Ce soir là, c'est presque en trottinant de bonheur que Perle remonta la rue des Soupirs. D'une part parce qu'il faisait étonnamment chaud pour novembre mais surtout parce qu'elle avait enfin un rendez-vous. Joyeuse, elle gravit la côte bardée d'immeubles hétéroclites sans remarquer les filles sur le déclin qui descendaient irrémédiablement vers leur perte et pénétra dans l'oasis de lumières chatoyante qui faisait scintiller le bout de rue qu'on appelait le Haut-pavé.
Éblouissante dans sa minuscule robe blanche à la longue jupe translucide, ses cheveux blonds cendrés gracieusement relevés sur la nuque, elle marchait fièrement sur des talons interminables qui lui donnaient une silhouette de rêve. Et si on se fiait à son pas pressé, il était clair qu'elle n'était pas disponible.
Les sorciers qui flânaient à la recherche d'une bonne affaire lui adressèrent des sourires intéressés mais elle se fit une joie de les ignorer avec superbe. Ces types la regardaient de haut lorsqu'elle était à leur service mais ils bavaient comme des goules du moment qu'ils ne pouvaient plus l'avoir. Pffft. C'était toujours comme ça. Et c'était aussi la raison pour laquelle elle faisait un petit détour par le Haut-pavé, question de faire monter sa cote.
Louvoyant entre les filles de plus en plus élégantes de la rue des Soupirs, elle parada entre les immeubles bien tenus, les colonnades gracieuses et les fenêtres brillantes jusqu'à la frontière de son royaume où, séparant le bon grain de l'excellence, une arche de pierre s'élançait d'un trottoir à l'autre. Il s'agissait d'un passage piéton qui n'avait aucune utilité concrète sinon celle d'y percher les belles dames. Elles avaient une jolie vue de haut et les messieurs une jolie vue de dessous, ce qui d'ailleurs lui valait le nom de Pont des jupons. Une grande ouverture parfaitement ronde permettait de traverser pour passer au centre du quartier et pour franchir cette frontière, toutes les sorcières de rue étaient prêtes à vendre leur âme et sans conteste, le moindre bout de leur vertu.
- Regardez ça les filles ! Je crois que quelqu'un a un rendez-vous !
Entre Mary et Dora, une femme d'une sensualité renversante affichait un sourire mutin. Dépassant tout le monde d'une bonne tête, la sorcière était cintrée dans une robe verte scintillante, si brillante qu'elle lançait des étoiles. Ses cheveux noirs et bouclés lui faisaient une jolie tête qui mettait en valeur son visage ravissant, peint avec un art consommé.
- Vanessa ! s'écria la jeune femme enchantée.
- Perle ! Ma chérie !
La sorcière laissa son bout de trottoir pour sautiller vers elle en tendant les bras. Elles s'embrassèrent en évitant de se toucher les joues, question de ne pas gâcher leurs maquillages.
- Alors ? L'Écosse c'était comment?
Vanessa longue-langue leva le menton d'un air précieux.
- Ah ma chère, si tu savais … Ce sont des barbares ! De vrais sauvages, dit-elle en battant des cils comme si c'était un comble. J'ai encore mal partout.
Elle afficha un sourire ravi.
- Je dois absolument y retourner !
Perle éclata de rire. Vanessa longue langue était l'un des seuls travestis à être tolérés sur le Haut-pavé et ce n'était pas pour rien. Elle était magnifique mais surtout, on ne pouvait pas faire autrement que de l'adorer.
- Et toi alors. Tu es splendide ! dit-elle admirative.
- J'ai un rendez-vous, dit Perle en jouant les indifférentes.
- Pas vrai ! Déjà ?!
Maternelle, Vanessa lui effleura la joue de son ongle parfait.
- Je le savais. Quand je t'ai vu arriver j'ai tout de suite dit : « Cette petite ira loin. Elle ira jusqu'au Centre ». Pas vrai les filles ?!
- Moi j'ai rien entendu du tout, dit Dora pour l'agacer.
- Pffft. Elles sont sourdes comme des pots, dit Vanessa avec un geste découragé. Et ce rendez-vous ? dit-elle soudain toute excitée. Qui est-ce ? On peut savoir ?
Perle croisa les bras d'un air malin.
- Désolé mais j'ai pas trop envie de me le faire piquer, dit-elle avec l'air de celle qui n'était pas dupe.
- Par qui ? Moi ?! dit le travesti feignant d'être incroyablement insulté. Jamais je ne pourrais faire une chose pareille !
