2.

Hoby leva les yeux sur sa mère, esquissa un petit sourire.

- Tu sais, maman, avoir annoncé que tu prenais ta retraite devait signifier que tu n'avais plus à passer des heures dans ton, enfin dans mon bureau de jeune et brillant PDG !

- Il faut que je m'occupe, tu le sais parfaitement, répondit doucement Karémyne. Pour moi, il n'y avait qu'une personne sur qui je pouvais me reposer, à qui j'aurais pu confier mes peurs… Et impossible de savoir où ton père peut bien se trouver.

Elle se leva, à l'entrée d'Ayvanère et de Warius.

- Je vous attendais plus tôt, ne put-elle s'empêcher de laisser échapper.

- Ils sont venus pour les soins au genou d'Aldéran, ça leur a pris plus de temps que prévu, expliqua l'Officier de la Flotte Indépendante en prenant place dans un fauteuil, l'une des secrétaires fermant les portes pour les laisser discuter tranquillement. Un tir de cosmogun ne pardonne pas, Aldie a eu de la chance de ne pas perdre aussitôt sa jambe !

- Mais qui a tiré sur mon frère ! ? glapit Hoby. Papa n'aurait jamais fait ça… sauf pour se défendre, mais je suis certain qu'il s'en serait pris autrement s'il avait été menacé !

- Vous avez une vision un peu romanesque de la situation, Hoby, intervint Warius tout en jouant machinalement avec ses gants blancs. Votre père et moi ne sommes plus de la première jeunesse, c'est peu de le dire, et nous devons donc recourir à d'autres méthodes que du temps de notre pleine maturité, état qui est celui d'Aldéran ! Mais, et là je suis d'accord : Albator n'aurait pas tiré sur son fils sachant les dégâts qu'un cosmogun peut causer ! Et le dernier exemplaire de cette arme étant en possession de Maetel, elle non plus n'aurait pas pris ce risque !

- Vous en êtes sûr, Colonel ?

- Je suis à la retraite, Karémyne, appelez-moi juste Warius. C'est bien pour en avoir la confirmation que j'ai demandé à Maetel de passer. Le 999 ne devrait plus tarder, la construction de sa rampe est enfin terminée ! Surprenant, vu la présence de la famille d'Albator ici, qu'il n'y en ait pas eu une auparavant !
Karémyne soupira, passant les doigts dans ses courtes boucles blondes.

- Et cette Maetel énonçant qu'elle non plus n'a pas tiré sur mon fils, nous nous retrouvons au même point qu'il y a trois semaines !

Warius secoua négativement la tête.

- Cela signifiera qu'il existe bel et bien un cinquième cosmogun dans cet univers, et qu'il est dirigé contre nous ! protesta-t-il. Et en l'absence d'Albator et d'Aldéran, d'Eméraldas perdue à jamais, c'est une très mauvaise nouvelle ! Je ne serai pas de taille, il n'y a…

- Il n'y a qu'Aldie qui puisse, et tout semble indiquer qu'on l'a attaqué et mis hors jeu avant que les hostilités ne commencent réellement, jeta sombrement Skyrone en entrant à son tour. J'ai vu le résultat des analyses et des soins de ce jour à son genou, et ce n'est pas très bon. On doit poser la prothèse au plus vite sinon ce qui reste des os va se détériorer, avec le risque que cela se propage au reste de son squelette.

L'aîné des Skendromme fit la grimace, alors que sa mère lui tendait une tasse de thé.

- Ils vont l'opérer demain matin. Ayvi, il te faudra repasser par Sperdon avant de rentrer chez toi, pour signer tous les papiers pour l'intervention de ton époux.

- C'est bien noté. Sky, est-ce que cette opération… ?

- Oui, Ayvi, ce sera délicat, long, et le résultat n'est pas garanti, d'autant plus qu'il aurait fallu attendre encore au moins de nombreux jours supplémentaires. L'évolution de la guérison n'étant pas celle espérée, il a fallu s'y résoudre. J'y suis personnellement opposé, mais je ne suis que son frère.

- Et tu me laisses cette décision à prendre, Sky ?… Bien qu'à tes propos, j'ai parfaitement compris qu'il fallait qu'Aldie soit opéré.

- Si tu veux, Ayvi, nous signerons tous ces papiers, fit Hoby.

- Merci… Et dire que derrière les prunelles vides d'Aldie se trouve la vérité de ce qui s'est passé… Je crois que je ne tiens le coup, pour nos fils, que parce que je me persuade qu'il est dans un endroit meilleur. J'espère ne pas me tromper, sinon je ne me pardonnerai jamais de ne pas avoir tout fait pour le ramener !

- Tu fais tout, assura Warius, comme chacun de nous. Il n'y a que deux personnes qui n'ont pas essayé…

- Et mes enfants ne se rendront jamais dans cette horreur de Section Psychiatrique !
Et Karémyne vint étreindre les épaules de sa belle-fille pour la réconforter alors que cette dernière tremblait de tous ses membres, l'épuisement et le désespoir venant lentement à bout de sa résistance.

« Mais je n'ai pas le droit de craquer. A mon tour de te donner ma force, Aldéran ! Dès après ton opération, je pars une semaine chez mes parents, me ressourcer, ensuite je peux t'assurer que j'atteindrai et que je ramènerai ta conscience ! Ta mère de cœur s'éteint dans l'attente de son mari, tu dois revenir au plus vite ! ».


Mielle ayant emmené Alguénor à la Petite Ecole, et Alyénor à la Maternelle, Ayvanère s'était, seule, rendue à la Clinique Sperdon.

Comme promis, sur les papiers de l'intervention chirurgicale et de la décharge, se trouvaient déjà les signatures de sa belle-mère et de ses trois enfants, et elle y ajouta la sienne.

