En repensant au visage de cette jeune femme ce soir-là, le yokai se sentit soudainement nostalgique. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas ressenti autant de pure insouciance chez une personne, ce qui lui faisait penser qu'elle devait mener une vie bien heureuse. À ses côtés, Shiera se leva brusquement, lui faisant suggérer qu'il avait dû rester silencieux durant de nombreuses minutes. Répétant une dernière fois sa question, cette dernière lui adressa un regard alors empli de haine, constatant dans ses yeux une expression qu'elle n'avait observée qu'une seule fois au cours de sa vie. Tirant le yokai de ses pensées, elle se hâta en direction de la cuisine tout en portant une main à sa bouche. Rapidement, elle sentit la colère l'envahir tandis que son sang frémissait dans ses veines prêtes à éclater. Sa robe, qui s'était soulevée à hauteur de son genou, était désormais couverte de quelques faux plis. D'un blanc éclatant, elle virevoltait derrière la jeune femme au moment où celle-ci s'arrêta subitement, plaquant d'un geste offensé ses deux fines mains de chaque côté de l'évier en granit. Tremblante de rage, elle n'osait relever son visage désormais enflammé dont les pupilles semblaient se dilater sans cesse à mesure qu'elle mordillait ses lèvres émaciées. La tête recourbée entre les épaules, elle sentit ses bras faiblir lorsque son époux apparut soudainement derrière elle.
- Elle m'a rappelé la femme que tu étais par le passé, chuchota alors celui-ci, la voix pleine de remords. Face à ce débit de paroles plus lent que d'ordinaire, il baissa tristement les yeux en direction du sol qui lui semblait s'éloigner. À la fois résigné et déçu du ton voilé qu'il venait d'emprunter, il songea alors à tous ces reproches que lui avait adressés sa compagne, sans ressentir la moindre compassion à son égard. Même s'il avait décidé de ne plus se laisser faire à ce sujet, il lui était tout de même très pénible de devoir employer un ton aussi condescendant tandis qu'il lui avouait de tels sentiments.
Dès lors, voyant qu'il ne pourrait y échapper, il conta sa rencontre avec la jeune inconnue le soir du festival, sous l'oreille attentive de son épouse. Cette nuit-là, elle s'était elle-même rendue au feu d'artifice, laissant ainsi Jien seul à la maison après s'être assurée que ce dernier avait bien pris la peine d'avaler le maigre repas qu'elle lui avait préparé. Tandis qu'elle errait languissamment dans les rues de la ville, Shiera ne s'était aucunement attendue à apercevoir son époux en compagnie de cette inconnue alors qu'elle s'apprêtait à rentrer. Depuis quelques temps, elle avait développé une jalousie malsaine envers chaque personne que son conjoint pouvait fréquenter, allant de ses collègues de travail aux simples connaissances et rencontres inopinées, comme ce fut le cas lors de cette soirée au goût d'accalmie.
Toutefois, ce sentiment amer s'était peu à peu fait accompagner d'une volonté d'oublier un instant l'intégralité de son existence, pensant que son compagnon ne lui prêtait plus nulle attention. Dès lors, elle avait continué à lui adresser sans cesse ses remarques désobligeantes sans tenir compte de son ressenti quant à tout ceci. Ainsi, le jeune homme n'avait plus qu'à subir ses reproches au quotidien devenant lassant, une lutte contre le destin qui semblait s'être acharné sur lui. Les deux époux vivaient certes toujours sous le même toit, mais ne s'adressaient la parole que pour débuter une dispute provoquée par la jeune yokai alors que Zakuro redoublait d'efforts pour rendre leur quotidien vivable, accumulant sur lui tout le poids d'une assommante fatigue physique et émotionnelle. Au fil du temps, il finit par oublier comment sourire, s'efforçant tout de même de faire son possible afin de ne pas inquiéter son fils en qui il trouvait encore le réconfort dont il avait besoin.
Tandis qu'il lui narrait son récit, sa voix se troubla, comme s'il eut envie de lui faire part de toute cette frustration qu'il gardait en lui depuis des années, de cette souffrance dont il ne parvenait à se libérer et qui l'empêchait de se sentir vivant. Durant l'intégralité de son histoire, il ne profana aucune accusation envers son épouse, qu'il jugeait pourtant partiellement responsable de leur situation. Il était simplement rongé par le chagrin, souhaitant avant tout extérioriser ces larmes qui calomniaient son cœur. Le son de sa voix devenait peu à peu atone à mesure qu'il se libérait de tout un poids devenu trop lourd à porter ; ses paroles, quant à elles, semblaient se faire davantage lentes et étouffées tandis que ses yeux se ternissaient toujours plus, noyés sous une profonde lassitude. Au fond, il était simplement fatigué de tout cela. Même si son épouse déblatérait encore ses inlassables accusations, le yokai ne chercha pas à se justifier. Cette rencontre n'avait été que le fruit du hasard et sans doute ne reverrait-il jamais cette femme. Toutefois, cette simple pensée l'ébranla plus qu'il n'aurait pu le croire. Durant les longues journées moroses que le jeune homme devait affronter, il aurait souhaité apercevoir une fois encore une présence qui saurait lui redonner le sourire, le temps d'un instant.
Au moment où Shiera releva lentement la tête, il sentit alors quelques sanglots emprisonnés au fond de sa gorge. Ses yeux s'humidifièrent tandis qu'il contemplait sa compagne d'un regard empli d'une mélancolie profonde. Lentement, ses lèvres s'ouvrirent de quelques millimètres, mais avant qu'il puisse ajouter une quelconque remarque, Shiera saisit le verre qui se trouvait à sa droite pour le lui jeter au visage. D'un geste vif, le jeune homme se protégea avec son poignet qui fut alors marqué d'une profonde coupure tandis que l'objet se rua sur le parquet dans un fracas assourdissant. Rapidement, de nombreuses gouttes de sang vinrent se mêler aux éclats de verre qui tapissaient salement le sol. Furieuse, Shiera quitta la cuisine en courant sans même adresser un regard à son époux qui se dirigea vers l'évier, rinçant à l'eau froide sa plaie qu'il recouvrit soigneusement d'un bandage quelques minutes plus tard. Constatant l'état de la cuisine, il s'abaissa lentement pour ramasser un à un les débris qui jonchaient le plancher taché d'hémoglobine. Attrapant alors un chiffon humide, il se mit à nettoyer les quelques traces laissées au sol, le regard soucieux. À ce moment-là, il se sentit incapable de penser à quoi que ce soit. De nombreuses réflexions traversaient son esprit pour finalement le quitter à peine une seconde plus tard. Face à ces regrets qui paradaient sans fin ni but dans sa tête, il se sentait démuni. Il aurait voulu réfléchir calmement à la situation pour envisager une quelconque réconciliation avec son épouse, mais n'en avait définitivement plus la force.
Au sommet des escaliers se trouvait encore Jien, bien éveillé, qui avait assisté à toute la scène. Ce dernier ayant pris peur avant que sa mère quitte la maison, il renonça à rejoindre son père de suite et préféra patienter quelques minutes encore. Pourtant, il avait été grandement frappé par le bruit du verre venant s'écraser au sol, suivi du violent claquement de porte derrière la jeune femme en furie. Il était resté comme cloué sur place en haut des marches, refusant de croire à ce qu'il venait d'assister.
Resté sans voix depuis l'incident, il ne pouvait s'empêcher de suffoquer tandis qu'il agrippait fermement la rambarde de ses mains tremblantes, tentant en vain de reprendre son souffle. Alors qu'il se tenait assis au dessus du perron, ses jambes se croisaient et se décroisaient sans cesse à mesure que son cœur menaçait d'exploser dans sa poitrine. Le silence maussade qui régnait désormais dans la maison ne faisait qu'accentuer son malaise à cet instant même. Toutefois, en voyant que Zakuro ne sortait pas de la cuisine, Jien décida finalement d'aller le retrouver et descendit silencieusement les marches. Ses jambes lui semblaient si lourdes qu'il se demanda si celles-ci seraient capables de le porter jusqu'au rez-de-chaussée. La gorge nouée, il s'avança vers la porte de la cuisine d'où il put apercevoir une asthmatique clarté. Depuis la fenêtre ouverte, la lune éclairait faiblement la pièce dans laquelle régnait un halo jaunâtre provoqué par le lustre immaculé du plafond.
La porte, qui s'entrouvrit dans un léger grincement, fit sursauter le yokai lorsque ce dernier aperçût le petit garçon tremblant de tous ses membres se tenir devant lui le regard horrifié, le teint plus pâle que jamais. Il considérait avec ahurissement la pièce dans laquelle se trouvaient encore le chiffon imbibé de sang ainsi que les débris de verre déposés sur une petite pelle bleutée, aux côtés d'une balayette ayant fait son temps.
Lorsqu'il constata les yeux écarquillés et humides de son fils, le jeune homme se sentit terriblement gêné que ce dernier ait assisté à tout cela. Il voulait à tout prix le préserver de cette tension trop présente entre lui et son épouse, mais craignait désormais que ce ne soit plus possible.
Jien, dont la bouche était pourtant entrouverte, ne prononçait pas un mot. Il ne cessait de considérer son père qui se releva lentement tout en se dirigeant vers lui afin de le prendre dans ses bras.
- Ce n'est rien, lui dit-il à l'oreille d'une voix étouffée, essayant à tout prix de le rassurer. Une simple dispute, ce sont des choses qui arrivent, répétait maladroitement le yokai, tandis que le petit garçon enroulait toujours plus fort ses bras autour de sa taille.