Elle semblait dégouliner de sincérité mais sur la question de ravir les clients des copines, elle avait un sacré tableau de chasse et d'ailleurs s'en vantait fièrement à qui voulait l'entendre.
- C'est ça oui …
- Quoi ? dit la sulfureuse sorcière d'un air innocent.
Perle ne put retenir un sourire un coin. Vanessa n'était partie que trois jours mais ça lui avait parut des semaines. Sans elle, la rue des Soupirs manquait terriblement de rires, d'extravagances et de bons mots.
- Je dois vraiment y aller. Je vais être en retard. On se voit après, promis la jeune femme qui se sauva en lui envoyant un baiser volant.
Elle tourna sur l'avenue du Trésor en se disant que dans les faits, son rendez-vous n'avait rien de bien excitant. Un laideron pouilleux qui avait la phobie du maquillage. Le genre de type dont Vanessa longue-langue n'aurait sûrement pas voulu. Mais qui avait besoin de le savoir ? Et puis elle avait insisté pour qu'il prenne une chambre dans un hôtel qui n'était pas un trou aussi merdique que Chez Bert. Ça rendrait les choses plus supportables.
Elle s'éloigna un peu de la rue des Soupirs puis transplana devant la Lanterne magique. L'établissement était planté sur une rue discrète qui ne comprenait que quelques commerces fermés à cette heure. Sa façade grise découpée de petites fenêtres n'avait rien d'extraordinaire mais la Lanterne était assez bien cotée et dans le quartier, c'était un lieu de prédilection pour les rendez-vous discrets.
Elle grimpa sur le pallier en se préparant mentalement pour la suite des choses. Le truc avec les sorciers moches, c'était de trouver quelque chose qui lui plaisait. Un beau port de tête, de jolis yeux ou ne serais-ce qu'une vague élégance. Sauf que si sa mémoire était bonne, ce type ressemblait à une vielle serpillère. Avec de la chance elle pourrait peut-être fantasmer sur la forme de ses sourcils. Et encore, elle n'avait pas remarqué s'ils en jetaient.
Elle passa la porte et se trouva dans une entrée austère aux murs blancs et aux boiseries bien astiquées. Derrière le comptoir, une sorcière aux cheveux tirés et au maintient rigide griffonnait sur un parchemin. Elle leva la tête et jeta un regard indifférent à sa tenue émoustillante.
- La prochaine fois passez par derrière, dit-elle en retournant à son papier.
- Heu … oui. Bien sûr. Désolé.
La matrone haussa les épaules sans lever les yeux et Perle fila dans le petit couloir sans plus de façon. Elle monta à l'étage et atteint la porte convenue. Elle replaça une mèche dans son chignon puis cogna à la porte qui s'ouvrit aussitôt.
Le sorcier dont elle se souvenait était trempé, maigre, voûté et tout replié sur lui-même. Ses cheveux filandreux lui collaient à la tête en laissant voir le fond du crâne. Ses joues étaient creuses et ses petits yeux porcins avaient la couleur de la boue.
L'homme qui venait de lui ouvrir était au contraire digne et droit ; beaucoup plus grand que dans son souvenir. Il était mince mais pas maigrichon, son port de tête était altier, sa poitrine solide et ses épaules étaient assez larges pour lui donner une certaine stature. Ses longs cheveux noirs étaient minces et raides. Ils semblaient gras mais ils étaient surtout négligés. Un coup de brosse ne leur aurait pas fait de tors mais au moins ils étaient propres et assez épais pour qu'on ne voit pas au travers.
Son visage était quelconque mais n'en avait pas moins un certain charme. Les joues étaient creuses mais elles mettaient en valeur une mâchoire assez virile. Le nez aquilin avait du caractère et lui donnait même une certaine prestance tandis que ses yeux étaient d'un noir de jais, mystérieux et impénétrables.
Perle haussa un sourcil incrédule. On était passé d'une serpillère à un sorcier potable. Sûrement qu'on pouvait en déduire que ce type était un peu comme un chat. Il faisait le fier mais s'il avait le malheur de se mouiller, il se transformait en épave.
La sorcière de rue lui adressa un sourire engageant qui ne lui fut pas rendu. Rogue, loin d'être subjugué par sa grâce, restait muet de surprise et ouvrait une bouche stupéfaite (qui d'ailleurs contenait des dents beaucoup moins jaunes que prévu).
- Vos cheveux ! dit-il avec un tel ton de reproche qu'on aurait dit qu'elle venait de commettre un crime.
- Quoi mes cheveux ?
- Ils ne sont pas comme la dernière fois, dit-il scandalisé.
Elle lui adressa un charmant sourire.
