Tout d'abord, merci Lulu je suis vraiment contente que tu aies aimé ce début ! La suite est enfin là, désolée d'avoir mis un mois pour l'écrire. Merci aussi Rumi, je suis ravie que ce couple te plaise, après tout si j'écris dessus c'est que je les adore également ! Enfin voilà, j'espère que cette deuxième partie vous plaira autant que la première à laquelle vous avez fait un accueil si chaleureux. Sinon, mes exams ayant lieu (en majorité) la semaine prochaine je devrais pouvoir revenir sur l'ordi plus souvent ensuite et ainsi continuer LŒDC comme on me l'a réclamé !

D'ici là, enjoy !


Christa rentrait du lycée, parcourant de son pas calme habituel les rues qui composaient son chemin quotidien. Une brise douce soufflait et au soleil encore haut dans le ciel malgré l'heure on sentait que l'été ne tarderait pas à arriver. Observant du regard la course des nuages, sa main était nonchalamment glissée dans la poche de sa veste, là où elle avait pris l'habitude de la mettre afin de sentir immédiatement l'arrivée de tout nouveau message. Sa rencontre avec Ymir datait d'un peu moins de trois semaines désormais, tout comme le début de sa privation de sortie, et elles se parlaient régulièrement depuis. Certains jours elles discutaient toute la journée, d'autres elles se contentaient de petites anecdotes sans grand intérêt, voire d'un simple « bonne nuit » au moment du coucher. Ce n'était pas grand-chose, mais c'était. Heureusement pour la petite blonde, son altercation en cours d'anglais n'était jamais remontée jusqu'aux oreilles de sa mère, ce qui expliquait que son portable ne lui ait pas été confisqué. Par contre, elle avait eu bien du mal à satisfaire la curiosité dévorante de Sasha, qui ne comprenait pas le brusque changement chez sa meilleure amie de coutume si tranquille. Des oiseaux pépiaient dans les arbres et Christa sourit en les écoutant, avant de sortir d'un geste fluide le téléphone qui venait de vibrer dans sa paume. Ce qu'elle lut la fit immédiatement redescendre sur Terre.

[ ce soir, toi, moi, ma moto. ]

Le message avait beau être clair et concis, il lui fallut plusieurs relectures avant d'être sûre d'avoir bien compris. Ce n'était pas qu'elle n'avait pas envie d'accéder au vœu d'Ymir, juste qu'elle ne voyait pas comment. Elle lui avait pourtant dit qu'elle était punie, l'aurait-elle oublié ?

[ Ça aurait été avec plaisir mais... tu sais bien que je ne peux pas, je suis privée de sortie… ]

Continuant d'avancer, elle attendit patiemment que la réponse arrive. La brune semblait écrire à une vitesse surhumaine, elle mettait rarement plus de quelques minutes entre deux sms – à moins qu'elle ne soit pas actuellement sur son téléphone, elle mettait alors bien plus de temps. La lycéenne se demanda vaguement à quel moment elle avait bien pu chronométrer sa vitesse de réaction pour être à ce point au courant de ses habitudes.

[ olala, quelle pathétique adolescente tu fais à obéir à tes parents, des générations d'ados en crise se retournent en ce moment même dans leur tombe à cause de toi tu sais ]

D'abord vexée, Christa commença à taper une réponse venimeuse avant de comprendre ce que sous-entendait son interlocutrice. Légèrement horrifiée et excitée à la fois, elle effaça son premier jet et écrivit pensivement :

[ Tu voudrais… que je fasse le mur, c'est ça ? ]

[ bravo petit génie ! ]

Elle s'apprêta à protester, mais ses doigts restèrent suspendus en l'air au-dessus du clavier. Sa chambre se trouvait au premier étage, mais un saut de sa fenêtre était tout à fait envisageable. Rentrer discrètement serait sans doute la partie la moins évidente, mais il lui suffisait d'emporter son jeu de clef et se faire la plus silencieuse possible. Sa mère dormait à l'étage également, elle n'entendrait donc pas la porte d'entrée. Une part d'elle avait peur, ne sachant quelle punition allait bien pouvoir lui tomber dessus en cas d'échec, mais l'autre part… avait hâte. Prise d'un petit rire enjoué, la jeune fille sourit toute seule dans la rue.

[ Très bien. A quelle heure tu passes me chercher ? ]

x

23h14, Christa commençait à se sentir nerveuse. Tout le long de la soirée elle avait été persuadée que sa mère percerait son petit plan à jour, comme s'il était écrit au feutre noir sur son front, mais rien ne s'était produit. Maintenant qu'elle était dans sa chambre, dans le noir et censée être en train de dormir, elle se demandait ce qu'elle devrait faire si sa génitrice se décidait à lui rendre visite – ce qui n'arrivait absolument jamais. Mais pire que la réaction de Lucie Lenz, c'était d'imaginer ce qui allait se produire une fois sa fenêtre franchie qui l'angoissait à ce point. Elle n'avait pas vu Ymir depuis ce qui lui semblait être une éternité, comment savoir ce qui allait se passer ? Après tout, le soir de leur première vraie rencontre était assez spécial dans ses circonstances, alors comment être sûre que l'alchimie qui s'était produite cette fois-là allait se faire à nouveau ? Faisant les cent pas dans la pièce plongée dans l'obscurité, elle s'arrêta une nouvelle fois devant son miroir pour vérifier sa tenue. C'était stupide, à croire qu'elle se préparait pour un rendez-vous avec un garçon. Sauf que ce n'était pas un rendez-vous. Et ce n'était pas avec un garçon. Se mordillant légèrement la lèvre à cette pensée, elle lissa machinalement son t-shirt usé en scrutant du regard le jean informe qu'elle s'était décidée à porter. Etant donné le dernier endroit où elles s'étaient rendues ensemble, Christa avait préféré opter pour des vêtements salissables histoire de pouvoir s'installer dans l'herbe, la terre, ou n'importe où sans craindre de se faire crier dessus plus tard lorsqu'ils finiraient au lavage. Sans parler que pour escalader la façade de sa maison, ce serait à n'en pas douter bien plus pratique qu'une robe plus mignonne mais plus encombrante. Et puis d'abord, pourquoi elle s'en faisait pour ça ? Elle allait juste voir Ymir, pas besoin de se faire jolie non plus, elle n'essayait pas de la séduire bon sang ! La vibration de son téléphone portable la fit sursauter, la sortant de ses pensées. Sa compagne était arrivée, il était temps d'y aller. Inspirant profondément, la petite blonde vérifia qu'elle avait bien tout ce qu'il lui fallait dans ses poches, avant d'ouvrir sa fenêtre avec appréhension. Elle se sentait trembler quand elle grimpa sur le rebord, mais la faible distance qui la séparait du sol la rassura un peu. Sans un regard en arrière, elle sauta.

