Thomas était parti seul rejoindre Adèle.

Il avait à peine échangé deux mots avec Max, qui visiblement avait été secouée par ce qu'il lui avait dit, même si elle avait rapidement repris contenance. Elle avait insisté pour rester ranger et l'avait laissé partir, enfermée dans ses pensées.

Il s'en voulait de sa réaction même s'il savait parfaitement ce qu'elle avait fait. Il avait vu faire Chloé, puis Adèle, plusieurs fois, et pourtant il s'était fait avoir comme un bleu. Pousser les gens dans leurs retranchements afin qu'ils vous reprochent ce qui les terrorise… L'effet miroir… Il se reprochait vraiment d'avoir abandonné Adèle, il avait la sensation de l'avoir trahie, c'est pour cela qu'il ne voulait plus la quitter. Pour que ça ne se reproduise plus, qu'elle lui pardonne, ça et tout le reste… Il savait désormais qu'il était prêt à tout pour elle, pour son bonheur et son bien être… Prêt à tout sacrifier.

Il aurait aimé avoir eu le courage de parler avec Max cependant, de voir où tout cela allait l'emmener. Elle était vraiment très bonne, et en même temps, elle l'avait laissé entrer dans sa tête, laissé sentir sa douleur immense.

Il ne voulait pas penser à cet échange, parce que dans ce qu'elle avait dit, il y avait aussi des vérités qu'il ne voulait pas entendre.

A commencer par le fait qu'il l'avait prise à cause de lui, pour se délecter de sa souffrance, jouer avec ses peurs, sa peine…

Lorsqu'il arriva, Lamarck était dans le couloir au téléphone. Il raccrocha en voyant arriver Thomas.

« Vous n'étiez pas sensé dormir ?

« Je n'y serais pas arrivé. Du neuf ?

« Non, ma femme. Ils ont besoin de repos pour être efficaces. Ils vont reprendre demain. Vous devriez faire pareil.

Qu'est-ce que vous avez fait de Laveau ?

« Elle avait besoin de réfléchir. Adèle ?

« Eveillée, avec Kancel.

« Je vais prendre le relais pour cette nuit, et demain, dès que l'on aura fait le point avec les médecins, je vous rejoins.

« Vous avez validé ça avec Maxine ?

« C'est mon équipe, et visiblement, ce type m'en veux. Je ne vois pas comment elle compte faire sans moi. Et elle n'a pas le choix de toutes manières.

« N'oubliez pas que j'ai mon mot à dire Commandant. Je la connais depuis longtemps, et j'ai confiance en son jugement. Et vous êtes un peu trop proche du problème pour pouvoir en dire autant.

« Mais c'est qui à la fin cette bonne femme ! Pourquoi je n'en ai jamais entendu parler alors que tout le monde la connaît et la présente comme un géni ! Elle débarque et tout le monde lui déroule le tapis rouge, et il faudrait que ça me suffise ?

« J'étais sur sa dernière intervention à Paris, il y a quelques années. Le père de l'enfant qu'elle portait était décédé 4 heures avant. Un prévenu avait pris une juge en otage. Impossible d'intervenir en frontal. Elle est entrée dans le bureau avec eux. Elle lui a parlé pendant 6 heures, sans interruption, sans un verre d'eau, et face à une arme et assez de matériel pour vaporiser tout une aile du palais de justice. Croyez-moi sur parole si je vous dis que cela suffit.

Ils se retournent.

« Lieutenant Colonel Thibaud. Commissaire. Commandant

« Mes respects Colonel. Et merci de votre soutien à mon équipe.

« Je vous en prie Commissaire. On est tous dans la même galère sur cette affaire. J'ai besoin de vous voir pour que l'on se coordonne justement. Si vous avez un instant ?

« Bien entendu. Je vous suis.

Thomas a l'impression qu'on vient de le frapper, et tandis qu'ils s'éloignent, les mots qu'il a jeté à la figure de Max lui reviennent comme autant de coups…

C'est ce moment que choisi Jessica pour sortir de la chambre. Elle semble nerveuse, et Thomas sait instantanément que quelque chose cloche.

« Qu'est-ce qu'il y a ?

« Elle est très agitée, je n'arrive pas à la calmer, je…

Il se précipite à l'intérieur de la chambre. Elle tente malgré sa faiblesse, de se lever. Il s'assied au bord du lit et la prend dans ses bras.

« Shhh calme toi, je suis là tout va bien. Je suis là je ne te quitte pas. Regarde-moi. Calme-toi, s'il te plait. Il prend son visage entre ses mains, la regarde droit dans les yeux, et dépose un baiser sur ses lèvres. Doucement, très doucement. Puis un autre, sans jamais cesser de la regarder. Ils restent un instant front contre front et elle se laisse enfin aller contre lui. Il s'appuie contre le lit et la serre dans ses bras, la laissant s'abandonner contre sa poitrine, caressant ses cheveux, en lui murmurant des paroles apaisantes.

Jess referme la porte en silence, il n'y avait rien d'autre à faire que de les laisser s'accrocher l'un à l'autre, puisant leur réconfort dans cette étreinte, qu'ils avaient après tout bien mérité.

Maxine a pris son temps pour ranger la cuisine.

Elle continue à s'imprégner de Thomas, et fait le tour de ses affaires comme si cet appartement était une scène de crime. Elle pose ses mains partout, elle ne culpabilise pas.

Pour un appartement où vivent 2 hommes, tout est très ordonné.

