Chapitre 2 : réanimation
« Shahi ! Attend-moi, idiot ! »
Oscar tenait fermement Saphyra par la bride, suivant tant bien que mal l'apothicaire au doux visage. La licorne était bien patiente, contrairement à son maître qui jurait tous les deux pas.
- Il y a quelqu'un là-bas, dit Shahi au Gardien du Feu sans se retourner.
- Ça m'étonnerait. Personne ne s'aventure dans la Forêt Impériale mis à part les résidents du Palais Crystal.
- C'est un jeune homme, murmura l'herboriste en s'agenouillant près du corps que l'on voyait à peine, camouflé dans les broussailles.
Shahi paraissait concentré, les yeux fixés sur l'homme qui ne bougeait pas. D'un geste de la main, il dégagea les longues mèches blondes qui recouvraient le visage de l'inconnu. Il avait un bouc roux qui couvrait son menton et ses sourcils étaient rasés et on avait peint sur les arcades quatre points rouges de chaque côté et de différentes tailles. Les mêmes motifs étaient inscrits sur son cou jusqu'à un tatouage sur la poitrine, un symbole étrange.
- Il est vivant, annonça-t-il à Oscar qui s'avança à son tour.
- Il serait malvenu de le laisser ici. Allons-nous en, Arios saura quoi faire, ajouta le Gardien en prenant le blessé dans ses bras avant de le hisser sur son cheval.
- Aucune autorité, pour un Gardien.
- Aucune utilité, pour un herboriste.
Le jeune homme inconscient fut monté dans une des nombreuses chambres du Palais Crystal. L'Ange médecin Nathaniel l'ausculta immédiatement sous les yeux de l'Empereur Lymien, Arios, néanmoins surpris de la présence de cet inconnu sur ses terres. Les mains délicatement posées sur les tempes du blessé, Nathaniel rompit le silence.
- Je décèle un profond et déchirant trouble psychologique qui se répercute sur son propre corps. Il semble qu'il ait subi une longue chute sans fin, l'amenant à nous. Elle symbolise parfaitement tout son être. Son âme a très tôt été détruite par un trauma infantile, et elle n'a refait surface que très récemment, trop violemment. Il a pris conscience de ses actes, et la douleur et les remords le tuent à petit feu. Physiquement, il a contracté une grave maladie des os qui rend son état fragile. Son système immunitaire est très faible. Il nécessite de grands soins, de beaucoup de repos et un traitement lourd et immédiat. Il est aussi nécessaire d'apporter une aide psychologique.
- Un cas d'urgence, quoi, résuma Arios.
- Oui.
- Je connais très bien cet état-là.
- Je me demande ce qu'il lui est arrivé pour qu'il se retrouve dans un tel état, murmura Oscar.
- La vie n'est pas toujours juste, tu le sais, répondit l'Empereur. Malheureusement il faut faire avec et améliorer notre existence comme on peut. Nathaniel, tu pourrais t'occuper personnellement de notre invité.
- Il n'y a pas de souci. Shahi va m'y aider.
- Avec plaisir, monseigneur, ajouta l'apothicaire.
Le visiteur commença à se réveiller. Il se mit à trembler et à gémir jusqu'à ce que Nathaniel lui prenne la main avec douceur en lui murmurant quelques paroles réconfortantes à l'oreille. Il ouvrit les yeux, l'air un peu plus calme. Arios était devant lui, le regard pénétrant. Pendant quelques longues secondes, ils restèrent immobiles, les yeux dans les yeux. Le jeune homme se laissa faire quand Shahi lui fit boire une potion qu'il venait de concocter.
- Je sais, dit enfin Arios. Je connais votre vérité. Je ne suis pas là pour vous juger ou pour vous blâmer. Mon rôle maintenant consiste à vous soigner. Reposez-vous, Phobos, écoutez nos experts. Votre passé, ici, n'a aucune importance.
- Ses pouvoirs m'étonneront toujours, murmura Shahi à Oscar qui haussa les épaules.
La porte de la chambre s'ouvrit. Un jeune homme blond du nom de Cédric entra, l'air préoccupé. Il venait d'ailleurs, comme beaucoup d'autres, d'une cité de Lumière dont il avait été banni.
- Vous m'avez fait demandé ? dit-il avait de poser les yeux sur Phobos.
- Oui. Regarde.
Cédric avait déjà les yeux écarquillés, extrêmement surpris, et Phobos arrivait à peine à croire ce qu'il voyait. La potion l'avait considérablement calmé cependant il subsistait un léger trouble. Celui qui fut le sous-fifre du tyran de Méridian se raidit un instant mais il comprit quel devait être son rôle. Il s'approcha du Prince déchu.
- Vous êtes dans un sale état, Majesté.
- Ne te force pas… murmura Phobos.
- Cédric, je te charge d'être le garde-malade de Phobos, dit Arios. Tu assisteras Nathaniel et Shahi. Ton ancien maître est gravement malade et l'heure n'est pas au jugement ni aux reproches. Il en souffre déjà assez.
- Bien, Arios, dit le jeune homme en s'inclinant.
- Tu le connais mieux que nous. Fais-lui connaître la vie au Palais Crystal. Si tu peux lui rendre une certaine joie, fais-le, s'il te plaît.
L'Empereur sortit de la chambre après avoir adressé un dernier regard réconfortant à Phobos.
- Tu es là depuis quand ? demanda le malade.
- Deux mois, juste après ma mort.
- Alors, on est mort, non ?
- Non. Nous avons droit à une seconde chance.
- Tu l'as eue, toi.
- Je n'avais pas vraiment eu beaucoup de temps. Je me suis sacrifié pour les Gardiennes et Orube.
- Crois-tu que je mérite une deuxième chance ?
- Plus que n'importe qui, oui.
Phobos ne répondit pas. Il était fatigué. Il ferma lentement les yeux en serrant la mâchoire. Il demanda à Cédric d'approcher. Il lui tendit une main tremblante que le jeune homme serra dans les siennes.
- Je te demande pardon pour tout ce que j'ai fait.
- Je vous pardonne.
- Ne me vouvoie plus, s'il te plaît. Nous sommes égaux toi et moi, maintenant.
- Vous êtes toujours de sang royal.
- D'un pays qui m'a banni et à qui j'ai fait énormément de mal.
- Je sais mais…
- Crois-tu que Méridian me pardonnera un jour ?
- J'en doute, mais j'espère que oui.
- Ah bon… murmura Phobos avant de s'endormir.
Shahi et Nathaniel se regardèrent en silence tandis que Cédric reposa la main de Phobos sur le drap.