Il savait pourtant qu'il ne pourrait s'en tirer avec d'éternels mensonges. Jien avait remarqué que, depuis quelque temps, les deux adultes s'évitaient même en sa présence et ne s'adressaient plus un mot correct. Zakuro dormait de plus en plus souvent sur le canapé du salon, sans que cela ne paraisse gêner la yokai ; il l'avait vu faire, certains soirs où il s'était rendu dans la cuisine à une heure avancée pour se chercher un verre d'eau ou pour une tout autre raison. Lui aussi avait commencé à éprouver un certain ressentiment envers sa mère depuis son retour de voyage et ne lui adressait que très peu la parole lorsqu'il passait du temps en sa compagnie. Sans doute la jeune femme ressentait elle aussi de la souffrance, mais il était évident pour les deux garçons qu'elle préférait fuir la réalité en s'évadant chaque jour un peu plus au lieu de se confier à eux. Peu à peu, elle avait commencé à irrémissiblement quitter la demeure, brisant par là même les liens qui l'y rattachaient. Elle n'avait de cesse de s'enfermer dans sa chambre lorsqu'elle rentrait, sans adresser ni mot ni regard à quiconque ; elle ne voulait se donner cette peine.
En grandissant, Jien s'était bien rendu compte de la déchirure qui s'était progressivement créée dans leur famille. Alors qu'il observait en silence les reproches et disputes au sein de ce couple qui l'avait élevé, il en venait à se questionner davantage quant au sens propre de ce mot. Tandis qu'il était en proie à ces interrogations sans fin, le jeune garçon cherchait à savoir s'il possédait encore ne serait-ce qu'un brin d'amour maternel de cette silhouette, qui ne faisait que s'acquitter de ses responsabilités.
Cette nuit-là, la jeune femme passa la soirée dehors sans réapparaître le lendemain. Même si Zakuro était désormais habitué à un tel comportement, ce dernier décida malgré tout de partir à sa recherche tôt dans la matinée. Il n'avait presque pas fermé l'œil de la nuit après son altercation avec la yokai et ne cessait de se répéter la scène à laquelle il avait pris part, sans parvenir à se calmer.
Le soleil se levait à peine, laissant paraître fébrilement ses doux rayons orangés aux touches citron miel dans un ciel sans nuages. Si Jien n'était pas encore debout, il était pourtant réveillé depuis un long moment déjà. Cela faisait quelques minutes qu'il ressentait une angoisse acide peser sur sa poitrine. Le jeune homme l'avait rapidement averti de son départ, avant de prendre d'un pas décidé la route suivant les sentiers qui menaient vers la ville. L'air était déjà bien ardent, sans pour autant étouffer les avenues carillonnantes, comme de coutume en cette saison. À l'horizon, les quelques feuilles des arbres se dévoilaient sous une multitude de couleurs, allant du vert au jaune doré en passant par un rouge vif d'une beauté resplendissante. Toutefois, le yokai ne prêtait guère attention à cette palette qui autrefois le subjuguait et continuait son chemin le souffle entrecoupé, à la fois résigné et craintif. Il ne savait s'il allait ou non retrouver un jour cette étoile qui lui avait souri en lui donnant un agrément illusoire, mais au moins, il était certain de vouloir la voir renaître. À mesure qu'il marchait, l'air se faisait plus frais sous un ciel à présent grisâtre. Les pesantes températures firent place à quelques gouttes de pluie, que le jeune homme ne remarqua qu'au bout d'une vingtaine de minutes. Ce dernier ne prenait plus la peine de regarder devant lui et ses jambes s'étaient lancées sur un chemin dont il ignorait la destinée. Machinalement, il s'arrêta pour promener ses yeux d'émeraude aux alentours, observant une cité de maisons anciennes qu'il lui semblait avoir déjà aperçue auparavant. Sur les sommets des talus, quelques personnes se trouvant encore à l'extérieur regagnaient en vitesse leurs maisons tandis que d'autres se hâtaient de rentrer leur linge qui pendait au dehors, bientôt inondé sous les trombes s'abattant sans relâche sur les graviers exonérés. Parmi toutes ces personnes se trouvait une jeune femme dont la silhouette ne lui était pas inconnue. Ses longs cheveux rehaussés en une queue de cheval qui se déroulait soigneusement, elle semblait vouloir assez maladroitement retirer les derniers vêtements de l'étendage qui trônait dans une petite cour, le regard soucieux. Le yokai, l'ayant aperçue, tourna rapidement la tête après avoir reconnu celle qu'il avait croisée le soir du festival et qui lui avait valu une altercation injustifiée avec son épouse. Même s'il ne nourrissait aucun remords envers cette inconnue, il pensa que ce n'était pas une bonne chose d'engager une conversation à un moment pareil. En plus de cela, elle semblait assez préoccupée par son activité et se hâta de rentrer sans poser un seul regard sur lui. De petites gouttes de pluie chutèrent de ses cheveux lorsqu'elle franchit la porte de sa demeure, qui semblait étonnement grande pour elle. Ce fut là la seconde fois que le jeune homme posa les yeux sur elle, sans qu'il n'y eut aucun aboutissement.
Cela faisait plusieurs heures que Zakuro marchait lentement sous une pluie fine, qui lui balayait le visage. À mesure qu'il avançait dans ces rues désertes, il pensa que son espoir de retrouver Shiera pouvait bien être vain désormais. Puisqu'elle avait sans aucun doute passé la nuit dehors, il se tourmentait à essayer de comprendre les raisons de ses agissements de la veille. Tandis qu'il se dirigeait sur ces sentiers la gorge sèche, il songea à tout ce qui avait changé depuis leur rencontre. Les deux yokai étaient jeunes et insouciants, ils voulaient seulement profiter rapidement d'une vie d'adulte qui leur tendait les bras. Zakuro sortait beaucoup à l'époque, faisant la tournée des endroits populaires toujours entouré de nombreux amis, mais n'avait pourtant jamais touché à l'alcool ; c'était un homme qui appréciant simplement les diverses sorties auxquelles il s'adonnait à cœur joie. Les nombreuses excursions qu'il avait entreprises durant son adolescence avaient été forgées par son esprit de curiosité ainsi que par sa volonté de découvrir sans cesse de nouveaux horizons. L'inconnu semblait chaque jour le ravir tant il se plaisait à faire de nouvelles rencontres, partager de multiples souvenirs avec des personnes réactives à ses récits ainsi qu'à sa gaieté. En posant un regard meurtri sur tout cela, il songea avec platitude que ce passé était désormais révolu et aujourd'hui, il se rongeait de la tournure que prenait sa vie qu'il voyait lui échapper.
En considérant le fait qu'il venait d'errer dans la ville durant des heures, il rebroussa finalement chemin, n'apercevant sa maison qu'au bout d'interminables minutes. La pluie battait toujours les carreaux désormais gris de poussière. Refermant la porte avec lenteur, le jeune homme gardait la même expression de tristesse sur son visage depuis son départ. Il se sentait perdu, désemparé, ne sachant comment réagir face à l'attitude de cette femme pour qui il aurait tout donné auparavant. Poussant un long soupir, il se débarrassa de son manteau dégoulinant et s'enferma dans la salle de bains pour faire couler l'eau de la douche à flots. Réfléchissant à nouveau à ses anciennes années, il finissait toujours par se reporter amèrement sur le changement de comportement de son épouse. Cet état de fait l'avait tellement affecté qu'il n'osait plus croiser le regard des autres ; il se voyait désormais comme un fantôme errant à la recherche d'une chose inconnue, qui lui était injustement refusée.
Shiera se fit absente cette nuit encore, laissant les deux garçons à la maison sans nouvelles. Quelques rues plus loin seulement, elle profitait de la compagnie d'un homme qu'elle fréquentait depuis un certain temps maintenant. Elle l'avait rencontré lors d'une de ses escapades, mais n'avait pas attendu de le connaître suffisamment pour engager avec lui une relation qui n'aboutirait sûrement jamais.
Zakuro, lui, se trouvait dans leur chambre debout au milieu de la pièce, une photo à la main prise lors de la naissance de Jien. Alors que le jeune homme baignait désormais dans cette sombre nostalgie, ses yeux rougirent d'un coup, planant sur des lèvres qui se tordaient mais qui ne laissaient échapper aucun son. Brusquement, son cœur se serra et ses mains se mirent à trembler tandis qu'il considérait le cadre souvenir, lui rappelant combien il avait attendu ce jour avec impatience. Au sein de cette déplorable demeure, Jien était désormais le seul à protéger son cœur d'une profonde dépression ; le seul qui, en lui adressant chaque jour son sourire, pouvait faire renaître chez lui un sentiment d'espoir et de consolation.
Le lendemain, le yokai était sorti faire le tour de la ville sans objectif particulier. Il ne cessait de ruminer la tournure précipitée qu'avaient pris les événements, s'arrêtant à plusieurs reprises dans le quartier où il avait fait la rencontre de celle dont il était tombé éperdument amoureux. Ce fut en passant devant une boutique particulière à ses yeux qu'il se demanda soudainement et avec regrets s'il n'était pas lui-même en cause de cette situation. Incapable de poser un regard délibéré sur les circonstances, il scrutait les environs d'un œil presque éteint, réfléchissant à la manière dont il avait vécu ces dernières années. Incertain, il se demandait s'il avait fait les choses comme il le fallait et s'il n'avait pas, sans le vouloir, délaissé son épouse qui avait fini par se sentir désespérément seule elle aussi. Pourtant, ceci, il ne pouvait malheureusement se résoudre à le lui demander de manière abrupte. La jeune femme était devenue bien trop fière pour aborder ce genre de sujet avec lui, mais pour cela, il se disait qu'elle devait sûrement souffrir tout autant que lui de leur situation actuelle. Alors, tandis qu'il arpentait les rues d'un pas las, il s'arrêta devant la vitrine d'un fleuriste dont il franchit la porte quelques secondes plus tard. Incapable de savoir s'il ferait le bon choix en entrant dans cette boutique, il pressentait tout de même le besoin de s'y rendre. Tandis que la défiance enveloppait son cœur, il envisagea avec une certaine hésitation la suite des événements.
