« La relaxe a été prononcée dans l'affaire impliquant Jung Yunho, héritier du grand groupe maritime du même nom. Depuis l'incident deux ans auparavant, le jeune homme qui nie toute implication n'a pas fait la moindre apparition publique... »
-Yunho ?
Depuis son fauteuil, le concerné sursauta en entendant son prénom. La télécommande à la main, il éteignit le téléviseur, coupant court au discours de la jeune journaliste à l'écran. Et se leva pour faire saluer son ami qui le contemplait d'un regard triste.
-Tu ne devrais pas regarder ça. Arrête de te faire du mal.
Il s'interrompit dans son mouvement et secoua la tête.
-Je ne faisais que zapper. Ne t'inquiètes pas Chun.
Il se redressa pour lui faire face et perçut sans peine ce doute qui subsistait dans l'expression réprobatrice de son cadet.
-Je t'assure, affirma-t-il sans conviction, sachant qu'il ne pourrait pas tromper son meilleur ami.
Ce dernier secoua la tête, les yeux marqués par la compassion qu'il portait à celui qu'il avait toujours considéré comme faisant partie de sa famille, son frère.
-Et bien, tu ne me salues même pas ? Demanda Yunho sans accusation, changeant de sujet pour décharger l'atmosphère.
Yoochun força un sourire et se précipita vers lui pour partager l'une de leurs étreintes fraternelles. Sans un mot, ils restèrent un instant ainsi, plus longuement qu'une simple salutation ne le requérait. Dans les bras l'un de l'autre, le plus jeune tentait de prendre avec lui un peu de ce fardeau que Yunho s'entêtait à porter seul jusqu'à s'en briser corps et âme. Il savait que celui-ci comprenait l'intention. Il le sentait à cette accélération douloureuse dans sa poitrine et à sa déglutition devenue difficile. La pression de ses bras s'affermit, cherchant à se faire rassurante tandis qu'il chuchota près de son oreille d'une voix suave et précautionneuse, craignant de détériorer les défenses fragiles de l'homme à ses cotés.
-C'est fini maintenant Yunho.
L'aîné serra la mâchoire et recula d'un pas, se détachant de l'étreinte protectrice. Il contourna le vaste sofa qui trônait au milieu de la pièce et s'arrêta près de la table basse qui l'accompagnait.
-Ce n'est pas comme si je pouvais tout oublier comme ça, lâcha-t-il péniblement.
Sur la plaque en verre transparent se trouvait des nombres de résidus, vestiges de ses journées et témoins de ses nuits. Des boissons alcoolisées à outrance, peu de nourriture, des verres et autres document et papiers en vrac. Son regard s'arrêta sur le journal défait dont on pouvait apercevoir la page économique. Ses yeux d'ordinaire si profond se ternirent, perdant de leur puissance. L'esprit subitement vidé, il se perdit dans sa contemplation des gros titres. Notant son attitude, Yoochun s'avança dans sa direction jusqu'à buter contre le dossier en cuir du fauteuil. Il s'appuya contre le rebord et jeta à son tour un regard sur deux titres visibles. « Abandon des poursuites - Y-Jung corp se redresse peu à peu ». « Relaxé, Jung Yunho reprend ses fonctions ».Yoochun soupira une fois encore. S'il pouvait, il aurait supprimé de sa vue toutes ces références pénibles. Mais il savait aussi qu'ignorer les faits ne les feraient pas disparaître. Tout ce qu'il pouvait faire désormais c'était supporter son ami et l'aider à remonter la pente.
-Tu n'es pas coupable. Tu n'as pas besoin de te tuer à petit feu.
Yunho ferma les paupières et se focalisa sur son ami non loin de lui. Sa respiration s'accéléra et se fit difficile. Pris dans un mélange de sentiments dans lequel la colère remontait à la surface, il eut bien du mal à contrôler ses propos.
-Tu ne peux pas comprendre Yoochun. Je ne suis peut-être pas coupable comme tu dis, mais je suis responsable.
Il pinça sa lèvre inférieure pour contenir le surplus d'émotion. Il la relâcha pour prendre une profonde inspiration, laissant sur la chaire pulpeuse la marque visible de ses dents.
-Me lever tous les matins en sachant ça, c'est éprouvant. Je ne pourrais jamais me pardonner, cracha-t-il, s'accusant lui-même.
-C'était il y a plus de deux ans, Yunho ! S'exclama Yoochun. Deux ans que tu en sors plus, dors plus et que je ne t'ai pas vu sourire. Je suis d'accord c'est un malheureux événement, mais tu as déjà payé ta dette, il est temps de revivre.
Sa voix se fit plus calme en fin de phrase. D'un ton attentionné bien que moralisateur, comme on le ferait pour rassurer un enfant coupable d'une bêtise qu'il n'avait pas voulu. Le regard bienveillant, il esquissa un sourire triste pour appuyer ses propos.