La rue était déserte, seule une silhouette sur une moto se découpant dans le noir de la nuit. Christa accéléra le pas en la reconnaissant et la jeune femme aux taches de rousseur n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche qu'elle lui sautait déjà au cou. L'étreinte sembla la prendre de court, car elle resta sans voix, et à dire vrai la lycéenne était un peu surprise également. Elle avait juste ressenti ce besoin de la prendre dans ses bras en la voyant et elle lui avait obéi sans réfléchir. Après quelques secondes d'embrassade, la situation commença à devenir gênante mais elle ne la lâcha pas pour autant et ce malgré les toussotements d'Ymir.

« E-eh bien, que me vaut cet accueil ? »

Le ton était faussement assuré, mais elle entendait au son de sa voix qu'elle était mal-à-l'aise. Si provocante et pourtant si maladroite avec les preuves d'affection. Christa sourit à cette idée, avant d'enfin libérer la brune et prendre un peu de distance.

« Rien, tu m'as juste manqué. »

En face d'elle, elle vit la motarde rougir sensiblement ce qui l'amusa un peu plus, avant de lui tendre son casque.

« Grmpf. Allez, enfile ça, on risque d'être en retard avec toutes ces conneries.

_ En retard pour quoi ? demanda-t-elle en s'exécutant néanmoins, se glissant sagement derrière elle sur la bécane, là où était sa place.

_ Tu verras, lui répondit son interlocutrice, son piquant retrouvé en même temps que son sourire confiant. »

Elle attendit que Christa ait enserré sa taille de ses bras avant de démarrer en trombe, troublant le silence du quartier comme elle semblait en avoir pris l'habitude. Ce trajet rappelait à la petite blonde le tout premier qu'elles avaient fait, celui où elle s'était simplement accrochée à elle sans avoir aucune idée de où elles allaient. Même si elle était désappointée par cet emploi du temps mystérieux, elle se sentait grisée par le sentiment de vitesse, le vent qui faisait battre les vêtements contre son corps et l'odeur de cuir du blouson noir. Si elle ne faisait pas attention, elle finirait sans doute accro à toutes ces sensations. A moins que ce ne soit déjà trop tard. Souriant jusqu'aux oreilles, elle se pressa un peu plus fort contre le dos d'Ymir.

Après un quart d'heure de trajet, la moto bifurqua vers ce que Christa reconnut comme un terrain vague. Elle le connaissait pour être déjà passée devant, il était vaste et un promoteur avait déjà prévu d'y bâtir toute une série de villas dans les années à venir. Ce serait à n'en pas douter immense, les locataires ayant droit à leur propre parc privé étant donné la taille du site. Mais en attendant, le lieu était désert et occasionnellement utilisé par les jeunes de la ville ou la mairie pour y organiser de petits évènements locaux. Etait-ce pour une de ces raisons qu'Ymir l'emmenait ici ? Ses amis motards auraient-ils arrangé une fête autour de quelques bidons en train de brûler ? Un bruit sourd de voix lui parvenait à travers le bourdonnement du moteur, mais elle dû attendre qu'elles aient franchies le sommet d'une colline qui leur cachait la vue pour comprendre de quoi il s'agissait réellement.

« Eh merde, ça a déjà commencé, grogna sa conductrice. »

Un cinéma en plein air s'étendait à leurs pieds, des voitures en tous genres s'étant garées en désordre devant ce qui ressemblait à une grande toile blanche où les acteurs s'animaient au rythme du film qu'ils jouaient. Tandis qu'elles avançaient pour se trouver une place où s'installer, le bruit que faisait le bolide leur attira quelques regards courroucés et autres mots fleuris auxquels la brune se contenta de répondre avec une moue patibulaire voire un majeur levé pour les plus insistants. Christa fit son possible pour se retenir de rire face à cette scène. Finalement elles trouvèrent un coin d'herbe avec une bonne visibilité et assez excentré, où elles posèrent bagage. La petite blonde s'installa au sol, adossée contre la moto et attendit avec un sourire que sa compagne la rejoigne.

« Je ne savais pas que tu aimais ce genre de choses.

_ J'en raffole pas, dit-elle dans un haussement d'épaules, mais je me suis dit que toi t'aimerais bien.

_ Pourquoi ça ? demanda la plus jeune avec un froncement de sourcil circonspect.

Le sourire d'Ymir n'avait rien pour la rassurer.

_ Bah, le cadre romantique, le film de nunuche, les répliques à l'eau de rose, c'est ce que les petites filles sages aiment en général non ? »

Offusquée, Christa dû faire une tête qui reflétait son état d'esprit car la jeune femme partit dans un grand rire qui ne fit qu'aggraver sa mauvaise humeur. Elle lui tira la langue avec irritation mais ça ne fit que faire redoubler son rire d'intensité, à son grand malheur. A court, elle se décida à simplement lui donner un coup dans le bras, ce qui la calma légèrement.

« Aie, doucement tigresse, je ne suis pas sûre qu'un tel comportement soit digne d'une véritable lady !

_ Roh, tu es insupportable quand tu t'y mets ! s'exclama-t-elle avec une nouvelle grimace. »

Croisant les bras, elle se détourna de son amie dans le but évident de bouder, quand elle sentit un poids soudain et une certaine chaleur se répandre dans son dos. Ymir avait posé un de ses bras tachetés sur ses épaules, l'enserrant dans une prise amusée.