En abordant le chemin du retour, il fut toutefois surpris de croiser sur sa route la silhouette de Shiera, qui ne semblait pas l'avoir remarqué. Plutôt que ravi, il était surtout déstabilisé de l'apercevoir au loin dans un moment pareil. Ébahi, le yokai prit alors soin de marcher sur ses traces à pas feutrés, hésitant un long moment à la rejoindre dans la rue embrumée qui longeait la ville. Au fond de lui, il n'avait envie que de la retrouver, de lui dire à quel point il l'aimait et de lui faire part des regrets qu'il enfouissait secrètement en son cœur ; il espérait qu'elle puisse encore lui pardonner si son comportement s'était trouvé dérangeant ou encore inapproprié à son égard. Sous cette demi-certitude, il ne cessait de se convaincre intérieurement qu'elle était encore suffisamment amoureuse de lui pour accepter les excuses sincères qu'il s'apprêtait à lui dévoiler, après avoir longuement réfléchi à leur situation.
Malgré cela, il songea avec regrets que ce n'était pas tout à fait le moment de la rattraper alors qu'elle s'éloignait en direction de leur demeure après une si courte absence. Le jeune homme ne pouvait présumer les raisons de sa venue qu'il souhaitait connaître, mais préféra tout de même attendre qu'elle se pose un moment avant de lui adresser la parole. Ainsi, jusqu'à ce que la yokai franchisse le pas de la porte, il avait pris soin de garder une distance suffisante entre eux. Ses pas se faisaient de plus en plus lents, presque soucieux de ne pas rattraper cette silhouette qu'il désirait pourtant tellement retrouver et serrer dans ses bras. Néanmoins, il se dit que s'il faisait irruption maintenant au sein de la demeure, la jeune femme devinerait le fait qu'il l'avait aperçue dans la rue et suivie jusqu'ici, et il voulait à tout prix éviter une nouvelle altercation en sa présence. À trois ou quatre mètres de sa maison à peine, il s'efforça alors de patienter quelques minutes à l'extérieur. Le ciel demeurait grisâtre, comme si le temps n'avait pas la volonté de l'encourager dans ses louables intentions. Les gouttes de pluie se faisaient toutefois plus discrètes qu'en début de matinée, laissant présager une accalmie pour la fin de journée qui n'arrivait qu'à petits pas. Alors que le vent devenait plus calme, les branches des arbres ne cessaient pourtant de s'incliner sous un poids inconnu qui faisait chuter quelques feuilles mortes sur le sol boueux.
Alors que le yokai attendait silencieusement sur le pas de la porte, il craignait que celle-ci s'ouvre brusquement. Le fait de s'attarder ainsi dehors le laissait en proie à de sombres pensées, qui ne faisaient que s'accumuler dans son esprit. Seul, il ne parvenait pas à se calmer et ne cessait de réfléchir à la manière dont il pourrait aborder une conversation avec celle qui partageait encore sa vie. Ses fines mains s'agitaient sans cesse tandis que son cœur tambourinait au fond de sa poitrine, le faisant légèrement souffrir. Fermant les yeux un instant, il espéra retrouver par là même un semblant de quiétude, mais il ne parvint qu'à s'enfoncer davantage dans les tourments qui faisaient chavirer son esprit. Agacé par tant d'aphorismes dont il ne parvenait à se débarrasser, il se décida finalement à franchir le pas de la porte qui le séparait de l'intérieur.
À en juger par le calme qui régnait dans l'habitacle, Jien était certainement sorti jouer avec ses amis. Le yokai jugea alors que l'occasion était satisfaisante pour obtenir des explications de la part de son épouse, toutefois, ce n'était pas exactement le point qu'il souhaitait évoquer aujourd'hui. Ayant perçu un faible bruit provenant du salon, il s'approcha poussivement pour constater que la porte était à moitié ouverte, lui laissant par là même observer la silhouette de Shiera assise sur le canapé. Ses jambes étaient croisées sous ses bras repliés lâchement en un angle cornu, tandis que son regard semblait scruter passivement le plancher de bois tapissant le sol. Lorsqu'elle aperçut son époux, la jeune femme considéra presque avec étonnement ce dernier qui vint la rejoindre, confus, un bouquet de roses rouges à la main. À la vue de ce présent, elle se leva d'un bond pour rejoindre celui qui se trouvait dans une inconfortable position. Alors qu'ils n'étaient plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre, le yokai tendit le bouquet dans sa direction, un timide sourire au coin des lèvres. Son cœur s'accéléra brusquement, comme s'il allait éclater d'une minute à l'autre sous la tension qui l'emprisonnait. Les fleurs étaient d'un rouge éblouissant dont les pétales pleinement déployés accentuaient gracieusement leur beauté naïve. Le visage tendu que Shiera affichait auparavant semblait s'être considérablement adouci au moment où elle prononça un faible « Merci », portant le bouquet au bout de ses lèvres gourmandes. Cette dernière prit le temps d'apprécier le doux parfum qui se propageait petit à petit dans la pièce incroyablement silencieuse. À la vue du léger sourire qu'arborait son épouse, Zakuro se sentit un temps soit peu soulagé. Il avait tant appréhendé son retour qu'il n'aurait su de quelle façon réagir s'il avait dû endurer un nouveau rejet de sa part. Ses sourcils arqués se détendirent finalement sous l'expression désormais reposée qu'affichait sa compagne tandis qu'elle contemplait le bouquet. Néanmoins, lorsqu'il s'approcha d'elle pour lui prendre la main, cette dernière lui tourna subitement le dos en prétextant devoir mettre ces fleurs dans un vase le plus rapidement possible avant qu'elles fanent. Déçu de cette tentative d'approche échouée, le jeune homme ne trouva aucun sujet de conversation à aborder avec elle sur le moment. Cette indétermination ne faisait que le presser davantage. Il ne cessait de promener ses yeux de long en large sur la pièce dans laquelle il se trouvait, comme s'il allait par ce fait trouver une quelconque idée d'approche.
Lorsque la yokai revint vers lui, il annonça d'une voix presque étranglée avoir une chose importante à lui communiquer. Leurs visages n'étaient plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. Face à ce silence pesant qui régnait dans la pièce, Shiera s'approcha lentement de son époux en prenant son visage équivoque entre ses mains pour l'embrasser. Soudain, ce fut comme si toutes les tensions qui flottaient jusqu'alors dans l'atmosphère s'évaporèrent d'un seul coup. Même s'il ne comprenait pas ce geste inattendu de la part de sa vis-à-vis, Zakuro ne pouvait que se conforter dans ses pensées : ces derniers temps, il avait cruellement manqué de considération à l'égard de sa compagne et sans doute en avait-elle beaucoup souffert sans qu'il ne s'en aperçoive. Ce simple geste pourtant si pur ne pouvait que témoigner de l'amour qu'elle lui accordait encore, pensait-il, appréciant l'instant qui se dévoilait en cette longue journée. Les yeux entrouverts, il enlaça alors ce corps frêle qui s'offrait à lui tout en continuant de garder le silence, ne faisant qu'écouter les battements frénétiques de son cœur qui se faisaient de plus en plus vivants.
Il ne comptait plus le nombre de jours qui s'étaient écoulés sans que ces deux-là n'aient un geste romantique l'un envers l'autre. Ainsi désireux de saisir cette opportunité, le jeune homme pensa que c'était le moment idéal pour lui annoncer ce qu'il tenait tant à lui dire. D'un geste lent, ce dernier se détacha de son étreinte tout en sentant la main de sa conjointe glisser lentement le long de son bras. Elle le toisait d'une expression tout du moins secrète, arborant une mine qu'il n'avait encore jamais observée.
Embarrassé par cet air quelque peu livide, il balbutia un léger « Nous devons parler » d'une voix presque éteinte tandis que son épouse s'éloigna amplement de quelques pas.
- De quoi voudrais-tu discuter ? Lui demanda-t-elle, presque indifféremment.
Le ton désinvolte qu'elle venait d'employer fit presque voler en éclats les attentes qu'avait nourries le yokai à peine quelques minutes auparavant. Tendu, ce dernier insista alors sur le fait qu'elle devait connaître le sujet de son inquiétude, mais Shiera parut à ces mots encore plus détachée qu'à son habitude. Un nouveau silence s'abattit lourdement sur la pièce, coupé par le bruit du vent qui s'engouffrait par la fenêtre ouverte de ce modeste salon.
- Qu'est-ce que j'ai fait de mal ? Finit-il par lâcher, la tête baissée vers le plancher qu'il ne fixait même plus. Ses yeux se perdirent dans une légère brume après qu'il eut prononcé ces paroles d'une voix tremblante et étouffée.
À ces mots, la yokai se dirigea d'un pas flegmatique vers la fenêtre sans accorder d'attention à son époux. Lorsque ce dernier releva les yeux à sa hauteur, il ne put qu'observer la silhouette mince et élancée qui lui tournait le dos en silence. La blessure qui s'était formée dans son cœur le torturait à présent de pulsations lancinantes. Il souffrait atrocement de cette situation qui semblait désespérée, tandis que son interlocutrice restait muette face aux nombreuses questions qu'il lui posait.
- Est-ce que je t'ai, ne serait-ce qu'une fois, manqué de respect ? T'es-tu sentie seule ces derniers temps ? Se perdait-il dans un ton amer. J'ai fait de mon mieux pour que l'on puisse vivre convenablement, alors... Si je t'ai blessée d'une façon ou d'une autre, ce n'était absolument pas mon intention, se défendait-il, espérant une quelconque réponse de la part de son épouse.