- Ne vous en faites pas. Je suis là pour combler tous vos désirs, susurra-t-elle en minaudant.
Son sourire s'effaça.
- Du moment que vous le demandez gentiment ! dit-elle cinglante.
Il releva le menton et la fixa hautain.
- Je peux entrer oui ?
Il se poussa de mauvaise grâce, l'air méfiant.
Pour sûr c'était un client des plus sympathiques. Ça, ça n'avait pas changé.
Elle entra dans la chambre et regarda autour d'elle. Des murs blancs impeccables. Un plafond décoré de boiseries. Un lit solide couvert d'un édredon crème bien moelleux. Un secrétaire sur lequel on avait pris la peine de mettre une bougie neuve et un charmant petit fauteuil bleu dans un coin. C'était parfait.
L'homme sans nom croisa les bras en la dévisageant d'un air revêche.
Le message était clair. Elle avait intérêt à s'occuper de ses cheveux ou il allait faire une attaque. La dernière fois … c'était. … Bordel c'était quand déjà ? Deux semaines plus tôt quelque chose comme ça. Un soir de pluie mais elle ne se souvenait plus trop de sa coiffure.
- Vos cheveux étaient roux, lui rappela le sorcier devant son air inintelligent.
- Bien sûr. Où avais-je la tête …
Elle pointa sa baguette sur les mèches blondes qui roussirent en un instant.
- Vous voyez ? Tout s'arrange, dit-elle un rien sarcastique.
- Détachez-les.
C'était sûrement sa façon à lui de dire qu'il appréciait tous les efforts qu'elle faisait pour lui plaire. En soupirant, elle retira la pince qui retenait son chignon et sa longue chevelure dégringola sur ses épaules. Elle tenta de les placer un peu mais après un chignon, c'était peine perdue. Il en serait donc quitte pour se payer les services d'un épouvantail démaquillé. Il l'avait bien cherché.
- Ils sont différents, dit-il les sourcils froncés.
- C'est le genre de chose qui peut arriver quand on ne prend pas la peine de m'avertir d'avance, dit-elle aimablement.
- Arrangez-les.
Non mais bordel, on n'était pas dans un salon de coiffure ici ! Elle soupira brusquement.
- Je ne suis pas là pour jouer aux cheveux magiques. C'est ça ou rien.
Il resta silencieux un instant puis il fouilla dans sa poche. Avec condescendance, il jeta un gallion qui rejoint les deux qui étaient déjà posés sur la table.
- Coiffez-vous comme la dernière fois.
Sans blague, il avait des idées fixes.
- Bon. Puisque vous le prenez comme ça…
- Et démaquillez-vous.
Il était tellement charmant que c'était un vrai plaisir de le satisfaire. Elle passa dans la salle de bain sans rechigner mais réalisa sur le champ qu'il manquait l'item le plus essentiel. Que Bert le troufion ait oublié de mettre des miroirs dans son motel pourri passe encore mais ici la chose était impensable. Elle revint dans la chambre alors que Severus s'asseyait dans le fauteuil en attendant que son désir soit exaucé.
- C'est vous qui avez fait disparaitre le miroir ? demanda-t-elle incrédule.
- Oui, dit-il comme s'il n'y avait rien de plus normal.
Ça c'était la meilleure.
- Et comment je fais moi pour me maquiller avant de sortir d'ici ? Des barjos qui aiment leur pute nature il n'y en a pas des masses vous saurez.
Il haussa les épaules comme si ça ne le concernait pas.
- Débrouillez-vous.
Perle passa près de le laisser se branler tout seul avec ses plans de con mais elle reprit sur elle en se disant que ce serait quand même bête de laisser filer des gallions malgré ses caprices idiots. À tout le moins, elle avait une petite glace de poche.
Elle retourna donc à la salle d'eau, se démaquilla, passa ses cheveux sous le robinet puis les peigna grossièrement avec les doigts de manière à les faire boucler. Elle les sécha d'un coup de baguette et par habitude jeta un coup d'œil au miroir. Elle revint dans la chambre en jurant intérieurement.
- Ça vous va ? Parce que moi j'ai aucune idée de quoi j'ai l'air.
Assis dans son fauteuil, il la fixa en se caressant le menton.
- Vos cils et vos sourcils, dit-il en indiquant vaguement son visage.
- Ben quoi ?
- Ils doivent être roux.
Bon. Visiblement monsieur craquait pour les rousses. Elle se transfigura en poil de carotte puis visa son bas ventre.
- Vous oubliez le plus important, dit-elle avec un sourire espiègle.