« Allez, fais pas la tête, dit-elle tout près de son oreille. Et puis, tu devrais arrêter de tirer la langue à tout bout de champ comme ça tu sais, sinon un jour il va t'arriver une bricole. »

Elle ne reçut comme réponse qu'un nouvel aperçu de sa petite langue rose, ce qui la fit doucement rire. Alors qu'elle se redressait pour se remettre contre la moto, ses yeux lançaient un avertissement joueur, quelque chose comme « tu verras ». Toujours un peu vexée, Christa ne put néanmoins contenir sa déception en sentant la chaleur d'Ymir s'éloigner de son contact, frissonnant quand un courant d'air frais vint courir sur sa nuque là où jusqu'alors une veste en cuir était posée. Mettant sa fierté et sa rancune de côté, elle se redressa à son tour avant que le bras ne se soit complètement dégagé, l'emprisonnant sans un mot entre le bolide et son dos. Ymir lui jeta un simple regard taquin, avant de juste sourire et simplement replacer son bras dans une position plus confortable.

Dirty Dancing n'était pas et n'avait jamais été le film du siècle, mais Christa devait avouer qu'il était distrayant. Elle aimait la candeur de l'héroïne au début de l'histoire, avec quelle innocence elle tentait de pénétrer dans ce monde qui ne voulait pas d'elle et avec quelle bravoure elle s'y accrochait malgré les nombreux rejets subits. Elle ne pensait pas être capable d'autant de courage, elle que le moindre coup d'œil désapprobateur faisait s'effondrer sur place. Du moins, avant. Elle glissa un coup d'œil amusé à Ymir qui baillait à côté d'elle, fixant d'un regard torve les images défilant sur la toile blanche. Ses doigts jouaient distraitement avec une mèche de ses cheveux blonds sur son épaule, reflet de son ennui sans doute, mais la lycéenne ne s'en plaignait pas. C'était plutôt relaxant. Plus le film avançait et plus elle se laissait aller franchement contre sa camarade brune, s'en servant aussi bien de radiateur que de coussin, pouffant parfois discrètement quand la ressemblance entre elle et le personnage masculin principal lui paraissait évidente. La jeune femme aux taches de rousseur se serait sans doute vexée si elle avait entendu ses pensées, ce qui ajoutait encore à son hilarité. Alors que le dénouement final approchait, Christa remarqua brusquement que les lèvres de sa compagne se mouvaient muettement, mimant les répliques que les protagonistes se disaient les uns aux autres. Elle passa la fin du film à l'observer, à la fois fascinée et franchement amusée par ce visage si las mais qui semblait néanmoins connaître l'histoire par cœur. Quand le générique de fin apparut et qu'Ymir se tourna vers elle, ce ne fut que pour rencontrer son regard goguenard.

« Répliques à l'eau de rose, hein… dit-elle avec un sourire moqueur.

_ Quoi… ?

_ Je croyais que c'était un film de nunuche, mais t'avais l'air de plutôt bien le connaître pourtant.

_ Roh ça va, la ferme ! »

Elle la repoussa mollement d'un coup d'épaule, ce qui fit rire la plus jeune. Le rouge qui colorait les joues de la motarde était plutôt adorable et elle commençait à sérieusement prendre goût au fait de la taquiner. Alors qu'elle se calmait doucement, son regard partit à la dérive et rencontra par hasard ceux de plusieurs autres spectateurs, la dégrisant lentement. Il y avait de la désapprobation dans leurs yeux, claire et nette, et ce jugement gratuit lui fit étrangement mal. La plupart avaient une simple moue qui en disait long quand il regardait la grande brune et son allure de voyou, mais c'était l'autre catégorie qui la retournait autant. Ceux qui les fixait toutes les deux, de la même façon. Ceux qui avaient bien vu qu'elles étaient deux filles. Christa réalisa soudain sa position, allongée contre son amie, le bras de cette dernière enserrant ses épaules et elle sut ce qu'ils pensaient en les regardant. Elle sentit le doute germer en elle ; elle devrait se relever non ? Se redresser et s'éloigner de la jeune femme, mettre fin à ce malentendu.

« Et puis c'est pas de ma faute, c'était le film préféré de ma petite sœur à une époque, t'imagines pas le nombre de fois que j'ai été obligée de me le taper ! »

Reprenant brusquement pied dans la réalité, elle leva un regard perdu vers Ymir qui avait simplement continué la discussion comme si de rien n'était. Elle n'avait pas remarqué l'attention dont elles étaient le centre, apparemment. Mais plus elle regardait dans ses yeux noirs, plus elle en doutait. Bien sûr que si elle a remarqué, juste qu'elle s'en fiche royalement. Et cette confiance dans son sourire arrogant, cette impertinence dans son port de tête, la petite blonde se sentit s'en gorger. Après tout, de quoi avait-elle honte ? Si Ymir n'en avait rien à faire, alors elle non plus. Souriant d'abord faiblement puis de plus en plus fort, Christa posa le bout de son menton sur l'épaule de sa compagne.

« Tu cherches juste une excuse, mais c'est pas grave si tu es fan de Dirty Dancing tu sais, personne n'est parfait. »

Et alors que l'aînée partait dans un grand râle et lâchait un flot de jurons entrecoupé de justifications, la petite blonde se remit à rire, décidant d'ignorer définitivement le regard des gens. Ils n'avaient qu'à aller se faire voir.

Les minutes lui semblèrent filer plus rapidement au retour qu'à l'allée, tout comme elle avait ce sentiment de rentrer bien trop tôt chez elle. Christa avait beau savoir qu'il était tard, qu'elle avait cours le lendemain matin, elle aurait aimé passer un peu plus de temps en compagnie de la motarde et de son sourire joueur. C'est avec un profond soupir qu'elle descendit de la moto quand sa rue se profila devant elles, et un plus long encore quand elle enleva son casque pour le tendre à sa compagne. Elle jeta un regard qui en disait long à sa maison, là-bas dans l'ombre, et son état d'âme n'échappa évidemment pas à l'attention d'Ymir.

« Qu'est-ce qui va pas ? demanda-t-elle doucement, penchant légèrement la tête de côté à la manière des chiots.

_Rien, c'est juste que… j'ai pas envie de rentrer chez moi, avoua la petite blonde. »

La tête rentrée dans les épaules, ses doigts s'emmêlaient nerveusement les uns avec les autres alors qu'elle faisait face à son aînée. Cette dernière se fendit d'un doux sourire à cette vision, avant de tendre la main pour venir envelopper sa nuque de sa chaleur. La lycéenne releva timidement le regard.

