CONFUSION
Elena ouvrit les yeux avec difficulté, c'était d'autant moins évident que le blanc de la pièce reflétait la lumière éblouissante du soleil passant à travers la fenêtre.
Elle passa une main sur son visage, tentant de se concentrer sur autre chose que sa tête qui cognait. Elle ressentait chaque battement de cœur résonner dans son crâne à la façon d'une grosse caisse de tambour. La migraine la terrassait, et lasse de la combattre elle préféra refermer les paupières.
Elle fit la moue. L'obscurité atténuait un peu la douleur qui sanglait son esprit mais son bras lui faisait atrocement mal, l'aiguille de sa perfusion ayant visiblement dérapée. Elena soupira, elle détestait les hôpitaux…
C'est seulement à cet instant que l'étrangeté de la situation lui sauta à la figure. Que faisait-elle dans un hôpital ?
Elle avait beau chercher, elle ne se souvenait que d'un grand vide… Quoiqu'à bien y réfléchir, elle se rappelait d'une fête. Pas très bonne, elle avait été contente de retrouver le chemin du retour. Et elle avait ce souvenir d'eau, partout autour d'elle, sur elle, en elle. Une vision revenait sans cesse dans ses pensées, celle d'un visage d'homme, un très bel homme, aux yeux d'un bleu unique et incroyable, et aux cheveux d'un noir de jais trempés…
Bon sang ! Ses yeux s'ouvrirent tout grands. Elle était dans la voiture, après cette fête, et la fatigue jouant, elle s'était allongée sur les sièges arrières, souhaitant se reposer un peu, juste le temps d'arriver dans son lit. Son père conduisait, sa mère à ses côtés, à la place du mort… Elle se souvenait de cette impression de chute, étouffante, et puis du bruit du choc qui s'ensuivit. Elle se souvint de cette eau glacée qui imprégnait ses vêtements et s'infiltrait par son bouche ouverte d'avoir crié. Et enfin cette bouffée d'oxygène, celle longue inspiration après autant de temps en apnée, le soulagement… Et ce visage, au-dessus d'elle, plus hébété qu'inquiet...
Quelque chose n'allait pas, en fait rien n'était normal. Elle était toujours en vie, à l'hôpital, mais seule. Où étaient ses parents ? Étaient-ils encore en vie ? Avaient-ils réussi à sortir ?
La panique la fit suffoquer, affolant le moniteur cardiaque auquel elle était reliée. Une infirmière, alertée par celui-ci, accourut dans la pièce, inquiète, ouvrant la porte à la volée.
-Ah Mlle Gilbert, vous êtes réveillée.
Ses traits se décrispèrent et un sourire fleurit sur sa bouche.
-Voilà une bonne chose. Ne vous faites pas de soucis, vous êtes en sécurité et saine et sauve. Comment vous portez-vous ? Pas de douleurs ? Avez-vous des pertes de mémoire ou d'orientation ?
Elena secoua la tête. Elle la perturbait avec toutes ses questions. Tout se bousculait dans ses pensées et elle ne parvenait pas à y remettre de l'ordre. Sa bouche était sèche et pâteuse, comme si elle n'avait plus parlé depuis des siècles.
-…Parents… ? dit-elle d'une vois rauque.
L'infirmière éluda sa question et lui servit un verre d'eau en plastique.
-Tenez, cela vous fera un grand bien.
Comprenant qu'elle n'aurait pas de réponses sans accepter au moins cela, Elena vida d'une traite le gobelet. Le liquide transparent se répandit dans sa bouche avant de descendre dans sa gorge. La sensation de frais était certes agréable, mais la jeune femme sentit monter des haut-le-cœur depuis son estomac. Le souvenir de l'eau du fleuve s'immisçant en elle était encore trop présent dans son esprit, la rendant malade.
Elle rendit aussitôt sur les draps blancs et sentit ses yeux se remplir de larmes. Elle ne comprenait pas réellement ce besoin irrépressible de pleurer de tout son corps, mais les perles salées dévalaient déjà sur ses joues, bientôt les sanglots la submergèrent et elle s'enfouit sous son oreiller.
L'infirmière eut une mine contrite, à la vue de cette pauvre enfant qui aurait encore bien des malheurs à apprendre dans les moments suivants. Elle vérifia la perfusion et y ajouta un trait de morphine.
Peu à peu, Elena sentit ses pleurs se tarir. Ses yeux papillonnaient sous la fatigue soudaine, artificielle, lourde. Une seconde plus tard, elle était profondément endormie.
Lorsque son regard sombre apparut de nouveau, le soleil était couché. Son petit frère, Jeremy et sa tante Jenna étaient installés dans des fauteuils à l'aspect rude. Ils sommeillaient l'un sur l'autre. Le silence régnait dans la chambre, le moniteur cardiaque avait été débranché. La présence des membres du reste de sa famille, et l'absence de ses parents étaient inquiétantes. Car même s'ils avaient été dans une autre pièce, Jeremy ou Jenna aurait été avec eux… Bizarrement, Elena se sentait bien. Elle aurait du paniquer, crier et arracher sa perfusion pour partir à leur recherche, mais allongée là parmi ces draps rugueux elle constata qu'elle était parfaitement calme. Certainement l'effet des médicaments qui persistait comprit-elle.
Elle observa les lieux. C'était une chambre d'hôpital individuelle, basique. En plus de son lit, des deux fauteuils et de son matériel de soin, il y avait pour tout autre meuble une petite table sur laquelle reposait une bouteille d'eau et le gobelet qu'elle avait utilisé précédemment ainsi que la télécommande de la télévision accrochée devant elle. Un lavabo se trouvait dans le coin, à proximité de la porte qui devait mener à la petite salle de bain. Une autre porte se trouvait à côté d'elle, sûrement un placard. Et plus loin, l'entrée, dont la porte était entrouverte.
C'est alors que le rai de lumière s'élargit en provenance du couloir. Une ombre, furtive, se fraya un chemin jusqu'à elle. Lorsque celle-ci se pencha vers elle, elle reconnut le visage de son inconnu, celui qui s'imposait sans cesse dans son esprit.
Elle le scruta, curieuse. Elle détailla ses traits fins, sa mâchoire parfaitement dessinée, son nez droit et ses yeux, fidèles à son souvenir, d'un bleu électrique magnifique. Ses cheveux couleur corbeau étaient en bataille et certaines mèches retombaient négligemment sur son front. C'était vraiment un homme séduisant, un des plus beaux qu'il lui été donné de voir. Et lorsqu'il lui sourit, elle en eut le souffle coupé…