Il paraissait décontenancé à mesure que les mots se mélangeaient dans son esprit. Il aurait souhaité mettre un semblant de forme sur ses paroles, mais c'était comme si celles-ci s'échappaient irrespectueusement de sa bouche tremblante tandis qu'il les prononçait. Les lèvres désormais fermées, sa bouche s'abaissa alors qu'il se tenait toujours angoissé au milieu de la pièce.
- Tu n'as absolument rien fait de mal, avoua Shiera quelques minutes plus tard.
La yokai avait gardé le silence si longtemps que son interlocuteur pensait rester sous cet accablant mutisme durant une éternité. Toutefois, il s'était juré intérieurement de ne pas quitter cette pièce tant qu'il n'aurait pas obtenu d'explications de sa part. Sous l'effervescence qui le gardait prisonnier des vagues réponses de son épouse, le jeune homme poursuivait ses vaines interrogations.
- Je ne sais pas quoi te répondre, récrimina-t-elle soudainement d'un ton à la fois évasif et désintéressé.
Visiblement, elle n'avait aucune envie de s'engager dans une telle conversation. Tandis que Zakuro la rejoignit avec tâtonnement au bord de la fenêtre, elle continuait de contempler l'horizon d'un regard vide et ennuyé. La vivacité dont elle faisait preuve auparavant avait complètement disparu, laissant place à un caractère déraciné et inconstant qui ne manquait pas d'accabler son époux. Dans cette pesante accalmie, ce dernier se contenta simplement d'observer le rebord de fenêtre en silence, les mains croisées devant sa poitrine. Son cœur, qui s'était mis à battre d'un rythme irrégulier et douloureux, trahissait son profond malaise. Il crut un instant que ce dernier allait sauter un battement lorsqu'il posa finalement la question qui lui brûlait les lèvres : « Que ressens-tu encore pour moi ? ».
Face à cette demande qui semblait pourtant si simple, la jeune femme garda une nouvelle fois le silence en s'enfermant dans ses pensées. Lentement, elle s'éloigna du bord de fenêtre frisquet contre lequel elle était accoudée depuis un certain temps déjà. Elle marchait d'un pas harassé dans la pièce à moitié éclairée par un timide soleil, sans prêter attention à la brise qui rendait furtivement rugueuse sa peau blême. Alors que son compagnon s'était vivement retourné face à elle les yeux humides, elle le contempla d'un air peiné et misérable, sans prononcer le moindre mot.
- Très bien, acheva ce dernier d'un ton sec, soudainement pris d'une vive secousse au ventre.
Pour le yokai, ce mutisme accompagné du regard peu habituel de sa compagne était plein de sens. N'ayant pas la force d'attendre le retour de Jien pour lui fournir une explication, il quitta la maison précipitamment en laissant derrière lui sa compagne consternée au centre de la pièce. Il n'était pas homme à se laisser facilement abattre à chaque complication, mais cette constante douleur qui se creusait de jour en jour dans sa poitrine refusait de lui accorder du repos. Hâtivement, il chemina les sentiers déserts durant si longtemps qu'il finit à nouveau par se perdre dans ses pensées. Sans porter un regard sur sa direction, il ressassait en boucle la scène qui venait de se produire et à laquelle il avait pourtant accordé tant d'espoirs. Sur le chemin, il sentit soudainement quelques gouttes s'abattre sur son corps frêle. La pluie tombait déjà depuis un certain temps ce soir sans qu'il ne l'ait remarquée et pourtant, même l'eau boueuse qui tourbillonnait sur le sol ne pouvait balayer la noirceur de son cœur.
Au départ, il s'était dit qu'il trouverait sûrement un endroit où s'abriter le temps que cette légère tempête cesse, mais elle s'était manifestée depuis un certain temps et n'allait visiblement pas s'arrêter de si tôt. Il se rendit alors compte qu'il était déjà bien assez fatigué pour quitter ces sentiers sans mal, ou bien, tout ceci n'était peut-être qu'un prétexte. En réalité, il souhaitait inlassablement retarder le plus possible son retour dans cette maison dont le spectre le faisait déjà souffrir. Il ne s'était jamais retrouvé dans un tel état. Secouant la tête énergiquement pour recouvrer toute sa raison, il cligna des yeux à plusieurs reprises afin de les réveiller de ce cauchemar tout en massant ses paupières alourdies par le sommeil. En y repensant, il n'avait pas passé de nuit correcte depuis bien longtemps. Le souvenir de celles-ci paraissait d'ailleurs irrécupérable tant elles devaient se faire révolues. Tandis qu'il continuait à marcher sous cette pluie torrentielle, un flot de pensées négatives envahissait son esprit avec acharnement. Toutefois, au vu de la bourrasque qui menaçait de sévir, le jeune homme se résigna à regagner son domicile désormais si lugubre dont il n'aperçut la devanture qu'au bout de longues minutes.
Lorsqu'il franchit à nouveau le seuil de la porte après quelques heures, Shiera avait disparu. Ce soir-là, il lui sembla que sa demeure meublée uniquement du strict nécessaire était encore plus vide que d'ordinaire. Il se sentit brusquement si seul, lui qui avait pris l'habitude d'être entouré par la vivacité et la joie de vivre d'un enfant, il lui était maintenant impossible de nier qu'il se sentait isolé ici au point de ne plus pouvoir le supporter. Quelques minutes auparavant, Jien l'avait prévenu qu'il ne passerait pas la nuit à la maison. Le petit garçon, qui devait dormir chez l'un de ses amis, avait pris la peine de téléphoner à son père pour le prévenir de son absence d'une voix innocente et pleine de contentement. Zakuro avait alors cherché à lui dissimuler le plus possible le mal-être dans lequel il se trouvait ce soir-là, mais malgré tous ses efforts, il ne put prévenir les excuses de son fils qui finit par deviner sa détresse.
Au bout de quelques mois, attribuée par les conversations de voisinage, la nouvelle concernant l'amant de Shiera parvint finalement aux oreilles de son compagnon ainsi que de son fils, que le jeune homme avait pourtant tenté de préserver. L' information, qui semblait au départ sans fondement, se vit tardivement confirmée le jour où Zakuro l'observa de ses propres yeux tandis qu'il se promenait dans les rues de cette ville animée.
Impuissant face à cette nouvelle qui le dévasta encore plus profondément, ce dernier envisageait à présent le lieu où se rendait si souvent son épouse lorsqu'elle quittait la demeure familiale. Il ignorait l'identité de cet homme qui l'accompagnait si naïvement, mais ne chercha point à la connaître. Aujourd'hui, il était simplement à bout de forces. La tournure qu'avait pris sa relation avec Shiera l'avait tellement découragé que cette triste information ne l'avait qu'à moitié surpris.
Durant ces derniers mois, la jeune femme se fit de moins en moins présente à la maison, si bien que les deux garçons s'étaient habitués à vivre seuls. Désarmé, Jien souffrait grandement en constatant les conséquences meurtrières de ses agissements sur son père, qu'il voyait chaque jour de plus en plus malheureux. Toutefois, il se sentait d'autant plus abattu en sachant qu'il ne pouvait intervenir du fait de son statut d'enfant. Les repas autrefois complets qu'ils partageaient tous les trois étaient devenus fades, se faisant dans une ambiance morne et interrogative. Le yokai, qui se forçait constamment à sourire aux côtés de son enfant, ne prenait presque plus le temps de cuisiner pour eux, se laissant aller à des plats déjà tout préparés. Bien qu'il avait pleinement conscience que cela n'était pas réellement recommandé, il ne trouvait plus en lui la patience ni le courage de s'attarder en cuisine. Depuis quelque temps, il se renfermait de plus en plus sur lui-même, si bien que le petit garçon en vint à éprouver une profonde haine envers la femme qui l'avait élevé.
Durant le peu de temps qu'elle passait à la maison, il cherchait à éviter sa présence et s'enfermait dans sa chambre sous le regard noir de Shiera, qui enrageait de constater le comportement si détaché de son fils à son égard. À mesure que le temps passait, elle n'entretenait plus aucun dialogue avec ce dernier, s'efforçant pourtant de lui démontrer une affection qu'il jugeait hypocrite et rejetait sans cesse. Cette attitude de la part de Jien ne faisait que renforcer chaque jour le caractère froid de la jeune femme qui s'enferma alors dans des sentiments de profonde jalousie et de colère. Durant l'un des rares soirs où elle fut présente à la maison, la situation lui échappa une nouvelle fois.
Il était déjà tard et la nuit était tombée, laissant entrevoir quelques étoiles à travers la fenêtre. Le jeune homme, parti se coucher, ne trouva une nouvelle fois pas le sommeil dans ce silence glacial. Lors de nombreuses nuits, les cauchemars se faisaient plus présents que les rêves qui paradaient autrefois dans son esprit, le réveillant douloureusement chaque soir. Pour cela, il s'efforçait de rester éveillé le plus longtemps possible, ne souhaitant plus se retrouver en proie à des images qui le tourmentaient.