« Hé, fais pas cette tête, lui dit-elle doucement. C'est pas comme si on n'allait pas faire d'autres sorties ensemble n'est-ce pas ?

_ Oui, mais bon…

_ Par exemple, qu'est-ce que tu fais après-demain ? Si t'as rien de prévu on se retrouve à la même heure et je t'emmène faire un tour, d'accord ? »

Christa se sentait fébrile alors qu'Ymir lui souriait, ses doigts caressant la peau sensible de son cou. Elle avait chaud et son rythme cardiaque s'accélérait au fur et à mesure qu'elle se perdait dans ses yeux noirs et le compte des taches de rousseur sur ses pommettes et son nez. Attrapant sans y penser le bras toujours tendu vers elle, elle prit une grande inspiration avant d'expirer :

« D'accord ! »

Les yeux de la brune s'étrécirent un peu plus pendant que son sourire s'étirait.

« Parfait, alors à dans deux jours. »

Et, doucement, elle retira sa main, frôlant sa joue au passage et le bout de ses propres doigts tandis que la main qu'elle avait posée glissait le long de son bras. Puis, après un dernier coup d'œil et avant que Christa ait le temps de rien ajouter Ymir enfila son casque et démarra en trombe, disparaissant quelques secondes plus tard au bout de la rue. Restée sans bouger, la petite blonde laissa sa cage thoracique se remplir d'air avant de pousser un long soupir. Enfin, souriant dans le vide, elle prit la direction de sa maison, enjouée pour elle ne savait trop quelle raison.

x

« Pourquoi sommes-nous ici exactement ?

_ C'est pas évident ? »

Christa observa une nouvelle fois le décor qui l'entourait, fixant d'un œil circonspect les vêtements et accessoires qui s'empilaient sur les étagères. La boutique était petite, assez sombre, mais Ymir avait absolument tenu à l'y emmener. La brune se mouvait avec aisance dans ce qui semblait être pour la lycéenne une terre inconnue, lui prouvant s'il le fallait qu'elle connaissait ce magasin comme sa poche, elle. Des doc marteens pendaient à une chaîne au-dessus de la caisse, des foulards de toutes les couleurs s'entassaient dans des boites affichant des prix imbattables, des jeans épais et de nombreuses vestes se balançaient sur des cintres. Le lieu embaumait le cuir et l'usé, les rares clients lui jetaient un vague regard avant de se désintéresser totalement d'elle. La jeune femme aux éphélides avançait d'un pas décidé, analysant d'un œil expert les marchandises qu'elle dépassait, s'enfonçant toujours plus loin entre les allées. Curieuse malgré tout, Christa la suivit en dévorant du regard ce monde nouveau.

Après leur sortie nocturne au cinéma en plein air, elle avait réussi à rentrer chez elle sans réveiller sa mère, ce qui avait sensiblement augmenté sa confiance en elle-même. Elle avait accompli un nouvel exploit en restant éveillée toute la journée le lendemain, et ce malgré la fatigue évidente qui était la sienne. Deux jours plus tard, comme promis, elle avait retrouvé la motarde pour une autre virée sous les étoiles qui s'était terminée dans un café ouvert 24h/24, à boire un milkshake en se racontant des inepties chacune plus distrayante que la précédente. D'autres échappées avaient bien entendu suivies, toujours sous le couvert de la nuit, et la petite blonde était désormais plutôt fière de sa capacité à sauter d'une fenêtre ou traverser une maison en toute discrétion. Elle s'en serait volontiers vantée à sa meilleure amie si elle ne s'évertuait pas à lui cacher toute l'affaire, redoutant son regard désapprobateur plus que tous les autres. Et puis, aujourd'hui, Ymir avait tenu à passer la chercher plus tôt, désireuse de l'amener faire un tour en ville avant que les magasins ferment. D'abord anxieuse, Christa avait fini par accepter en prétextant à sa mère un travail urgent à faire au club.

Il faisait encore jour dehors, et c'était presque étrange pour elle de voir sa compagne dans la lumière du soleil. C'était la première fois qu'elles se rencontraient avant la tombée de la nuit et c'est sous un éclairage nouveau qu'elle avait pu la distinguer. Elle avait notamment remarqué que ses yeux n'étaient pas noirs, comme elle l'avait toujours cru, mais d'un marron-doré saisissant, presque aussi fondant que du caramel encore chaud.

« Hey, tu traînes ! »

Reprenant ses esprits, elle accéléra le pas pour rejoindre Ymir qui l'attendait un peu plus loin, les poings posés sur les hanches. Elle se tenait devant une étagère où différentes protections se trouvaient, et elle se sentit stupide de ne pas avoir compris plus tôt pourquoi elles étaient venues ici.

« Tu as besoin d'un nouveau casque ? demanda-t-elle en se haussant sur la pointe des pieds pour mieux admirer les motifs peints sur l'un deux.

_ Nope, c'est pour toi. »

Retombant à plat, elle jeta un regard interdit à la brune qui elle ne lui accorda aucune attention, entièrement focalisée sur le contrôle de l'un des modèles.

« On se voit de plus en plus souvent, il est temps que tu aies le tien bien à toi, ajouta-t-elle toujours sans un regard.

_ Oh, c'est vrai que je prends le tien à chaque fois, je suis désolée… Si jamais on avait eu un accident… »

Elle n'avait jamais pensé à cela et elle se sentait horrible d'avoir fait passer son plaisir de rouler avant la sécurité de son amie. Des images plus affreuses les unes que les autres se mirent à défiler dans son esprit alors qu'elle imaginait les pires scénarios possibles ; Ymir perdant le contrôle de sa moto et finissant le crâne fracassé sur le trottoir. Ymir se faisant emboutir par un camion et finissant le crâne fracassé sur le trottoir. Ymir pilant pour éviter un piéton et finissant le crâne fracassé sur le trottoir. Ymir le crâne fracassé sur le trottoir.