-On a déjà eu cette conversation des centaines de fois, trancha Yunho, s'astreignant volontairement dans sa torture psychologique. Deux ans ou deux siècles, tu sais très bien que ça ne passera pas si facilement.
-Yunho...
-Je dois aller à l'embarcadère. J'ai du travail.
Ignorant volontairement la supplique de Yoochun et son inquiétude visible, il se rua vers ses chaussures et son manteau qu'il enfila au plus vite. Laissant son ami seul avec ses craintes au beau milieu de son luxueux appartement.
Lorsqu'il passa la porte, il remarqua bien vite les véhicules parqués autour du portail. Vermine et sangsues qu'il abhorrait plus que tout. Journalistes ou paparazzi pour la plupart, qui attendant sa chute n'avaient fait que le traîner dans la boue. Il savait que le scandale n'en avait été un qu'en raison du capital familial. Pourtant, pendant deux ans, tous n'avaient fait que l'attaquer sans remords, accusant le favoritisme dont il faisait preuve grâce à l'argent de son père. L'enfonçant dans des marécages dont il ne parvenait déjà pas à s'extirper mentalement.
Pour éviter le moindre flash, il se rendit d'un pas rapide jusqu'au garage où il s'enfourna dans la voiture la moins voyante qu'il possédait. Une BMW active hybrid 5, couleur gris métallisé dont le prix ne dépassait pas la moitié de ses autres biens et qu'il n'avait que très rarement utilisée.
Même ça, il avait du mal à le supporter aujourd'hui. Cette facilité, cet argent, tout ce qu'il avait aimé pendant cette période qu'il appelait sa jeunesse. Blâmant cet environnement pour ce qu'il était devenu jusqu'à ce fameux jour. Pourtant, il n'était pas si âgé. Mais il lui semblait avoir mûri si rapidement que cette époque révolue lui semblait bien lointaine.
Avec la télécommande, il ouvrit le portail et sortit. Le pied sur l'accélérateur, il poussa les moteurs pour s'éloigner au plus vite des charognards, qui armés de leurs caméras et appareils photos, se pressaient déjà à sa suite. Il fit de nombreux détours pour les semer. Ce n'est que lorsqu'il fut certain d'être enfin seul qu'il se rendit plus tranquillement en direction de l'embarcadère où il était attendu.
Il arriva plus tôt que prévu et la place était peu occupée. Seuls quelques employés de manutentions s'attelaient déjà à la tâche. Jamais auparavant, lorsqu'il avait commencé à travailler au poste de vice-directeur, il n'était arrivé si tôt à un rendez-vous professionnel. À cette époque il se plaisait à l'épicurisme et à la prétention. Il savait que peu importe son retard, ces gens l'attendraient, presque éternellement s'il le fallait. Maintenant, il s'en rendait compte. À quel point il avait été arrogant, fier et imbu de lui-même. La claque qui l'avait remis en place avait été violente, mais elle avait été efficace.
Ayant près d'une heure devant lui, Yunho en profita pour s'éloigner un peu en direction du port. Il marcha nonchalamment, emmitouflé dans sa veste doublée de fourrure. Le ciel était sombre et le vent cinglant accentué par la proximité des côtes. Les nuages noircis menaçaient de déverser leur colère à tout moment, mais il apprécia cet instant de répit. Voilà en quoi consistait ses seules sorties depuis deux ans. La maison, le jardin, les usines, l'embarcadère et parfois le port...
Il ne travaillait plus au bureau. Son père l'avait souhaité le temps que l'affaire se tasse et il avait obéi sagement, trop heureux de ne pas être confronté à tous ces regards lourds d'accusation. Le port était devenu sa seule échappatoire. L'espace de quelques heures, face aux ondulations de la mer, il mettait de côté sa propre douleur et sa culpabilité pour compatir avec les victimes. Ses victimes.
Arrivé au bord de la digue, il s'approcha des pontons. Les quais étaient déserts. Peu de personnes s'y perdait par un temps pareil. Il ferma les yeux et laissa les bourrasques attaquer son visage. Même ses traits fins et harmonieux, ternis par la peine et la culpabilité étaient vieillis. Ses yeux si bien dessinés, quotidiennement marqués par la fatigue n'avaient plus l'éclat d'antan. En deux ans, il semblait en avoir pris quinze. Rares étaient aujourd'hui les personnes qui, ne le connaissant pas, lui aurait attribué les vingt-cinq ans qu'il possédait pourtant.
Au milieu du bruit de l'eau secouée et du vent, il entendit un bruit métallique non loin de lui. Il ouvrit les yeux et vit à quelques pas de lui un jeune homme qui contemplait la mer. Assis dans un fauteuil roulant, faisant face aux vagues il souriait paisiblement. Habillé d'un haut blanc, la couleur du vêtement rehaussait ses traits. Il n'était pas bien couvert pour la saison, mais cela lui allait à merveille.
Curieux, Yunho se surpris à l'observer longuement. Ses yeux rieurs légèrement plissés, sa bouche pincée en un sourire, son dos droit sur son fauteuil, ses jambes immobiles qui reposaient sur le support matelassé, ses doigts qui galopaient gaiement sur les accoudoirs... il y avait quelque chose d'intrigant chez cet inconnu.