Pour quelqu'un dont le cœur vient d'être arraché de sa poitrine, elle est étrangement calme, et méthodique. Elle est passée en mode sociopathe. Ne rien ressentir, observer, analyser, les faits, uniquement les faits.

S'il ne l'avait pas tué, il aurait été sa prochaine proie. Elle aurait fait du mal à Adèle en premier, pas grand-chose au début, peut être tuer son chien… Elle l'avait vu à la DPJ… Caillou… Elle avait immédiatement fait le rapprochement… Le protecteur à 4 pattes, offert par le protecteur à 2, ses rocs… Rocher… Caillou…

Puis elle aurait surement fait libérer Argos, pour qu'il la lui prenne… Qu'il souffre comme elle avait souffert de ce rapprochement de sa fille avec cette petite garce.

Elle serait fière de son disciple, si fière… Il était allé encore plus loin… Il lui avait rendu, il allait devoir lui être reconnaissant… Mais ce n'était pas fini, le jeu commençait à peine à être intéressant… Il allait tout lui prendre…

D'autres s'y était essayé en même temps… Et s'était lamentablement ramassés… Et la donne avait changé… L'atteindre était devenu beaucoup plus compliqué… Il allait falloir qu'il sorte du bois, qu'il s'expose pour pouvoir l'atteindre… Et la même chose dans l'autre sens… Si le disciple voulait Thomas, il allait l'obliger à revenir sur la scène… A se sacrifier…

Elle s'arrête au milieu de la pièce… Elle savait comment il allait faire, elle allait lui en donner les moyens… Elle devait voir Lucie Camus… Ca devenait urgent.

Mais peut-on décemment sonner chez les gens à 1 heure du matin ?

Lorsque Lucie arriva à la DPJ, elle fut d'abord désorientée. Aucun visage connu, pas grand monde en fait, et le peu d'âmes présentes, concentrée sur leur travail. Il n'était que 6h00 en même temps, mais elle avait cru comprendre que c'était urgent. Elle s'attendait à voir Adèle toute seule devant son grand tableau d'enquête, les dossiers à même le sol, dans une position qui faisait mal à voir rien qu'en la regardant, mais au lieu de ça, une femme faisait les 100 pas devant ce même tableau, les yeux fermés, musique à fond dans les oreilles visiblement eu égard à ce qui sortait de ses écouteurs.

Elle sentie sa présence et ouvrit les yeux.

Elle prie le temps de couper la musique, enlever ses écouteurs et attacher ses cheveux. Elle observait Lucie.

« Bonjour. Et merci d'être venu aussi vite et aussi tôt, je suis…

« Adèle ? Rocher ?

Max sourit.

« Non que moi. Café ?

Elle fit oui de la tête et lui emboita le pas.

Trop tôt pour une plaisanterie. Elle avait un mauvais feeling.

Pas un mot tant que le café n'est pas servi et la porte fermée.

« Je vous écoute. Vous me faite tomber du lit en urgence, venir ici alors même que l'équipe n'est pas là… Sont-ils seulement au courant ? Le commissaire ? Lui aussi en vacances ?

« On va se passer des politesses d'usage et de la double lecture. Adèle est à l'hôpital, Rocher à son chevet, Grégoire et Hippo arrivent, les autres sont en sécurité. Vous êtes là parce que j'ai besoin de vous. Mon nom est Maxine Laveau Dupré, je suis venu donner un coup de main, j'ai le lead sur cette affaire. Vous en êtes c'est bien, sinon je vous traite comme un témoin, voire je vous considère comme hostile. Votre choix.

« Maxine Laveau Dupré ? Comme la lauréate du prix Tarde 3 ans consécutifs, la directrice de la chaire de crim…

« Entre autres

Silence.

Lucie enlève son manteau, pose une fesse sur l'accoudoir du fauteuil.

« J'en suis. Briefez-moi.

Lucie s'est resservi un café, mais elle ne le boit pas. Elle accuse le coup. Comment n'a-t-elle pas même été mise au courant de l'enlèvement d'Adèle. Derco, ce sale…

« Lucie, si je veux que ça aille vite, j'ai besoin de votre backup. Et je ne peux pas mouiller la terre entière dans cette histoire. Si je ne me suis pas trompée dans mon profil, il va vouloir un sacrifice, comme votre mère s'est sacrifiée pour lui. Et forcément il va vouloir que ce soit Thomas. J'ai besoin de lui donner une Némésis, pour le détourner de lui, d'eux. Et vous et moi on sait très bien que ça ne peut pas être vous.

Par contre, moi j'ai déjà commencé à l'énerver. Si vous m'adoubez, il va changer de cible. Il faut juste qu'on rende ça un poil plus sexy. Il pense qu'il est un géni, et bien on va le rentrer dans sa bouteille, à grands coups de pieds dans le fondement !

Elle la regarde, abasourdie

« Vous êtes une grande malade, vous tout de même…

Vous vous rendez bien compte que vous me demandez de vous coller une cible dans le dos ? Avec un signal clignotant comme dans un Tex Avery ? Et tout ça sans mouiller Rocher ou Adèle, autant dire que je vous souhaite bien du courage, et avec le Ok de Lamarck ! Ah oui, et il va nous falloir un juge peut être aussi.

Vous n'êtes pas sérieuse. Je savais que vous étiez barrée, mais là c'est du grand n'importe quoi.

Ouvrez les yeux enfin !