« Hm ? Ah, non, c'est pas pour ça, déclara nonchalamment la brune, envoyant valser ses inquiétudes d'un haussement d'épaules. C'est juste qu'un casque c'est vraiment spécifique tu sais, et celui-ci est fait à la forme de ma tête. Il faut qu'il soit à ta taille pour être efficace, et porté exclusivement par toi. C'est pourquoi il t'en faut un, car honnêtement parfois l'idée que tu termines le crâne fracassé sur le trottoir par ma faute m'empêche de dormir le soir. »

Christa leva les yeux vers son interlocutrice qui, bien que vaguement souriante et gênée, semblait sincère. Sans dire un mot, elle attrapa la protection qu'elle lui tendait et la glissa sur sa tête, baissant la visière opaque pour cacher son rougissement naissant. Ymir se souciait d'elle. Cette pensée lui faisait tout chaud dans le ventre.

« Alors ? Comment c'est, pas trop petit ? finit par lui demander la jeune femme, après s'être un instant étonnée de sa réaction.

_ … si, un peu je crois.

_ Tiens, prends celui-là alors, c'est du S. »

Obéissant docilement, la plus jeune procéda à plusieurs essayages jusqu'à ce que sa compagne soit satisfaite, avant que celle-ci la libère et la laisse admirer les différents casques à sa taille et lui enjoigne d'en choisir un qui lui plaise. Elle louchait de plus en plus fort sur un au motif Wonder Woman quand une question cruciale lui traversa l'esprit.

« Je n'ai pas pris assez d'argent…

_ Laisse, je te l'offre.

Elle jeta un regard atterré à Ymir avant de froncer les sourcils, plantant solidement ses talons dans le sol.

_ Certainement pas ! C'est mon casque, c'est moi qui le paye ! s'entêta-t-elle.

_ C'est pas grave je te dis, et puis je ne suis pas sûre que tu aies assez d'argent pour t'acheter une chose pareille, plaida la brune.

_ Non ! Je veux bien que tu m'avances, mais je te rembourserai dès que j'aurai assez. »

Ceci dit, elle attrapa l'objet de ses convoitises et jeta un coup d'œil farouche à son opposante, la défiant d'avoir quoique ce soit à redire sur son choix. Après une seconde de flottement, la motarde se fendit d'un sourire amusé et un rire doux s'échappa de ses lèvres tandis qu'elle se penchait pour ébouriffer sa chevelure blonde de sa grande main.

« Tu sais que tu es aussi têtue qu'une mule quand tu t'y mets ? »

Christa lui tira la langue pour toute réponse, fronçant le nez dans sa grimace. Elle n'eut pas le temps de voir passer la lueur dans les yeux noisette qu'Ymir tirait la langue à son tour, en déposant le bout sur la sienne avec un air de défi. La claque partit avant même qu'elle n'y pense, sa main venant aussitôt se poser sur sa bouche profanée, articulant des paroles incompréhensible à cause de la colère et de la gêne. Un vague oh mon dieu mais pourquoi t'as fait ça ! sembla se distinguer dans ce chaos de sons, provoquant un fou rire incontrôlable chez la plus grande.

« Je t'avais prévenue qu'il allait t'arriver une bricole, dit-elle en souriant malgré sa joue encore douloureuse.

_ Rmngm, va te faire voir ! »

Partant d'une démarche furieuse dans la direction approximative de la caisse, son casque toujours serré dans ses bras, la petite blonde écouta d'une oreille rougissante le rire naturellement expansif qui la suivait. Elle la détestait et l'adorait tellement à la fois, en ce moment même. Timidement, elle se lécha le bout d'un doigt, se rappelant à quel point la langue de la brune avait été douce et chaude contre la sienne. Explosant littéralement d'embarras en réalisant le fil de ses pensées, Christa marcha un peu plus vite sans prêter attention aux cris amusés derrière elle qui lui demandaient d'arrêter de bouder.

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« Tu fais encore la tête ? »

Le menton levé, la lycéenne se laissa glisser de la moto jusqu'au sol, ignorant superbement l'être couvert de taches de rousseur auquel elle s'était accrochée tout le long du trajet. Le soleil était toujours présent dans le ciel mais elle n'était pas dupe, elle savait bien qu'il était tard et que sa mère allait à n'en pas douter lui passer un savon, aussi avait-elle préféré rentrer dès sa course achetée. Retirant avec un peu de difficulté ce nouveau casque dont elle n'avait pas l'habitude, et préférant ignorer ses cheveux qui devaient être dans tous les sens elle jeta un regard revêche à Ymir, qui ne se démonta pas pour autant. Pire, son sourire sembla s'étirer encore. Bon sang qu'elle était énervante avec ses ridicules petites risettes aux coins de ses yeux si stupidement pétillants.

« Si tu attends que je m'excuse, tu risques d'attendre looongtemps, ajouta-t-elle en posant son menton dans le creux de sa paume, l'air insupportablement fière d'elle. Je ne regrette rien. »

Christa fit la moue, tordant ses lèvres et le bout de son nez, fit quelques pas en direction de sa maison avant de faire marche arrière et revenir vers son aînée, énervée et indécise. Quoique, en fait, elle n'était pas si énervée que cela, juste indécise. Bizarrement, il lui semblait que la colère était la réaction la plus normale à avoir dans ce genre de situation – elle l'avait tout de même… hm ! et sans sa permission ! – mais au fond, elle ne lui en voulait pas plus que cela. Certes elle avait été surprise sur le coup, mais l'expérience n'avait pas été… si désagréable que cela.

« Tu aurais pu prévenir tout de même, finit-elle par lâcher piteusement entre ses dents.

_ Bien sûr que non, ça aurait été totalement contraire à l'effet recherché ! »

La petite blonde soupira, jetant un regard contrit et résigné par-dessous ses cils à sa camarade qu'elle vit distinctement avaler sa salive. Puis, prenant une profonde inspiration, elle se redressa et sourit à Ymir, tirant un trait sur l'incident sans importance qui venait d'avoir lieu. Tristement, elle lui tendit son casque.

« Je ne peux pas le ramener à la maison, ma mère me poserait trop de question sur sa provenance. Tu peux le garder pour moi s'il te plait ?

_ Sans problème, répondit-elle en saisissant la protection. »

Christa allait s'éloigner quand elle lui attrapa brusquement le poignet, l'attirant un peu plus à elle dans le mouvement. Son cœur se mit à battre la chamade alors qu'elle détaillait avec une proximité rarement usitée le visage d'Ymir, distinguant parfaitement le moindre des petits points qui en parsemaient la peau. Ses lèvres étaient plus brunes que roses, remarqua-t-elle, et elle se demanda si elle allait recommencer. Si elle allait à nouveau sortir sa langue et la faire courir sur la sienne et, pendant un instant, elle en eut vraiment envie.