Il était minuit passé lorsque la porte de l'entrée grinça, suivie par de petits bruits de pas qui se faisaient les plus discrets possibles. Comme aucun des deux garçons ne dormait encore, ce son leur rappela celui d'une femme désormais fantomatique qui venait chercher un toit. Risquant quelques pas à l'intérieur de la maison tandis qu'elle traversait l'entrée, cette dernière marmonnait des injures destinées à une personne inconnue. Une ambiance à présent pesante régnait sur la demeure pourtant si calme auparavant. Zakuro s'efforça de faire oublier sa présence dans le salon qu'il ne quittait pas au cas où sa compagne reviendrait, comme ce soir-là, passer la nuit ici. À l'étage, Jien se recroquevilla dans son lit tout en serrant fort la couverture entre ses doigts qui tremblaient de plus en plus. Une multitude d'émotions lui traversait l'esprit, l'embrouillant au fur et à mesure qu'il entendait sa mère monter les marches de ce grand escalier. Il les comptait une par une, connaissant parfaitement la distance qui séparait sa chambre du rez-de-chaussée d'où étaient venus ces sons. Dans une vague de mélancolie, le jeune garçon songea brusquement que rien ne changerait s'il restait là à fuir alors qu'il avait tant de choses à confesser à cette femme si distante. Il aurait voulu sauver au moins quelque chose, nourrissant d'une manière presque désespérée l'infime espoir qu'elle l'écouterait et réagirait à ses paroles. Cette nuit-là, alors que la yokai grimpait les marches de bois, Jien eut l'infime conviction que lui seul pouvait encore la faire changer, la faire redevenir celle qu'elle était autrefois et dont il se remémorait avec difficulté les souvenirs heureux. Rassemblant tout son courage, il sauta du lit désormais en désordre, se rendant à pas décidés à l'extérieur de sa chambre où la lumière brillait toujours. Traversant d'une enjambée le petit couloir, il continua son avancée jusqu'à rejoindre la jeune femme qui sursauta en sa présence.
- Que fais-tu encore debout si tard ? Lui demanda-t-elle, posant sa main sur la tête du petit garçon pour lui caresser doucement les cheveux.
Il y avait sur son visage une expression douce et rassurante que l'enfant n'observait plus que très rarement. Soutenu par ce regard maternel qu'il désirait tant revoir, il lui prit calmement la main avant de l'entraîner vers la pièce où il dormait. Par ce geste, Shiera sembla à la fois surprise et curieuse de connaître ce que son fils pouvait lui aussi avoir à lui avouer, ayant constaté l'air tourmenté de ce dernier qui l'abordait à une heure si tardive. Toutefois, une fois assis à ses côtés, son esprit se mit à s'embrouiller de plus belle en compagnie de la jeune femme. Il craignait de lui révéler ses soucis, cette réalité qui le faisait pourtant tant souffrir. Face à cette défiance incessante, quelques larmes apparurent au coin de ses yeux marron tandis qu'il gardait le regard cloué au sol, ses doigts s'entremêlant d'une façon peu commune. Alors, doucement, la yokai lui murmura à l'oreille. Faisant mine de rien, elle l'encouragea à se confier à elle, lui promettant de réagir au mieux à ses révélations. Elle semblait sincère, d'une honnêteté peu commune mais tout de même rassurante tandis qu'elle observait de ses yeux doux le petit garçon qui restait silencieux.
Après de longues minutes d'hésitation, celui-ci, porté par les exhortations de sa mère, se lança alors dans un récit des plus sombres pour un enfant de son âge. Il aborda avec elle la façon dont il l'avait vue changer puis s'éloigner toujours plus d'eux, l'amour qui lui manquait ainsi que la progressive dépression dans laquelle s'engageait son père face à tout cela. D'une voix étranglée par les sanglots, il lui avoua combien son cœur saignait de ses agissements immoraux, mentionnant avec application et douleur ce qu'il donnerait pour retourner à l'époque où, ensemble, ils étaient heureux et formaient une vraie famille. Maintenant qu'il était en âge de réfléchir à tout cela, il se retrouvait exposé à une situation qui lui échappait et qu'il tentait pourtant de régler seul, souhaitant faire son possible pour aider l'homme qui l'avait vu grandir et lui avait apporté son soutien jusqu'à présent. Il se perdit ainsi dans des explications troubles et sensibles durant de longues minutes, laissant aller ses émotions les plus tumultueuses tout en observant, impuissant, le visage de la jeune femme s'éloigner toujours plus du sien à mesure qu'il parlait. Ayant jugé qu'il lui avait tout dit, il s'arrêta, se retrouvant alors forcé de croiser un regard pâle et empli d'amertume qui revenait à lui. Toutefois, la yokai l'ignora lorsqu'il posa ses yeux sur elle en abordant une expression de profond chagrin sur son visage. Comme exaspérée, cette dernière poussa un profond soupir sans pour autant réagir aux délibérations du petit garçon, dont les sourcils s'étaient légèrement courbés d'inquiétude. Sans un mot, elle se leva soudainement pour quitter la chambre en claquant violemment la porte derrière elle, laissant son fils seul dans cette pièce sombre. Elle ne manqua pas de descendre rapidement les marches, faisant grincer le bois vieilli et abîmé qui semblait céder sous ses pas. Alors que son cœur battait à tout rompre, Jien se laissa tomber dos à la porte, croisant lâchement ses bras autour de ses genoux chancelants, la tête repliée contre sa poitrine en laissant couler ses larmes et jaillir ses cris de détresse. La discussion tristement menée durant laquelle il avait mis son âme à nu avait été futile et ne fit que le plonger encore plus dans le désarroi. Il se sentit soudain si seul qu'il aurait souhaité disparaître de ce monde à tout jamais pour s'enfermer loin de tout cela et oublier, ne serait-ce qu'un seul instant, son existence déplorable. Alors, il songea que Shiera l'avait désormais complètement abandonné sans qu'il ne puisse arranger la situation, malgré ses efforts volontaires. Cette douleur qui meurtrissait son cœur ce soir ne semblait pas vouloir le quitter tandis qu'il entendit la porte de la chambre claquer à son tour dans un fracas assourdissant. Malgré sa promesse, la jeune femme ne l'avait ni écouté ni rassuré ce soir-là ; elle n'avait fait que fuir une nouvelle fois les responsabilités lui étant infligées tel un fardeau. Désormais, le petit garçon demeurait las au creux de cette chambre abandonnée alors que la lune s'éclipsait derrière quelques lourds nuages.
La nuit s'envola sans qu'il ne dorme beaucoup après avoir entendu la yokai quitter une nouvelle fois les lieux au petit matin. Il lui fallait de l'ardeur pour que son cœur supporte tout cela, mais aujourd'hui, il s'en sentait totalement dépourvu. Au moins, il pouvait compter sur le soutien mutuel qu'ils s'apportaient avec son père, se disait-il, mais l'enfant craignait tout de même de voir celui-ci lui échapper dans un futur proche, tout comme Shiera. Il savait qu'il ne pouvait maîtriser ni ces conditions ni le comportement d'autrui et cette simple pensée suffisait à lui arracher tout espoir.
Les jours passèrent sans que la situation ne s'améliore au sein de leur famille. Ils n'étaient désormais plus que deux à vivre dans cette petite maison qui se délabrait de jour en jour, ne pouvant compter sur la présence omnipotente du jeune homme pour la maintenir entièrement en état. Parfois, lorsqu'il en avait encore la volonté en rentrant du travail, il faisait un brin de ménage par-ci par-là, mais ne trouvait guère le temps pour s'occuper du jardin qui se vit faner progressivement. Tout dépérissait au dehors, accompagnant ainsi l'âme qui résidait dans cette demeure en emportant tous les joyeux souvenirs, qui n'étaient plus qu'un point imperceptible à l'horizon.
Au bout de quelques semaines, Zakuro démissionna de l'un des deux travaux qu'il occupait. Sa santé commençait à se dégrader à cause de toute cette tension qu'il subissait sans cesse et ce dernier s'était souvent retrouvé en proie à des fréquents malaises, qui l'obligèrent à quitter l'une de ses fonctions afin de se concentrer sur son état physique. Les jours qui suivirent furent à la fois sombres et difficiles durant lesquels le yokai restait enfermé sans cesse, désespérant de trouver une quelconque motivation à se rendre à l'extérieur. Des cernes violacées s'étaient invitées au bas de ses yeux devenus ternes et raidissant l'aspect de son visage, qui avait autrefois un si joli teint. La claustration lui pesait, tout comme les questionnements sur son passé ainsi que l'avenir qui refusait de lui sourire. Il commença à se coucher de plus en plus tôt, parfois bien avant que les premières étoiles n'apparaissent alors que l'hiver régnait au dehors. Les journées qui ne faisaient que raccourcir avaient un impact supplémentaire sur l'état mental du jeune homme, qui observait désormais la lune morne en milieu d'après-midi. Il ne préparait les repas que pour son fils, se sentant las de toute nourriture et ne ressentant pas le besoin de manger autant qu'il le faudrait.
Jien était désemparé de le voir chaque jour dans un état encore plus déplorable que la veille. Rares étaient les moments où son père arborait ce sourire encore forcé sur son visage, où il lui parlait de choses et d'autres qui le faisaient à présent souffrir. Il ne se levait que pour se rendre à son emploi où ses pensées étaient occupées ailleurs durant un temps, mais finissaient chaque fois par retomber sur le même sujet. Pourtant, le jeune homme s'efforçait tout de même de faire de son mieux et d'exécuter son travail avec autant de sérieux qu'il le pouvait. Chaque matin, il prenait silencieusement ses affaires posées sur la table basse avant de quitter les lieux. Ses gestes étaient délibérément lents, car il avait encore l'espoir de voir apparaître Shiera à la dernière minute. Même s'ils ne pourraient pas discuter tous les deux, il se serait contenté de voir son visage, tout simplement ; mais il ne la rencontrait ni dans l'entrée, ni dans le couloir, ni à l'extérieur.
Zakuro s'en voulait de ne pas être assez heureux pour pouvoir rassurer son fils, constatant que ce dernier subissait avec encore plus de peine la situation, mais ne trouvait pas le courage de se forcer à être joyeux malgré tout. Toutefois, il ne manquait jamais à sa promesse de toujours rester à ses côtés dès qu'il rentrait à la maison, partageant ainsi quelques moments de joie qui lui étaient bien agréables en compagnie de cet enfant qui grandissait de jour en jour.
En voyant le bonheur toutefois partiel qu'il était capable de transmettre à son père, Jien ressentait une certaine consolation ainsi qu'une sorte d'objectif à atteindre pour lui rendre le sourire qu'il aimait tant observer sur son visage.
