Voilà la suite! Merci à Flore Jade pour son petit mot! N'hésitez pas à laisser des reviews, c'est toujours encourageant! ;)


PARTIE II

« - Bonsoir, Hercule. »

Comme toujours, les premiers mots prononcés par Lestrade en rentrant chez lui avaient été pour son chat. Mais après tout, il valait peut-être mieux parler à un chat que seul. Quoique, l'inspecteur n'en était pas vraiment sûr. Sa seule certitude était qu'encore une fois, sa journée l'avait mis sur les rotules. Il accrocha son imperméable au porte-manteau, laissa ses chaussures dans l'entrée, puis sa veste sur le dossier d'un fauteuil avant d'aller se chercher une bière dans le frigo. Il retourna dans le salon et alluma machinalement la télé. Il y trouvait rarement quelque chose digne d'intérêt mais appréciait le bruit de fond. Portant le goulot de la bouteille à sa bouche, il sentit Hercule passer et repasser contre ses jambes en miaulant. Comprenant immédiatement de quoi il retournait, il repartit dans la cuisine pour servir son dîner au félin. Son propre estomac réclamant de l'attention, il se prépara un sandwich. Aucune envie de commander encore une pizza...

Il grimaça un sourire en pensant à sa mère qui lui aurait sûrement conseillé de « se trouver une femme pour lui préparer de bons petits plats ». Il ne lui avait jamais parlé de sa sexualité, qu'il avait pleinement découverte et apprivoisée à l'époque de la fac. Il avait connu plus d'aventures que de réelles histoires, sa vie à Scotland Yard accaparant bien vite tout son temps. D'ailleurs, au boulot, il se devait d'être un chef avant tout et ne parlait jamais de sa vie privée. Si vie privée il y avait... Il poussa un soupir et se laissa tomber sur le canapé, puis se mit à zapper tout en mordant distraitement dans son en-cas.

Comme à l'accoutumée, rien de palpitant au programme. Son sandwich englouti, il se désaltéra d'une nouvelle rasade de bière, éteignit la télé et se leva. Une bonne douche, c'est ce qu'il lui fallait après cette journée. Arrivé dans la salle de bain, il s'attarda quelques secondes devant la glace. Le reflet n'était objectivement pas si mal, si l'on faisait abstraction du ventre qui avait cessé d'être plat depuis le passage des quarante ans. Au moins son métier l'obligeait à rester un minimum en forme. Il posa sa montre sur le rebord du lavabo, se débarrassa de son pantalon, de sa chemise et de ses chaussettes et alla ouvrir le robinet de la douche. Mais avant d'avoir pu retirer son caleçon, une sonnerie le contraint à repartir dans le séjour. Il sortit son portable de sa poche de veste en espérant vainement que ce ne soit pas le boulot. Mais en lisant le nom du correspondant, il regretta amèrement ses collègues. Il n'avait donc pas droit à une seule soirée tranquille sans qu'on l'embarque dans une affaire tordue? La mine déconfite, il décrocha en soupirant.

« - Allô?

- Lestrade! Je ne vous dérange pas j'espère? »

L'inspecteur était surpris. Si le ton était aussi vif que d'habitude, la petite formule de politesse ne collait pas trop. Il s'était plutôt préparé à une requête directe et évidemment urgente, avec peut-être un étalage de faits décousus pour quiconque n'étant pas son interlocuteur, histoire de parer à toute éventuelle question. Lestrade détestait ça depuis le premier jour. Jamais il ne vous donnait de réelle explication, mais il titillait suffisamment votre curiosité pour que vous continuiez à le suivre.

« - Euh, eh bien, je suppose que vous avez une bonne raison pour ça, comme toujours.

- Étant donné que vous êtes chez vous, vous aviez peut-être d'autres projets? »

Sherlock poursuivit avec un sourire dans la voix, anticipant toute réaction de l'inspecteur:

« - Le silence qui semble régner autour de vous n'est guère coutumier de Scotland Yard, et je n'entends pas non plus le claquement caractéristique de vos chaussures alors que vous avez tendance à faire les cent pas lorsque vous êtes au téléphone. Je ne pense pas que vous soyez du genre à les enlever au bureau. »

Lestrade soupira en regarda ses pieds, pris d'un réflexe involontaire. Il fut soudain saisi du caractère quelque peu gênant de la situation. Il était à moitié nu et commençait à craindre que le détective soit capable de deviner ce qu'il portait. Ou plutôt, ce qu'il ne portait pas. Il s'empressa de recentrer la conversation pour y trouver de la contenance.

« - Bravo... Et si vous me parliez plutôt de votre affaire?

- Affaire?

- Oui, c'est bien pour ça que vous m'appelez non? Vous avez encore déniché quelque chose?