« Tu m'en veux pas, hein ? »

Le ton de sa voix était inquiet et elle fut surprise de voir un peu de chagrin dans le regard si provoquant de la motarde. Peut-être qu'elle ne regrettait pas son geste, mais elle ne voulait pas que son comportement stupide effraie la plus jeune et l'éloigne d'elle. Christa sourit en le réalisant, toujours aussi peu habituée malgré le temps à la singulière délicatesse dont faisait parfois preuve son amie. Elle étira ses lèvres plus franchement, son précédent désir totalement oublié, et fit son sourire le plus chaleureux à Ymir.

« Bien sûr que non, idiote. C'est déjà oublié. »

Puis, se haussant sur la pointe des pieds, elle déposa un baiser léger comme un papillon sur cette joue qu'elle avait frappé un peu plus tôt, avant de s'éloigner vers chez elle avec un large signe de main. Un peu choquée, la brune mit plus de temps à lui répondre, puis finalement fit vrombir son moteur et disparut au croisement. Légère, mais le cœur subitement incertain, Christa reprit le chemin de sa demeure en sachant parfaitement qu'elle avait menti. Elle n'oublierait jamais.

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Sa mère l'engueula à son arrivée, lui demandant ce qui avait bien pu lui prendre autant de temps, avant de balayer ses questions d'un mouvement d'épaules et se diriger vers la cuisine où le repas attendait. Heureusement pour la lycéenne, Lucie Lenz semblait avoir d'autres problèmes plus importants à se préoccuper que la ponctualité de son adolescente de fille et il n'y eut pas d'autre conséquence qu'un silence de mort tout le long du dîner. Le lendemain Christa put enfin retrouver la joie d'aller se balader en ville en toute légalité, son mois de privation ayant pris fin un peu plus d'une semaine auparavant, plaisir dont elle ne se priva pas avec Sasha plusieurs midis de suite. L'été arrivant, les deux jeunes filles prirent le temps de déguster une ou deux glaces sur un banc, discutant de tout et de rien en attendant que les minutes passent. Conny était à n'en pas douter l'un des sujets favoris de sa meilleure amie, alternant entre plaintes profondes et amour débordant. Le fait qu'il soit cantonné au banc de touche dans l'équipe de football la faisait clairement désespérer, elle qui rêvait de le voir courir jusqu'au touchdown, mais les mille attentions qu'il lui accordait au quotidien la faisaient fondre. La petite blonde écoutait ce discours en souriant, riant un peu quand Sasha abandonnait son monologue durant quelques secondes pour lui demander quand est-ce qu'elle allait se trouver quelqu'un, elle, mais restait le plus souvent la bouche close et le regard rêveur. Christa aussi se posait la question, parfois. Elle se demandait ce qu'elle ressentirait si elle sortait avec quelqu'un. Son amie était amoureuse, l'évidence crèverait les yeux d'un aveugle, mais arriverait-elle à trouver le même équilibre ? Si elle acceptait les avances de Reiner, est-ce que la même ferveur ferait vibrer sa voix quand elle l'évoquerait, ou restaient-ils un de ces couples de façade comme on en voit tant au lycée ? Serait-elle heureuse quand il lui prendrait la main, ressentirait-elle cette chaleur quand il poserait sa bouche sur la sienne ? Le souvenir de la langue d'Ymir faisait courir un frisson le long de son épine dorsale dans ces moments-là et il n'était pas rare qu'elle décroche alors de la conversation tandis que ses pensées battaient la campagne. Elle savait que le geste ne voulait rien dire, ce n'était qu'une blague de la motarde, une nouvelle boutade à ajouter à sa liste déjà conséquente. Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de jouer et rejouer la scène dans sa tête, se questionner sur le pourquoi et le comment. Comment cette idée saugrenue lui était venue. Pourquoi l'avait-elle mise en application. Est-ce qu'elle aussi avait éprouvé ce coup dans la poitrine ou était-elle la seule. Pour quelle foutue raison avait-elle subitement chaud quand elle pensait à elle.

Christa n'avait d'ailleurs pas revu Ymir depuis ce fameux soir, qui datait de presque quinze jours maintenant. La brune lui avait expliqué qu'elle entrait dans une période de révisions, ses examens approchant, et qu'il lui serait plus difficile d'honorer leurs rendez-vous quotidiens. La plus jeune s'était contentée de docilement acquiescer, déçue mais se refusant à faire preuve d'égoïsme en exigeant qu'elles se voient tout de même. Depuis elles continuaient de se parler régulièrement, comme elles en avaient pris l'habitude, mais l'absence de sa compagne commençait à peser de plus en plus sur l'humeur de Christa sans qu'elle ne s'explique pourquoi. Elle s'efforçait de faire bonne figure dans ses messages, comme si cette séparation ne l'affectait pas, ne voulant aucunement inquiéter la motarde ou la distraire de ses cours. Elle savait qu'elle s'en voudrait toute sa vie si Ymir ratait son année par sa faute. Mais il n'y avait pas qu'avec elle que la Reine se devait de se montrer plus enjouée qu'elle ne l'était ; ses camarades de classe aussi lui jetaient des regards étranges quand ils la surprenaient à fixer le vide avec mélancolie. Ce petit jeu de rôle l'épuisait et c'est comme ça qu'elle réalisa qu'elle avait perdu l'habitude de faire semblant au contact de la jeune femme couverte d'éphélides. Avant elle faisait comme si elle allait bien, ces derniers temps elle allait réellement bien. Avant elle s'inventait des raisons d'être heureuse au quotidien, maintenant elle n'en avait plus besoin. Avant il n'y avait que Sasha pour lui décrocher un sourire sincère, aujourd'hui il suffisait que son téléphone vibre dans sa poche. Recommencer à feindre lui semblait laborieux, comme remettre en marche un moteur rouillé par la pluie, mais elle y arrivait. Difficilement, mais elle y arrivait.