Un jour, profitant du fait que Zakuro obtienne une journée de congé pour se reposer, le petit garçon le poussa à se rendre dehors, prétextant l'envie d'aller jouer au parc pour passer plus de temps en sa compagnie. Ayant d'abord refusé, le jeune homme - au vu de l'insistance dont faisait preuve son fils - se résigna à l'emmener faire un tour à l'aire de jeux encerclé par les hauts sapins. Le ciel était blanc, laissant présager une averse sans doute sans importance et l'air frais pourtant agréable nécessitait tout de même le port de légères vestes ainsi que d'une écharpe.
Les deux garçons marchèrent ainsi main dans la main sous ce temps rafraîchissant, qui les enveloppait jusqu'à atteindre les premiers buissons couvrant l'entrée du parc. Deux toboggans rouges perceptibles au loin trônaient au milieu de l'aire entouré de diverses autres attractions. Tout autour, des bancs de bois sombre étaient disposés en cercle, permettant aux familles de se reposer tout en gardant un œil sur leurs enfants étonnement nombreux à se rendre ici en cette saison. Les cris et bruits de chamailleries couvraient les légers avertissements des parents, qui s'évaporaient dans l'air sous une atmosphère joviale et resplendissante. Jien s'efforça alors de se montrer un brin enthousiaste, compte tenu du déplacement qu'avait effectué son père pour l'emmener jusqu'ici. En courant vers l'un des toboggans, il jeta un regard vif et plein d'entrain au jeune homme qui avait pris place sur un banc juste en face après avoir prié le petit garçon de faire attention en jouant. Celui-ci lui avait répondu par un sourire enjoué ainsi qu'un rapide signe de tête, puis s'était éloigné dans la brume rejoindre les autres enfants afin de s'amuser en leur compagnie. Zakuro demeurait assis le regard évasif, se frottant de temps à autres les mains pour se réchauffer sous cette fraîcheur hivernale. Par moments, il jetait un œil devant lui pour s'assurer que tout se passe bien du côté de son jeune fils. Les minutes qui s'écoulaient lui semblaient durer une éternité. Il ne s'était plus habitué à sortir autrement que pour se rendre à son travail et cette escale avait fait naître en lui une sensation inconfortable. Il lui venait souvent l'impression que tout le monde aux alentours l'observait, se demandant sans doute ce que venait faire un homme à l'allure si pitoyable en un lieu de divertissement. Telle était désormais l'image qu'il tenait de sa propre personne. Toutefois, aujourd'hui, il avait daigné soigner son apparence : il s'était rasé de près, avait coupé un peu ses cheveux qui devenaient trop longs et abîmés et s'était rafraîchi le visage avant de sortir. Ainsi, le jeune homme arborait un air plus présentable que les jours précédents, mais conservait tout de même une certaine marque de fatigue sur ses paupières.
Par ce temps incertain, il se sentait las, noyé sous tous les cris d'enfants et discussions qui se propageaient de part et d'autres de ce grand espace vert. Le vent avait au moins la courtoisie de transporter au loin ses pensées qui s'évanouissaient dès qu'il fermait les yeux, porté par le bruit qu'il percevait d'en face. Toutefois, Jien ayant l'air de passer un bon moment, Zakuro s'essaya tout de même à arborer un sourire au coin des lèvres à chaque fois qu'il croisait son regard. D'autres personnes défilaient devant lui, plus nombreuses les unes que les autres, sans que le jeune homme leur prête attention. Il n'entendait plus rien aux alentours, se laissant porter par un sentiment enveloppant et morose qui l'empêchait de penser. Rien ne semblait plus exister autour de lui tandis qu'il maintenait son regard au sol, la bouche légèrement entrouverte. Il régnait désormais un silence complet, apaisant les ardeurs de son esprit avant que la brume ne se lève. Puis, doucement et sans qu'il ne s'en aperçoive, un ombre vint alors le rejoindre ; une voix qui semblait lointaine et étouffée l'appelait tout en voulant attirer son attention : un son que le yokai reconnaissait vaguement, mais sur lequel il était incapable de mettre un visage. Le jeune homme ferma doucement les yeux lorsqu'une main vint se poser sur son épaule, le forçant à diriger le regard vers sa droite d'où venaient ces doigts fins et fraîchis par la température. Il fut alors pris d'un brusque sursaut en observant avec étonnement la femme qui se trouvait à ses côtés et qu'il reconnut instantanément. Ses longs cheveux bleus encadraient son visage par dessus son blouson noir et quelques mèches dansantes dépassaient énergiquement de son écharpe. Elle adressa un adorable sourire au yokai qui lui rendit sous peu, non sans une certaine difficulté. Il la salua maladroitement, soudainement gêné par sa présence qu'il n'avait pas envisagée. Néanmoins, la jeune femme, qui ne semblait pas avoir remarqué l'état dans lequel se trouvait son interlocuteur, engagea timidement une conversation presque anodine.
- Je tenais à vous remercier, lança-t-elle alors, surprenant celui qui se trouvait à ses côtés. Je ne pensais pas vous retrouver dans ce parc, annonça-t-elle ensuite avec autant d'innocence dans le regard qu'à leur première rencontre.
Zakuro ne lui répondit pas, il continuait à contempler l'horizon d'un air songeur. Le vent semblait s'être calmé tandis que les nuages se dissipaient légèrement dans le ciel, écartant ainsi la perspective d'une averse qui se faisait pourtant ressentir. Après leur rencontre lors de la soirée du festival, Zakuro avait finalement décidé de raccompagner cette inconnue chez elle. Pensant qu'il était dangereux pour elle de rentrer seule à cette heure tardive, il lui avait innocemment proposé de rester à ses côtés jusque devant sa demeure. Cette dernière avait accepté avec plaisir, le remerciant aujourd'hui une nouvelle fois pour sa bienveillance. Au fond, il pressentait qu'elle n'avait pas osé lui poser la question directement, mais était tout de même craintive d'aborder seule les ruelles sombres de la ville. Il l'avait alors quittée comme promis devant le portail de sa maison de briques, avant de repartir quelques instants plus tard.
- J'accompagne mon fils ici, expliqua-t-il après quelques minutes, sous le regard intéressé de celle qui se tenait à ses côtés.
Il désigna d'un geste le petit garçon qui jouait joyeusement au loin, l'invitant ensuite à le rejoindre. À l'entente de sa voix, Jien tourna rapidement la tête dans sa direction, intrigué par la présence de cette inconnue aux côtés de son père. Il retrouva alors ce dernier en courant maladroitement sur le sol presque givré avant de saluer énergiquement la jeune femme, qui se présenta à son tour.
- Je m'appelle Horan, annonça-t-elle dans un grand sourire qui enclora ses yeux profonds.
En expliquant brièvement à son fils sa rencontre avec elle, Zakuro songea alors étonnamment qu'il ne connaissait même pas son nom. Tous deux discutèrent un moment, laissant le petit garçon repartir après avoir fait rapidement la connaissance de cette inconnue. Tandis que le jeune homme regarda une nouvelle fois son fils s'éloigner, il affichait à présent un léger sourire. Horan questionna alors le yokai sur l'âge de son enfant, se plaisant à tenir la conversation avec lui en cette froide journée. Il était un pur hasard qu'ils se rencontrent en ce jour, aussi tenait-elle à en profiter pour discuter un peu avec celui qu'elle avait rencontré auparavant et dont elle ne savait rien.
La jeune femme lui expliqua alors qu'elle passait dans les environs pour une promenade habituelle et traversait souvent cet aire afin de rentrer chez elle. Elle appréciait y voir les enfants s'amuser, songeant à celle qu'elle était autrefois avec tout autant d'innocence. Quelque part, cette joie dont ils faisaient preuve avec autant de détachement donnait à son cœur une liberté qu'elle souhaitait chérir. Elle resta ainsi assise pendant environ une heure à discuter de choses et d'autres avec Zakuro, un moment durant lequel tous deux apprirent vaguement à faire connaissance. Après cela, réfléchissant à ce qu'elle avait encore à faire à la maison, elle était finalement rentrée chez elle en adressant un visage radieux au yokai, qui la considéra quelques instants tandis qu'elle s'éloignait.
Captivé par la vision de cette silhouette qui disparaissait peu à peu, le jeune homme se sentit soudainement moins étouffé par l'environnement, moins oppressé par les bruits et regards des alentours qu'il ne percevait plus comme pesant sur lui. Il releva alors lentement la tête, partiellement revigoré par l'échange qu'il venait de tenir avec Horan, qu'il était serein de connaître un peu mieux. Ce fut comme si le fait de tenir une conversation, aussi banale soit-elle et même en présence d'une inconnue, lui avait redonné un peu d'entrain alors qu'il s'enfermait dans un silence profond depuis son arrivée ici.
Au bout de trois longues heures, les deux garçons retournèrent à la maison sous un brouillard épais. La pluie perçait difficilement les nuages et l'atmosphère était plutôt lourde : un orage se faisait pressentir, mais n'était apparemment aucunement décidé à faire irruption dans les prochaines minutes.
Lorsqu'ils arrivèrent au domicile, le jeune homme s'empressa de déposer ses affaires sur la chaise de la cuisine, laissant son fils se précipiter à la salle d'eau afin de prendre un bain chaud. Les températures s'étaient graduellement écroulées pour laisser place à une brise glaciale sur les derniers mètres les séparant de leur demeure. Le yokai passa directement après Jien, constatant la bonne humeur de ce dernier visiblement ravi de l'après-midi qu'ils venaient de passer ensemble. Alors, il pensa qu'il avait eu raison de céder à la demande du petit garçon pour se rendre au parc. Celui-ci semblait s'être beaucoup amusé et n'avait eu de cesse de le répéter à son père durant le dîner, qu'ils partagèrent cette fois tous les deux avec enthousiasme.