- Vous lui posez une prothèse complète du genou ?

- Oui, et ça lui rendra toute sa mobilité, une fois la rééducation terminée – enfin, surtout s'il y participe au lieu d'être juste manipulé. Sa guérison a besoin de lui.

- Mon mari se battra.

- Nous le savons, nous n'aurions pas planifié l'opération autrement.

- Je peux aller le voir ?

- Non, il déjà en Chirurgie et a été anesthésié.

- En ce cas, je vais attendre…

3.

Skyrone avait servi le potage, s'assurant que plus ou moins maladroitement ses neveux utilisaient leur cuillère, avant de s'asseoir près de sa belle-sœur, face à Warius.

- Du velouté industriel, vous ne savez absolument pas cuisiner, Skyrone !

- Je n'ai jamais su… Je n'ai jamais voulu. Et puis, Aldie est un cordon bleu à la cheville duquel on n'arrive pas ! Il m'a assez souvent reproché de « servir de la merde préemballée à mes filles, ce qu'il n'aurait pas proposé à ses enfants ! ».

- Je devais cuisiner, je n'ai pas eu le temps, s'excusa Ayvanère.

Skyrone posa une main apaisante sur son épaule.

- J'ai eu copie des rapports chirurgicaux. Tout s'est bien passé. Aldéran a un genou tout neuf, indestructible quasi. Il appréciera, quand son esprit se ranimera.

- Merci, Sky.

Seule la présence de ses fils qui buvaient bruyamment leur potage, empêcha Ayvanère de fondre en larmes. Elle se ressaisit, se mordant les lèvres au sang pour étouffer les mots qui montaient dans sa gorge.

- Maetel ? chuinta-t-elle.

- Je suis là, fit une voix mélodieuse, jeune, fraîche, éternelle.

Et tous les regards se tournèrent vers la silhouette à la blondeur lumineuse, de noir vêtue mais qui irradiait de sérénité et d'assurance.

Ayvanère dressa un couvert supplémentaire et l'éternelle voyageuse s'assit pour partager le repas, posant au passage une main apaisante sur les fronts d'Alguénor et d'Alyénor qui lui sourirent.

- Laisse sans souci tes fils ici, Ayvanère, fit Maetel en goûtant au velouté d'un vert tendre. Ils ont eu leur rôle à jouer depuis l'instant même de leur conception !

- Non, je refuse, ils sont trop jeunes !

- C'est déjà en cours, Ayvanère. Tes enfants vont sauver l'univers, sois-en fière, au contraire !

- J'ai peur…
- C'est normal. Vous, les Humains, êtes si forts et si fragiles, à l'image de ce petit Alyénor. Qu'importe que l'on soit l'être le plus sensible, c'est souvent en lui que se trouve la plus grande des forces.

Maetel prit la serviette, essuya ses lèvres, se leva.

- Je finis ma mission en assurant que je n'ai pas tiré sur Aldéran, pas plus que son père ne l'a fait. La suite et la fin du combat vous regarde, et je sais que vous gagnerez, il ne peut en être autrement – il le faut, sinon ce sera vraiment l'Apocalypse !

- L'Apocalypse ! glapit Warius. Non, c'est terminé, Aldéran l'a empêchée !

- Comme si les Généraux étaient les seuls à pouvoir… Il y a tant d'autres forces… C'est ce qui a abattu Aldéran… Et c'est ce pour quoi il doit se battre dans un proche avenir… C'est ce pour quoi il a été défait d'entrée dans la Nébuleuse de Lugara…

- Albator ? siffla Warius.

- Mon beau-père ? aboya Ayvanère.

Mais, debout, remettant sa toque, Maetel quitta le duplex sans un mot.


Se penchant, Ayvanère déposa un baiser sur le front de son mari.

- Je dois partir, une semaine, il le faut, sinon je tomberai à mon tour… Je sais qu'au retour cette opération t'aura rendu un genou plutôt en bon état, le temps fera le reste. A mon retour, je ne te quitterai, je prolongerai autant de temps que de nécessaire mon Congé Conjugal. Je serai là, mon bel amour et je te le prouverai encore plus !

De ses ongles vernis, sertis de pierres colorées, Ayvanère effleura encore les lèvres d'Aldéran.

- Tu reviendras, Aldie, il le faut !

Bien qu'elle ait un fugitif instant, espéré, Ayvanère constaté que les prunelles bleu marine étaient toujours aussi vides, perdues, et elle effleura de ses lèvres les doigts de son mari.

- Je serai bientôt là…

Ayvanère caressa ensuite l'épais pansement qui entourait le genou doit de son mari.

- Attends-moi, Aldie… Surtout, ne lâche pas !

Après avoir passé sa main dans les mèches incandescentes, elle quitta le studio, se retournant pour voir un époux qui n'avait même pas eu un tressaillement et demeurait le regard complètement perdu dans un monde dont lui seul savait à quoi il ressemblait, totalement hors d'atteinte.

- Je t'aime, Aldéran.


La nuit tombée sur la Section Psychiatrique de la Clinique Sperdon, Maetel avait parcouru les couloirs, sans déclencher le moindre système d'alerte.

Elle s'arrêta devant le studio d'Aldéran, composa le code de sécurité et franchit la porte qui s'ouvrait, s'approchant du lit où Aldéran dormait. Elle posa ses mains sur ses joues.

- Tu reviendras, je n'en ai nul doute. Il le faut ! Moi, je ne peux rien, mais très bientôt, ceux qui ont le pouvoir de l'univers viendront et te ramèneront. Confiance, Aldéran ! A bientôt, dans la mer d'étoiles, pour le plus dur de tes combats !