Hannah et Mina parlaient avec animation à côté d'elle tandis qu'elle les écoutait avec bienveillance. C'étaient des filles de sa classe avec lesquelles elle s'entendait bien mais sans pouvoir les appeler « amies » pour autant. Elles avaient terminé les cours en avance ce jour-là et quand ses deux camarades lui avaient proposé de venir en ville avec elles pour acheter quelques fournitures et, pourquoi pas, faire un peu de shopping elle avait accepté. Après tout, elle n'avait aucune excuse pour se défiler et c'était une bonne occasion de faire connaissance. Christa voulait toujours que les gens aient une bonne opinion d'elle et ce genre de sortie était une opportunité en or. Il faisait beau, le soleil brillant annonçant l'arrivée de l'été, et les habitants de la cité avaient ressorti les jupes et chemises à fleurs de leurs placards. La petite blonde ne faisait pas exception, les pans du vêtement jouant contre ses cuisses pendant qu'elle suivait docilement ses camarades de boutique en boutique. La discussion était légère, les lycéennes se réjouissant de l'approche de la fin de l'année scolaire, du bal de promo dans quelques mois, des grandes vacances à peine plus éloignées. Quelques célébrités de l'école avaient d'ailleurs commencées leur campagne pour être élues Roi et Reine et il semblait évident qu'Annie Leonhardt et Eren Jaeger, son tight end de petit ami, étaient plus que bien placés. Mina venait de trouver une robe qui lui plaisait dans l'un des magasins visités et Hannah et Christa attendaient docilement qu'elle sorte de la cabine d'essayage pour lui donner leur avis. Distraitement, la petite blonde laissa son regard courir sur les diverses tenues l'entourant et le contraste avec la dernière échoppe où Ymir l'avait emmenée la fit sourire. Imaginer la motarde sans son éternel blouson et son jean informe lui était difficile, et plus encore de se demander à quoi elle ressemblerait glissée dans une robe dos-nu ou un pantalon pastel. La jeune fille finit par sortir de derrière son rideau et ses deux spectatrices s'exclamèrent de concert, même si l'une des deux ne pouvait s'empêcher de laisser son esprit vagabonder.

Des sacs plein les mains à l'exception de Christa dont le budget était contrôlé d'une poigne de fer par sa maternelle, les trois adolescentes continuèrent leur après-midi dans l'insouciance la plus totale. Même si elle ne partageait pas vraiment la manière de penser de ses compagnes sur certains points, la plus petite appréciait ce moment de détente. Elles ne seraient sans doute jamais de grandes amies, ou du moins pas de son point de vue, mais une bonne camaraderie était envisageable. Dans leur périple elles s'étaient bien éloignées du quartier où se trouvait leur établissement et, si elles ne s'en étaient pas encore rendu compte, il leur faudrait plus de temps pour rentrer chez elle une fois le soir venu. Un vent plus frais s'était d'ailleurs mis à souffler, rappelant que malgré le beau temps le printemps était encore là et toutes trois regrettèrent de ne pas avoir pris une veste. Hannah venait de s'arrêter devant un glacier, alléchée par les parfums proposés, et Mina se trouvait près d'elle hésitant à se laisser tenter. Une rafale un peu plus forte que les autres ramena ses cheveux dans la figure de Christa, la faisant frissonner tandis qu'elle coinçait ses mèches rebelles derrière ses oreilles comme elle le pouvait. Elle allait les rejoindre quand une voix l'interpella, lui faisant bondir le cœur.

« Tiens, mais qui voilà ? »

Se retournant brusquement, ses yeux se posèrent dans y croire sur Ymir à quelques mètres d'elle, son éternel sourire aux lèvres et des sacs de courses au bout des mains. Il lui semblait qu'une éternité s'était déroulée depuis leur dernière rencontre et la croiser de façon aussi inattendue dans la rue était comme un signe du destin. Elle sourit à son tour, incapable de résister, quand son regard s'accrocha sur quelque chose d'inhabituel. La brune portait un short. Pire encore, un simple débardeur couvrait son torse, laissant s'échapper un peu de peau au niveau de son ventre. Emoustillée sans savoir pourquoi, la lycéenne fit un pas vers elle dans la ferme intention de se jeter à son cou.

« Christa ? Tu la connais ? »

Le jugement dans la phrase eut l'effet d'une douche froide, la clouant au sol. Tournant la tête, c'est presque avec horreur qu'elle vit ses camarades de classe s'approcher d'elle, leurs deux paires d'yeux observant avec méfiance la motarde un peu plus loin. Là où Christa n'avait remarqué que les jambes bronzées d'Ymir, la naissance de sa poitrine laissée à découvert et les petites éphélides qui la parsemait de toutes parts, les deux jeunes filles s'étaient elles arrêtées sur ses rangers mal lacées, son habituel blouson de cuir usé par le temps et ce petit air voyou qui ne quittait jamais vraiment son visage. La petite blonde se sentait affreusement mal, son ventre se nouait douloureusement et elle avait presque l'impression qu'elle allait vomir. Cette claire désapprobation dans leurs regards lui faisait plus mal que n'importe quelle insulte. Fébrile, elle esquissa son plus beau sourire faux à leur encontre.

« Oui, je… Vous m'accordez deux minutes ? »

Et sans attendre de réponse elle fila vers la jeune femme aux taches de rousseur qui, elle n'avait pas bougé, fixant avec circonspection la scène se déroulant devant elle. Cependant elle se remit à sourire quand Christa arriva à sa hauteur, baissant la tête pour lui faire face.

« Bonjour tigresse.

_ Qu'est-ce que tu fais ici ? »

La panique dans son ton ne lui échappa pas, non plus que ce qui ressemblait à de l'accusation dans ses yeux bleus. Fronçant les sourcils, Ymir se redressa, pas certaine de ce qui allait suivre et si ça allait lui plaire.

« J'habite à côté. Pourquoi ? »

Sa réplique cinglante fit redescendre sa compagne sur Terre, qui soupira faiblement en se molestant pour sa réaction. Bon sang, depuis quand agressait-elle les gens comme cela ? Mais elle sentait l'attention d'Hannah et Mina lui brûler le dos, l'empêchant de se détendre et d'agir comme elle l'avait toujours fait avec la motarde. Naturellement.