Il ne sembla pas des plus émus par son souci du détail et se leva pour fouiller dans la sacoche de cuir noir qu'il avait apporté avec lui. Il en sortit un paquet de linge plié qu'il jeta sur le lit.
- Mettez ça, ordonna-t-il.
Elle s'approcha du lit pour examiner les vêtements et reconnu aussitôt l'uniforme que portait les élèves de l'école de magie du coin. Elle soupira d'aise. Enfin, un fantasme normal. Les écolières c'était le classique des classiques. Évidemment la robe noire manquait de jolies formes mais en général elle ne la gardait pas très longtemps alors ...
Rogue passa de l'autre côté de la chambre et se retourna vers la fenêtre pour la laisser se changer.
Perle sourit d'un air moqueur. Ça c'était gentil. Se tourner parce que la prostituée que vous alliez vous faire était en train de se déshabiller. Non mais ... Quel barjo. Elle se changea rapidement, ajusta la cravate rouge et or puis se plaça au milieu de la chambre pour un meilleur effet.
- Voilà.
Rogue se tourna vers elle. Parfaitement immobile, il la fixa longuement avec une étrange intensité. Sans blague, il était plutôt craquant lorsqu'il avait ce regard songea-t-elle pour se mettre en train.
- Alors ? Ça vous plait ? demanda-t-elle pour le sortir de sa torpeur.
Les doigts de sa main droite pianotèrent doucement contre son manteau et il hocha imperceptiblement la tête en signe d'assentiment.
Il ouvrit la sacoche de laquelle il avait tiré l'uniforme et en sortit un gros manuel de potion qu'il lui tendit. Perle le prit en se disant que c'était vraiment un maniaque des détails. Ou bien alors un sado-maso qui aimait se prendre des coups de manuel en pleine tronche. … D'ailleurs considérant sa tête de taré, ça n'aurait rien de surprenant.
- Assoyez-vous et lisez, dit-il en indiquant le secrétaire.
Quelle belle entrée en matière ! Ça c'était sexy. Perle soupira en pariant avec elle-même qu'il ne tiendrait pas cinq minutes et couinerait comme un rat. Tandis qu'elle s'installait, il alluma la bougie du petit bureau, ferma les autres lumières et se retira dans un coin de la chambre où il se fondit dans le noir. La jeune femme ouvrit le manuel devant elle et se mit à faire semblant de lire l'ennuyeux bouquin. Dix minutes plus tard elle en avait plus que marre. Non mais il allait se décider oui ?
Elle lui jeta un coup d'œil. Tapis dans les ombres, il l'observait fixement. On aurait dit un maniaque caché dans un buisson pour espionner les écolières. … Non mais c'est qu'on en voyait des tarés dans son métier.
- Vous voulez que …
- Non. Lisez et taisez-vous, gronda-t-il.
Bon. Visiblement il ne fallait pas déranger monsieur dans ses rêveries perverses. Mais au moins il n'était pas trop tordu. Plutôt que de mâter les écolières, il venait ici et payait pour faire semblant. Pour dire que les sorcières de rue avaient leur utilité sociale. Sans blague, elle méritait une médaille pour se farcir ce genre de cinglé et sauver des innocentes.
Cette pensée la rasséréna et plutôt que de cogiter en vain, elle en profita pour réviser les bases des philtres d'amour en se disant qu'après tout, c'était stupide de se fournir chez Pisse-menu quand elle pouvait les faire elle-même.
Trois quart d'heure plus tard son débile de client retournait à la fenêtre en lui ordonnant de se déshabiller. Il ne jeta même pas un coup d'œil aux jolies courbes qu'il avait pourtant payées. D'ailleurs parlant de payer…
- Ça fera trois gallions de plus, dit-elle en ajustant la bretelle de sa robe trop courte. Normalement pour une heure je prends dix mais vu que votre truc c'est disons … minimaliste, je vous charge que la moitié, expliqua-t-elle en plaçant ses cheveux de feu.
Il se retourna et fit une mine dégoûtée. Visiblement, il ne se souvenait pas que sa tenue était aussi affolante.
Hon … Pas vrai. Ça ne plaisait pas à monsieur ? Il trouvait qu'elle avait l'air d'une prostituée peut-être ? Il voulait des excuses avec ça ? Tssst. De toute façon, peu importe ce qu'on faisait il y avait toujours des mécontents et pour être insatisfait, celui-là battait tous les records depuis le début.
En évitant de la regarder, l'homme sans nom paya, reprit l'uniforme et le manuel puis sortit sans dire merci.
Un parfait malotru.
