L'amour est pour les enfants
Il la plaqua contre le mur et tenta de capter son regard. Leurs visages étaient à quelques millimètres l'un de l'autre, bien trop près si vous lui demandiez. Elle pouvait sentir son souffle effleurer sa bouche et, les yeux baissés, elle contempla ses lèvres sèches.
— Barton, le menaça-t-elle dans un grondement dangereux, quoi qu'hésitant.
Il conserva le silence. Le regard de Natasha remonta, passant de ses lèvres à ses yeux; elle pût sentir ses cils frôler lentement la joue de son coéquipier par ce simple mouvement. Elle ignora le frisson qui lui parcourut l'échine lorsqu'elle plongea dans le bleu-gris de ses prunelles et l'avertit une fois de plus, d'un ton plus doux :
— Clint.
Il soupira, ferma les yeux un bref instant et diminua la pression qu'il exerçait sur les épaules de Natasha. La tension ne disparut pas pour autant; elle pouvait toujours distinguer la façon dont ses muscles étaient tendus.
— Ils s'aiment. Ils ne méritent pas de mourir de cette manière, répondit-il finalement d'une voix basse.
Cette mission concernait des gens comme eux, sauf que le couple qu'ils allaient éliminer était marié. C'était des membres d'une agence européenne qui, de toute évidence, avait contrarié Fury. Mais Clint avait une intuition tout autre à ce sujet : et s'il s'agissait d'un avertissement, une façon de leur signifier qu'ils étaient plus forts en évitant soigneusement tout attachement sentimental excessif ?
Quoi qu'il en fût, Clint ne sentait pas ce coup-là, il y avait quelque chose d'anormal; il ne voulait pas tuer ces gens de façon si cruelle, il ne voulait pas utiliser cette faiblesse pour les faire parler. Parce qu'il savait que lui-même donnerait n'importe quelle information si la vie de Natasha était en jeu. Mais lorsque, plus tôt, il avait mentionné la possibilité de recruter le duo, le directeur Fury ne lui avait accordé qu'une œillade torve.
— L'amour, c'est pour les enfants, pas pour les espions et les agents, répliqua Natasha d'un ton froid.
Il se rappelait parfaitement le début de cette phrase; il la rejoua dans sa tête, soigneusement, répliquant chaque intonation. L'amour, c'est pour les enfants. Il l'avait déjà entendue sur l'enregistrement de l'interrogatoire improvisé de Loki. Était-ce un jeu pour elle ? Les missions étaient-elles plus importantes que leur éthique ? Cela lui importait-il ? Jouait-elle un nouveau rôle ou dévoilait-elle une véritable facette de sa personnalité ? Était-elle sans-cœur, ou essayait-elle de protéger le peu qu'elle partageait avec Clint d'un attachement trop profond ? Il n'osa pas poser ces questions tout haut. Il préférait qu'elles les hantent chaque nuit plutôt que d'avoir une réponse, plutôt que de montrer ses propres faiblesses.
Il rit légèrement, d'un air désabusé, un simple souffle entre ses lèvres. Sa manière à lui de dissimuler sa déception.
Il aurait voulu savoir ce qu'elle avait derrière la tête, peut-être faisait-elle face au même conflit que lui. Ils avaient franchi les limites parfois et n'en reparlaient jamais par la suite; ils avaient toujours cédé à ce jeu dangereux depuis leur rencontre, combattant sans cesse cette attraction qu'ils éprouvaient tout en flirtant avec. Comme un constant tango, une danse qui les tenait sensuellement à l'écart sans jamais les séparer réellement.
Il fit un pas en arrière.
— Comme tu veux, Romanoff.
À nouveau lui-même, froid, sarcastique. Elle se mordit la lèvre inférieure et tenta de ne pas paraître bouleversée, ne lui octroyant qu'un regard décidé.