Depuis des semaines, Zakuro n'avait fait qu'accompagner son fils lors du repas sans vraiment prendre la peine de manger réellement, mais ce soir-là, il avait souhaité se joindre à lui, comme pour le remercier de sa joie communicative. Ce état de fait ne fit que ravir Jien qui, confiant, l'encouragea alors à effectuer d'autres sorties avec lui dès qu'il aurait du temps libre, mentionnant qu'il adorerait passer davantage de journées comme celles-ci en sa compagnie. À ces mots, le yokai fut très touché de l'intérêt grandissant que lui portait chaque jour son fils. Lui qui craignait que ce dernier souffre trop de la situation dans laquelle ils se trouvaient, il semblait qu'au contraire, c'était lui qui prenait désormais les choses en main afin de pouvoir lui redonner le sourire. En y réfléchissant, il se dit qu'il devait accepter la proposition de Jien. Lui aussi, finalement, s'était étonné de passer un agréable après-midi dehors malgré le froid et les nombreux inconnus peuplant l'aire de jeux. Peut-être n'était-ce dû qu'à la compagnie de son enfant, mais qu'importait le cas, il souhaitait lui aussi faire des efforts pour contempler à nouveau ce sourire si sincère se dessiner sur les lèvres du petit garçon qui comptait tant à ses yeux.
Ainsi, les jours suivants, le jeune homme reprit peu à peu l'accoutumance de sortir en compagnie de Jien, qui faisait tout son possible pour le pousser à s'amuser. Ils finirent par se rendre chaque soir au parc, profitant du temps libre accordé au yokai en dehors de ses horaires de travail pour passer quelque temps ensemble. Toutefois, cette constante fatigue émotionnelle refusait de le quitter. Les week-ends, ils allaient tous les deux se promener dans la forêt à travers les sentiers de noisettes qui pointaient encore du bout des arbres. Ces instants leur semblaient si apaisants qu'ils prirent rapidement l'habitude de les ancrer à leur quotidien.
Au travail, le jeune homme avait retrouvé une certaine rigueur et le soir, il se laissait volontiers porter par le sommeil qui le rattrapait aux alentours de minuit. S'il avait réussi à reprendre un léger contrôle sur son rythme de vie, il continuait tout de même à trouver certaines heures de la journée atrocement longues et ne parvenait pas toujours à apprécier les sorties autant qu'il le voulait, rattrapé par cette constante tristesse qui martelait son cœur. Toutefois, au fil des jours, il retrouvait peu à peu cette joie de retourner à la maison pour y voir son fils l'accueillir avec toujours plus de gaieté. L'amour que lui portait Jien était d'un grand secours au yokai qui se sentait toujours quelque peu perdu, si bien qu'il se demandait continuellement ce qu'il ferait sans lui.
Souvent, la peur que son fils disparaisse envahissait son cœur jusqu'à ce qu'il résonne et prenne compte de la situation. De toute évidence, le petit garçon faisait tout son possible pour rendre leur quotidien plus agréable et s'était même essayé à la cuisine un soir afin de soulager le jeune homme, qui rentrait d'une longue journée. Face à tout cela, ce dernier ne pouvait que s'en remettre à cette certitude : Jien ne disparaîtrait jamais de sa vie comme l'avait fait son épouse. Régulièrement, il répétait à son enfant combien ses efforts lui étaient précieux, qu'il n'avait désormais plus que lui sur qui compter, ce que l'enfant comprenait avec une certaine amertume. Ainsi, il s'efforçait d'accompagner son père jusqu'à ce que vienne pour lui l'heure d'aller se coucher. De cette façon, il pouvait profiter entièrement de la présence du yokai, qui ne restait plus seul très longtemps avant de dormir. Depuis quelque temps, celui-ci avait repris l'habitude de sommeiller dans la chambre qu'il partageait autrefois avec Shiera. Bien que les souvenirs qui y demeuraient le laissaient encore quelques fois découragé, il passait tout de même de meilleures nuits dans un vrai lit que sur le canapé du salon, qu'il finit par quitter définitivement.
Zakuro avait à nouveau rencontré Horan par une journée hivernale quelques mois plus tard. Ils s'étaient cette fois aperçus aux abords d'un ruisseau à présent gelé par la fine couche de glace, qui s'était déposée délicatement à l'extrémité de l'eau. La jeune femme était passée ramasser quelques branches pour l'hiver comme à son habitude en cette saison tandis que le yokai était, lui, à la recherche de divers endroits qu'il n'avait pas encore explorés. Plus qu'un lieu, c'était désormais une présence qu'il prospectait sans cesse et sans doute vainement à travers ces paysages si discrets. À se promener de la sorte aux alentours, il regrettait toutes ces journées où il s'était empêché de sortir que ce soit à cause du travail ou de sa situation actuelle, prenant à nouveau le temps d'apprécier le calme qui régnait aux confins des terres retirées de la ville.
- Vous semblez plus joyeux que lors du festival, avait fait remarquer la jeune femme au bout de longues minutes de conversation.
Un sourire nerveux vint alors recouvrir les lèvres de Zakuro qui baissa lentement les yeux. Comme elle venait de lui faire la remarque, il semblait en effet que son comportement ait quelque peu changé depuis leur première rencontre. Alors que de petits flocons chutaient gracieusement du ciel, le yokai sentit son corps se figer tandis qu'il hocha amplement la tête. Étonnamment, il se sentit pris d'une volonté de se confier à cette humaine encore presque inconnue. Comme elle était la seule personne présente à ce moment-là et qu'il ne pouvait décemment pas parler de cette histoire à ses collègues de travail, il se mit à lui dévoiler innocemment cette partie si délicate de sa vie dont il n'avait encore fait part à personne hormis son fils. À ses collègues, qui lui avaient fait de nombreuses remarques concernant la dégradation de son état de santé, il ne leur avait mentionné que le minimum et avait préféré couper tout contact avec la plupart de ses amis et connaissances. Pourtant, aujourd'hui, il se livra à cœur ouvert à Horan sans qu'elle ne lui ait posé la moindre question. Il s'était tu depuis trop longtemps en constatant avec impuissance les ravages de son mutisme. Comme il ne la connaissait que très peu, il ne redoutait aucun jugement de sa part et se disait que, dans le pire des cas, il pourrait toujours agir comme si rien ne s'était passé. Par une simple remarque, il lui narra alors la situation dans laquelle il se trouvait, ainsi que la façon dont il pouvait compter sur son fils au quotidien pour le sortir de cette mélancolie dévastatrice dans laquelle l'avait plongé son épouse depuis quelques mois.
Soudain, il réalisa pleinement à quel point ces circonstances le faisaient souffrir et ressentit une vive douleur dans la poitrine. Jamais il ne s'était livré comme il était en train de le faire, c'était comme si ses lèvres se mouvaient seules afin de dévoiler cette histoire qui le rongeait de l'intérieur. Il ne pouvait contrôler le flux de paroles qui s'élevait dans les airs, comme pour le libérer d'un poids excessif qui l'entraînait vers un abattement dont il ne parvenait à se défaire. Curieusement appuyé par une oreille attentive, le jeune homme termina jusqu'au bout son récit pleinement soutenu par le silence dont son interlocutrice faisait preuve. Il se sentit alors moins pathétique, songeant en racontant son histoire dans la pure vérité qu'en fin de compte, il n'avait quasiment aucune raison de continuer à se blâmer. Jamais, il n'aurait entrepris une quelconque action ayant pu blesser sa compagne comme elle l'avait fait. Le mal dont il s'était accusé, il s'en était presque aussitôt excusé auprès d'elle, sans que la yokai ne lui accorde pour autant de l'attention. Par ses actes, elle s'était permis l'interdit, ne se souciant guère des sentiments du jeune homme qu'elle aurait précipité à sa perte s'il s'était trouvé seul à ce moment-là. Au fil de la discussion qu'il menait, ses pensées furent étrangement appuyées par celle qui se tenait à ses côtés.
- Je pense que vous n'avez rien à vous reprocher, avoua-t-elle, les pupilles dirigées vers l'étendue d'eau qui se dépliait devant eux.
Le jeune homme la considéra un instant avant de détourner rapidement ses yeux presque écarquillés. Alors, il songea délibérément à la remarque que venait de lui faire son interlocutrice. Ce fut sans aucune hésitation qu'il s'était dévoilé sincèrement et librement à cette personne allouée d'une grande gentillesse, certainement en mesure de comprendre et d'interpréter ses souffrances. Ces confidences lui firent prendre conscience qu'elle était dotée d'une grande dévotion ainsi que d'une extrême sensibilité, laissant paraître un certain malaise dès qu'il lui évoquait son passé douloureux. Elle l'écoutait raconter son histoire avec toujours plus d'attention, arborant une expression réellement affligée lorsque Zakuro lui révéla qu'il était inutile de continuer à persuader son épouse : celle-ci ne reviendrait certainement plus à la maison. À plusieurs reprises, il avait bien tenté de le faire, mais ses démarches étaient toujours restées désespérément sans succès. Shiera ne se laissait convaincre par de vaines paroles pourtant honnêtes, comme s'il n'y avait plus en elle une once de sentiment envers son mari. Puisqu'elle l'écoutait d'une façon tout à fait novatrice, le yokai devina que la jeune femme se souciait de sa condition, même si cette dernière ne lui était guère familière. Elle ne semblait pas être le genre de personne à demander un retour en échange d'un service, mais plutôt de se livrer âme entière à venir en aide à quelqu'un si on lui en confiait la tâche. Tout du moins, c'était ainsi qu'il la percevait tandis qu'il lui faisait librement part de cette sombre histoire.