- Oh, Lestrade, loin de moi l'idée de donner des heures supplémentaires aux agents de Scotland Yard. »

Le policier ne se donna même pas la peine de pointer l'ironie de cette réponse.

« - Dans ce cas pourquoi...

- J'aimerais que vous passiez chez moi. Vous devriez pouvoir être ici vers... vingt-deux heures trente, le coupa Holmes avec son assurance habituelle. »

Lestrade n'y comprenait décidément plus rien. Ce type restait un mystère au fil des années, c'était sincèrement horripilant. Et franchement attrayant.

« - Sherlock, qu'est-ce que vous manigancez? S'il n'est question d'aucune enquête, pourquoi avoir besoin de me voir à une heure pareille? »

Avec n'importe qui d'autre au bout du fil, il aurait trouvé cette question un brin trop allusive.

« - La vraie question est: pourquoi deux personnes qui passent leur soirée seuls ne se retrouveraient-elles pas en un même lieu? Vingt-deux heures trente, Inspecteur. »

Un inspecteur qui laissa échapper un léger hoquet de surprise tandis que son correspondant raccrochait. Il avait dû mal comprendre. C'est qu'on parlait tout de même de Sherlock Holmes, là. Ce n'était pas tant qu'il l'aurait plus imaginé hétéro que gay, mais plutôt qu'il l'aurait imaginé... rien du tout. En plus de cinq ans il ne l'avait jamais vu avec personne, ni homme ni femme. Il l'avait d'abord cru aussi discret que lui sur sa vie intime, mais il était vite devenu évident que tout ça lui était étranger, et que son seul plaisir était son travail, comme si hormones et virtuosité cérébrale n'étaient pas compatibles.

Quelque chose avait dû lui échapper, comme souvent avec le détective. Il ne pouvait pas interpréter ce coup de fil comme il le ferait avec une personne normale. Il allait arriver à Baker street et se retrouver face à un nouveau casse-tête probablement criminel, et naturellement holmesien. Il remit son téléphone dans sa veste et décida qu'il avait bien le temps de prendre sa douche avant de partir. Il grommela légèrement en constatant qu'un nuage de vapeur avait envahi la pièce, l'eau ayant coulé durant toute sa conversation. Dix minutes plus tard, il alla dans sa chambre à la recherche de vêtements propres et tout en s'habillant, continuait de s'interroger. Pourquoi Sherlock faisait-il tant de mystères, enfin, plus que d'habitude? S'il tenait à rester si évasif il aurait pu se contenter d'envoyer un de ses chers textos. Cela dit, un appel pouvait sous-entendre une certaine urgence dans leur affaire... car affaire il devait bien y avoir. Quittant finalement son appartement, il envoya un message à la seule personne susceptible de le renseigner:

Vous pourriez m'en dire plus sur la dernière trouvaille de Sherlock, que je sache à quoi m'attendre?

Il eut une réponse juste après avoir grimpé dans un taxi:

Messages reçus – John Watson

Désolé mais je ne sais pas de quoi vous parlez, je ne suis pas avec lui.

Bon, merci pour rien Docteur. Holmes était effectivement seul, mais ça ne lui disait pas pourquoi on le privait de quelques heures de détente. Enfin, après tout il verrait de quoi il retourne dans une vingtaine de minutes.


Messages reçus – John Watson

Lestrade m'a envoyé un texto. Tu es sur une nouvelle affaire?

Messages envoyés – John Watson

Mon blogueur en aurait été informé. Occupe-toi de ta soirée, quoique je m'étonne que ton aftershave n'ait pas déjà fait fuir Sarah. SH

Sherlock sourit malicieusement. Il savait que John pesterait dans sa barbe et ne se donnerait pas la peine de répliquer. Il jeta un œil à sa montre: vingt-deux heures quarante. Il se doutait bien que Lestrade serait en retard, mais était certain qu'il viendrait. Il avait été rouvrir la porte du bas, Mme Hudson l'ayant verrouillée avant d'aller dormir, comme chaque soir. Une bouteille de vin et deux verres trônaient sur la table basse. Son colocataire avait acheté du Bordeaux il y a une semaine, en prévision d'une visite de Sarah à l'appartement dans les prochains jours. Il ne s'était embarrassé d'aucun autre préparatif. L'ennui en était certes une raison, mais il fallait également admettre qu'il n'était guère coutumier de tous ces rites. Il reprit son violon et s'installa devant la fenêtre. Un rictus satisfait lui étira les lèvres lorsqu'il vit un taxi stationner dans la rue. Il laissa l'archer courir sur les cordes, tandis que résonnait le claquement de la porte et que se faisaient entendre des pas familiers dans l'escalier.