'un bref geste de la main avant de s'approcher des étagères, et de jeter un oeil à leur contenu.
Motivine, Appaisieux, Respirine... Il renifla. Elle avait bien entendu ignoré ses instructions et préparé la plupart des potions de la liste, y compris certaines auxquelles elle ne se serait pas risquée normalement. Titillez l'orgueil d'une Gryffondor, et profitez ensuite de ses tentatives désespérées pour prouver ses talents. Severus était débarrassé du plus gros de ses tâches du lendemain.
Ce qui ne lui laisserait que la potion Tue-loup et le Memoria Manere, un philtre réclamé par Dumbledore pour ses effets sur la mémoire, et qui nécessitait le travail simultané de deux personnes pendant sa préparation. Granger n'avait aucun moyen de la réussir seule, à moins de voir une paire de bras supplémentaires lui pousser dans le dos pour découper des ingrédients qui se désagrégeaient en quelques minutes, sans jamais cesser de mélanger la potion.
Il passa à l'étage inférieur de l'étagère. Veritaserum. Pimentine. Digesto. Et, sur deux bouteilles remplies d'un liquide noir violacé, des étiquettes indiquant, de l'écriture soignée d'Hermione: Memoria Manere.
- "Qu'est-ce que...", souffla-t-il.
Il n'eut pas le loisir de s'interroger plus longuement sur la présence des bouteilles: un bruit de papier froissé, au fond de la pièce, attira son attention. Il se retourna, et avança silencieusement vers l'origine du son, le bras portant le chandelier en avant, pour éclairer la partie de la salle restée dans l'ombre.
Hermione Granger s'était assoupie sur un coin de table, bras croisés sur ses notes, devant une chandelle entièrement consumée qui avait fini par s'éteindre. Ses stylo-billes moldus étaient éparpillés autour d'elle, et elle avait manifestement chiffonné quelques feuilles en dormant. Et ses cheveux étaient dans un état encore plus lamentable qu'habituellement: ils étaient englués et plaqués en arrière, vraisemblablement par les vertus des vapeurs de la Motivine.
Severus traversa la pièce à grands pas, mit une main sur l'épaule de la jeune femme, et la secoua sans douceur. Elle sursauta, et se redressa brusquement, clignant des yeux.
- "P... Professeur?"
Elle battit encore une fois des paupières, puis sembla réaliser où elle se trouvait.
- "Miss Granger", murmura-t-il. "Je vois que vous accordez une attention... Exemplaire... A votre travail."
Il laissa son regard glisser vers le chaudron encore au feu. Son apprentie se leva brusquement, et courut vérifier que la mixture n'avait pas souffert pendant qu'elle ne la surveillait pas. Evidemment, il n'y avait aucun problème avec la potion - la jeune sorcière était trop consciencieuse pour se permettre de s'endormir pendant une préparation nécessitant une quelconque attention. Pourtant, aux paroles de Severus, elle s'était immédiatement angoissée, et son soulagement était à présent clairement visible sur ses traits.
A un autre moment, Rogue aurait sans doute été ravi de son effet.
Toutefois, il avait autre chose à l'esprit.
- "Pourriez-vous m'expliquer, Miss Granger...", souffla-t-il, "Par quel miracle - ou plutôt avec l'aide de qui - vous êtes parvenue à préparer deux pleines bouteilles de Memoria Manere?"
La jeune femme releva la tête de son chaudron, et se tourna vers lui.
- "J'ai travaillé seule, professeur..."
Il resta parfaitement impassible, malgré sa rage croissante. La jeune imbécile avait intérêt à avoir une explication solide.
- "Veuillez m'excuser, mais j'avais la conviction que la préparation de cette potion nécessitait deux personnes travaillant en parallèle, sous peine d'aboutir à un total fiasco", affirma-t-il d'un ton glacial. "Ce que je n'ai pas manqué de vous signaler dans la liste que je vous ai laissée. Mais puisque, dans votre total mépris de mes instructions, vous avez trouvé une miraculeuse alternative permettant d'opérer seule, je serais ravi que vous m'éclairiez à ce propos."
Elle se racla la gorge.
- "J'ai simplement utilisé ceci."
Elle plongea la main dans son col, en tirant une fine chaîne en or, qui retenait en pendentif un minuscule sablier. Severus dut avoir recours à toutes ses réserves de contrôle pour ne pas écarquiller les yeux.
Un Retourneur de Temps.
Ca élucidait bien des mystères.
- "Voila qui explique votre... Remarquable productivité", déclara-t-il, un sourire froid aux lèvres. "Tout à fait typique de Gryffondor... Tenter de s'attirer tous les honneurs sans préciser les moyens discutables utilisés."
Elle ne répondit pas, mais siffla entre ses dents un "Ca, c'est la définition de Serpentard", qu'elle espérait sans doute qu'il n'entendrait pas. Il renifla d'agacement.
- "Fichez le camp, maintenant, Miss Granger. Il est deux heures du matin, et vous avez de toute façon fait trop de dégâts dans le laboratoire pour que j'ose vous laisser y rester une minute de plus."
Elle le fixa un moment, puis ramassa ses notes pêle-mêle, et fila vers la sortie.
- "Bonsoir, professeur."
Elle détala.