Depuis son enfance, elle avait beaucoup déménagé. Originaire d'une famille plutôt aisée, il lui était arrivé de voyager au moins une dizaine de fois dans divers pays. Ainsi, elle avait vu dès son plus jeune âge des paysages différents, fait de nombreuses rencontres et avait pu s'enrichir d'une grande culture. Ce ne fut qu'à l'aube de ses quinze ans que la jeune femme découvrit la raison de ces nombreux départs. Une sœur, âgée d'environ deux ans de moins qu'elle, s'était noyée dans un bassin non loin de leur première maison. Suite à ce drame, ses parents avaient voulu à de nombreuses reprises changer d'horizon, souhaitant fuir à tout prix ce passé qui les hantait ainsi que cette silhouette fantomatique, qui gardait à présent leur ancienne demeure. Comme cette fille qui était à peine plus jeune qu'elle disparut très tôt, Horan n'eut pas l'opportunité de la connaître ni même de se souvenir d'elle. Ses photos avaient également été emportées dans un endroit inconnu, effaçant ainsi toute trace de cette enfant désormais perdue au loin. Depuis quelques années, sa famille s'était installée dans cette maison plutôt grande de prime abord. Dès lors, ses parents avaient finalement pris la décision de ne plus quitter cet endroit, comme s'ils y avaient enfin trouvé la paix qu'ils recherchaient depuis de nombreuses années. Ce fut pour ainsi dire le dernier lieu qu'ils occupèrent de leur propre volonté. Le calme régnant leur permettait d'apaiser leurs cœurs des souffrances qu'ils avaient eu tant de mal à cacher à leur première enfant. En les voyant sans cesse se forcer à sourire, Horan s'imaginait qu'ils lui reprochaient une chose dont elle ignorait l'existence. Toutefois, elle avait toujours tenu à faire de son mieux pour tenter de leur faire oublier ces troubles, qui ne lui furent que tardivement révélés. Dès lors, elle avait redoublé d'efforts afin de les aider du mieux qu'elle le pouvait. Les jours furent sombres et difficiles, quand bien même aujourd'hui la jeune femme se félicitait d'être parvenue à un tel résultat. Sa famille semblait plus soudée que jamais et paraissait avoir enfin surmonté ce terrible coup du destin, qui les avait frappés des années auparavant. Elle avait également peu à peu repris confiance en elle en devinant alors de véritables sourires s'afficher graduellement sur le visage de ses géniteurs. Durant une longue période, elle n'avait songé à emménager ailleurs même si elle était pourtant en âge de le faire. Elle souhaitait avant tout conserver cette prospérité et avança le fait qu'elle se sentait autrefois légèrement coupable d'abandonner ses parents à leur sort, si jamais elle devait s'en aller. Aujourd'hui, elle devinait qu'ils pourraient vivre seuls en songeant au fait qu'elle ne laisserait aucun regret derrière elle le jour où elle quitterait le domicile.
Ce fut la confession à laquelle Horan se livra au jeune homme, souhaitant lui faire comprendre qu'il lui serait toujours possible de surmonter sa situation sous le temps qui faisait son travail, dès lors qu'il lui resterait une présence pour veiller sur lui. Aujourd'hui, elle ne ressentait plus aucune douleur à raconter cette histoire et prenait même plaisir à reconsidérer ces souvenirs qu'elle gardait au fond d'elle. Même si elle ne connaissait pas encore la tournure que prendrait sa vie ni celle de son interlocuteur, elle envisagea tout de même le fait qu'elle devait lui faire part de sa situation si cela pouvait lui être utile. Elle se conforta finalement dans cette pensée en observant les yeux désormais brillants de celui qui l'écoutait avec attention. Peu à peu, le visage du yokai se détendit tandis qu'il sentit une vague bienfaisante l'envahir. Ses émotions s'apaisèrent calmement alors qu'il appréciait le réconfort spontané de la belle jeune femme qui se tenait à ses côtés.
Durant les jours qui suivirent, tous deux entreprirent de garder un contact régulier par téléphone. Se voyant de temps à autres lorsqu'ils avaient du temps libre, ils prenaient ainsi le temps de se raconter chaque détail de leur journée. Régulièrement, Horan tenait à connaître la nouvelle situation de son interlocuteur, la manière dont ce dernier abordait les heures qui défilaient, s'il les considérait toujours comme mornes et infinies. Ce n'était pas comme si elle jouait le rôle d'une psychologue pour lui, mais le yokai la considérait presque ainsi tandis qu'il se livrait à elle sans crainte. À ce moment, elle était la seule personne qui pouvait comprendre ce qu'il traversait et le jeune homme appréciait pleinement les moments passés en sa compagnie. Alors qu'il lui faisait part de ses sentiments concernant la journée qu'il venait de passer, il se prit facilement à cette habitude et ressentait de plus en plus souvent le désir de la voir.
Lors de leurs discussions, Zakuro pouvait se livrer sans honte à ce qu'il ressentait sans que cela ne lui paraisse étrange. Lui et cette femme n'étaient pas spécialement proches, mais c'était paradoxalement cette distance qui gardait leur relation si saine et sincère sans lui causer de tracas. La neutralité dont faisait preuve Horan face à ses propos l'encourageait chaque jour à se remettre de cette épreuve et dissipait peu à peu sa culpabilité. Dès lors, il se montra plus impliqué au travail, souhaitant de tout son cœur se réengager sur une voie modérée et positive. Les obstacles lui parurent légèrement moins imposants, du moins sentait-il un certain renforcement à être soutenu par la jeune femme dont il avait fait la connaissance le soir du festival. Elle avait su trouver les mots pour lui redonner le courage d'avancer petit à petit et le yokai ne désirait gâcher ces efforts pour rien au monde, maintenant qu'il se sentait plus confiant. Il prenait à présent chaque minute de son temps libre pour les consacrer à son fils, l'emmenant jouer à plusieurs endroits et lui faisant ainsi partager de nouvelles choses à ses côtés. Toutefois, la maison ne retrouva plus son aspect d'origine. Le délabrement s'était tant fait sentir que tout ne pouvait être facilement remis en ordre. Le jardin était à l'aube de ses derniers instants tandis que l'intérieur se maintenait tant bien que mal dans un état stable. De temps à autres, Jien insistait pour aider son père au ménage ou au rangement, mais c'était comme si leurs efforts demeuraient vains tant les alentours agonisaient.
- Je devrais prendre quelques jours de congé, déclara Zakuro un soir, après être rentré du travail.
Le petit garçon, qui était assis sur le canapé, fixa soudainement son père avec étonnement. Le jeune homme paraissait plus apaisé et serein que quelques semaines auparavant et arborait désormais un visage lisse dont les yeux avaient partiellement retrouvé de leur éclat. Pourtant, à passer l'intégralité de son temps compagnie de son fils où à son travail, il n'était pas surprenant qu'il puisse avoir besoin de prendre du repos. Le yokai confia alors à Jien qu'il comptait profiter de ces journées afin de remettre la maison ainsi que le jardin en état, du moins tenterait-il de le faire. À cette nouvelle, le petit garçon soupira faiblement. Une lueur d'inquiétude transperçait son regard. Ce dernier savait pertinemment que la tâche serait lourde afin de s'occuper de tout ceci et que son père aurait sûrement besoin de son aide. En plus de cela, l'état de santé du jeune homme ne s'était pas suffisamment amélioré et son fils s'inquiétait de le savoir entreprendre tant de choses d'un seul coup. Il ne s'était pas encore remis psychologiquement de la situation non plus, mais souhaitait avant tout pouvoir occuper son esprit ailleurs en tentant de remettre en forme cette demeure autrefois choisie par son épouse pour sa beauté désormais envolée.
La saison hivernale venait définitivement de percer, admettant dans les intérieurs la chaleur réconfortante d'une cheminée. Le yokai s'était attelé à arracher toutes les mauvaises herbes desséchant au milieu de ce qu'il restait de fleurs dans la cour blanchâtre. Sur les vitres, quelques brins de givre se mêlaient à une légère buée aux aguets, apparaissant et disparaissant au fil des heures que la journée laissait s'écouler. Les herbes s'étaient peu à peu teintées d'un brun verdâtre partiellement recouvert de légers flocons irréels, perdus dans la brume. À l'intérieur de la maison, les crépitements de la braise sur les bûches se faisaient de plus en plus doux, laissant deviner le tarissement nerveux d'un bois noir cendre. Soufflant dans ses mains pour les réchauffer, le jeune homme dévisageait la pile de sacs qu'il avait entassés nonchalamment aux abords de la demeure. De cette dernière semblait se dégager une atmosphère un peu plus accueillante, appuyée par les brins de neige déposés ci et là sur les branches des arbres essoufflés. Le givre s'était fait plus intense, jusqu'à recouvrir entièrement les sentiers partant de la maison devenue raide. Un décor assez illusoire s'offrait à lui où tout n'était que blanc immaculé, dévoilant parfois ses traces de pas dans l'épaisse couche de neige.
Il avait fallu des semaines au yokai pour arriver à cela, mais ce dernier était enfin parvenu à rendre plus habitable ce lieu qui renfermait tous ses souvenirs. L'hiver étant installé, il valait de soi que le jardin ne serait pas d'une grande animation. Néanmoins, il était désormais propre et ordonné, et s'offrait ainsi la perspective de renaître pleinement à la saison prochaine. Zakuro promena alors ses émeraudes profondes aux quatre coins de cet endroit, qu'il reconnaissait déjà plus qu'avant. Un pincement lui survint au cœur tandis qu'il observait ce contraste : il pouvait à présent retrouver la demeure dans laquelle ils avaient choisi de vivre lui et son épouse, de fonder une famille et d'être heureux. Alors qu'il considérait tout cela, ses yeux se noyèrent sous cette vague de neige qui tapissait le sol. Lentement, son visage se ferma sous un teint blêmi pendant qu'il s'assit un instant.