Et peut-être celui-ci ressentit ce regard insistant porté sur lui, puisque après un moment, il tourna la tête à son encontre. Légèrement surpris l'espace d'une seconde, son sourire réapparut plus éclatant encore. Contrastant avec beauté la noirceur du ciel qui ne faisait qu'empirer.
C'était idiot à dire autant que Yunho s'était senti à le penser, pourtant il ne trouvait qu'il avait quelque chose d'un ange. Dans un contexte aussi déprimant, il respirait la joie de vivre. Juste à cette vision, Yunho ressentit une vague de chaleur doucereuse se répandre dans ses veines. Parcourant son corps, celle-ci sembla atteindre son âme et pendant une infime seconde, il se trouva apaisé.
-J'aime la mer quand le ciel est sombre. Cela fait ressortir tous les mystères qu'elle garde enfouie sous ses reflets bleutés.
La réflexion tira Yunho de ses songes. La voix du jeune homme était agréable. Légèrement aiguë et pourtant mélodieuse. Il porta son attention sur cet inconnu qui lui offrait à nouveau un sourire ravissant.
-Quand je regarde les vagues, j'ai l'impression qu'elles peuvent me transporter. Vous n'avez jamais ressenti ça ajhussi ? Demanda-t-il poliment.
Ajhussi, l'appellation fit pouffer Yunho d'un rire plutôt sombre. Vraisemblablement, le garçon n'était pas beaucoup plus jeune que lui, mais il semblait tellement plus vivant que la différence d'âge en était accentuée. Voyant que celui-ci attendait une réponse, il se contenta de secouer la tête et se tourna face à l'étendu d'eau.
-Maaa, c'est peut-être de moi. Mon frère a toujours dit que j'avais des lubies inhabituelles.
Le jeune homme rit doucement à sa propre réflexion et ses yeux se plissèrent. Son rire résonnait délicatement telle une musique, un peu comme un xylophone pensa Yunho. Le vent souffla à nouveau le faisant frissonner. Il jeta un coup d'œil inquisiteur vers son compagnon temporaire qui sembla comprendre instantanément la question muette.
-Ne vous en faites pas, j'ai l'habitude. Je travaillais ici avant.
-Vraiment ? Dit-il pour la première fois.
Le sourire qui éclaira le visage de l'inconnu sembla plus rayonnant encore. Il hocha de la tête et s'expliqua de sa voix aux intonations chantantes.
-J'ai arrêté il y a quelque temps de ça. Mais j'aime retrouver cet environnement, même si c'est juste pour le regarder de loin.
-Que c'est-il passé ? Demanda Yunho piqué de curiosité.
Le jeune homme sourit encore et inclina sa tête sur le coté avant de faire un signe de la main en direction de ses jambes.
-Est-ce que ça ne se voit pas assez ? Demanda-t-il sans méchanceté ?
-Je suis désolé, s'empressa de dire Yunho, particulièrement mal à l'aise.
Ce n'était pas son genre de discuter comme cela avec des inconnus rencontrés par hasard. Cela faisait très exactement deux ans que ça ne lui était pas arrivé. Pourtant, il n'avait pas eu à réfléchir lorsqu'il avait répondu, cela lui était semblé naturel.
-Ce n'est rien. Vous ne pouviez pas réellement savoir.
-J'aurai pu faire plus attention, rougit involontairement Yunho.
Son interlocuteur haussa les épaules et secoua la tête pour dénier.
-Je m'appelle Junsu. Kim Junsu. J'étais machiniste à bord d'un bateau, expliqua-t-il avec enthousiasme.
Un pressentiment oppressant attaqua Yunho à la poitrine. Il sentit ses poings se serrer malgré lui et fut incapable de répondre aux politesses qu'il recevait. Finalement ledit Junsu poursuivit avec insouciance, sans remarque le malaise de son compagnon.
-J'ai été pris dans un accident en mer il y a deux ans et j'ai perdu l'usage de mes jambes. Depuis je viens quasiment tous les jours contempler l'horizon depuis le port.
Deux ans. Un accident en mer. Les mots résonnèrent dans son esprit jusqu'à le rendre sourd et Yunho sentit son cœur exploser en mille morceaux. Il aurait pu fondre en larmes instantanément, juste comme ça devant les yeux de ce garçon. Il ne le fit pas et se contenta d'ouvrir la bouche pour happer l'air qui déjà commençait à lui manquer.
-Mais pas besoin de compatir vous savez. Ça aurait pu être pire, ajouta-t-il gaiement. Détruisant les miettes qu'étaient le cœur de Yunho. Et vous êtes ? Demanda-t-il après un silence.
Yunho prit sur lui pour rassembler toutes les forces restantes. Incapable de tenir le regard de Junsu, il ne put que murmurer d'une voix faible que le vent atténuait.
-Yunho. Juste Yunho.