« Non, pour rien, éluda-t-elle. Eum, sinon, comment ça va ? Belle journée non ? »

La brune dû se retenir de faire un mouvement de recul devant son sourire, si éclatant et chaleureux. Si incroyablement forcé. Elle sentit son organe vital lui remonter dans la gorge en même temps que Christa jouait la comédie devant elle. Elle avait espéré ne jamais voir une chose pareille se produire. Elle avait espéré en vain. Toute bonne humeur disparut de son visage alors qu'elle toisait son interlocutrice avec ce qu'elle pensait faire passer pour du mépris, mais qui n'était en réalité que de la douleur.

« Ouais. Quand t'auras envie d'être sincère, appelle-moi. »

La petite blonde la fixa un moment sans réagir, glacée, avant de se prendre une véritable gifle en voyant son amie la dépasser sans rien ajouter. Pensait-elle vraiment qu'Ymir ne verrait pas clair dans son jeu ? Qu'elle pourrait faire semblant avec elle comme elle le faisait avec tous les autres ? Qu'il n'y aurait pas de conséquences ? Mais c'était trop tard, le mal était fait et aucun mensonge ne pourrait faire disparaitre la blessure qu'elle venait de lui infliger.

« Ymir, attends ! s'exclama-t-elle en lui attrapant le bras. Je suis désolée, c'est pas ce qu-

_ Tu sais quoi ? s'écria-t-elle avec véhémence, se dégageant sans douceur de son emprise. J'aurais dû m'en douter. Je savais que tu jouais un rôle avec les gens, mais je n'aurais jamais pensé que tu le ferais avec moi. Je sais pas, je pensais que j'étais au-dessus de ça, ou peut-être que je valais un peu plus à tes yeux. Mais je me suis trompée. »

Et, avec un dernier regard peiné, luisant de trahison, la jeune femme s'éloigna définitivement d'elle, refusant même de se retourner malgré ses appels incessants. Bon sang, qu'avait-elle fait ? Qu'avait-elle fait ?

« Christa, ça va ? »

L'existence d'Hannah et Mina lui revint subitement en mémoire, mais elle ne leur accorda pas plus d'une seconde avant de se remettre à fixer le coin de la rue où Ymir avait disparu. Peut-être que si elle lui courrait après ? Si elle la coinçait quelque part elle aurait une chance de pouvoir s'expliquer ? Elle ne pouvait pas la perdre, pas comme ça, pas elle. Elle voulut s'élancer, mais la main d'une de ses camarade la retint où elle était.

« Hey, tout va bien ? Elle t'a fait du mal ?

_ Non !

Elle avait crié plus qu'elle n'avait parlé, remarqua-t-elle trop tard. Doucement, Christa prit une lente inspiration, se concentrant pour se calmer. Elle ne pourrait plus la rattraper, plus maintenant.

_ C'est moi qui lui en ai fait… »

Elle ne vit pas le regard qu'échangèrent ses compagnes et, honnêtement, elle s'en fichait. Elle avait accordé trop d'importance à leur opinion et maintenant la motarde ne voulait plus d'elle. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux mais elle les refoula d'un reniflement rageur. Non, elle refusait de s'avouer vaincue. Pas encore. Plongeant la main dans sa poche, elle en sortit son téléphone portable. Il fallait à tout prix qu'elle parle à Ymir, qu'elle rachète ses fautes.

x

22h41, toujours aucune nouvelle d'Ymir. Plus le temps passait, plus Christa sentait son angoisse augmenter, jusqu'à prendre toute la place dans sa trachée et l'empêcher de respirer. Le sang battait furieusement à ses tempes, réclamant de l'oxygène, en même temps que son cœur se tordait douloureusement dans sa poitrine. Elle était rentrée chez elle en courant ou presque après leur altercation, fonçant dans sa chambre et n'en ressortant que pour bouder le repas, le ventre trop noué pour avaler quoique ce soit. Si sa mère avait remarqué son état d'esprit perturbé, elle n'en avait rien dit. Depuis elle faisait les cent pas, creusant la moquette à force d'aller-retour fébriles, se rongeant les ongles jusqu'à s'en mordre la peau, se laissant tantôt tomber sur son lit avec résignation, tantôt bondissant sur ses pieds dans un regain d'espoir. Mais Ymir restait obstinément muette et son téléphone toujours et encore éteint. A force, elle se décida à laisser tomber les sms qui pouvaient être trop facilement ignorés et se décida à lui parler directement, collant le combiné à son oreille. Elle sentait les tonalités résonner en elle comme un compte-à-rebours sinistre et elle n'osait imaginer ce qui se passerait quand il se terminerait.

« Ouais.

Une force inconnue fit bondir tout son être en même temps que la voix de la brune vibrait à travers l'appareil. Un mélange de soulagement et de peur mêlées se déversa dans ses veines, mais la simple joie qu'elle lui réponde enfin fut la plus forte.

_ Ymir ! Ecoute, pour tout à l'heure j-

_ Vous êtes bien sur mon répondeur, continua la voix d'un ton las et automatique, et si je vous réponds pas c'est que je dois avoir une bonne raison. Alors vous pouvez toujours laisser un message et on verra si je vou- »

Christa se rassit, tremblante et fixa sans le voir le téléphone entre ses mains. Cet élan d'espoir n'avait rendu la réalité que plus amère et il lui fallut quelques secondes avant de comprendre que c'était des larmes qui brouillaient sa vision. D'abord perplexe, elle les essuya sur ses manches mais elles semblaient sans fin. Doucement, elle se laissa emporter par le flot de ses remords au fur et à mesure que des sanglots venaient se coincer dans sa gorge. Elle ne pouvait ni ne voulait s'expliquer cette déferlante de sentiments, elle se fichait de savoir pourquoi, elle voulait jusque que cela cesse. Cette absence qu'elle sentait la ronger de l'intérieur était en train de la rendre folle, encore accentuée par la certitude que c'était de sa faute et uniquement de la sienne si ce vide existait. C'était la première personne à laquelle elle avait réellement tout dit, avec laquelle elle avait été entièrement sincère et qui l'avait acceptée telle qu'elle était, avec ses problèmes et ses défauts. Et il avait fallu qu'elle lui mente. Qu'elle foute tout en l'air. Qu'elle piétine avec application de lien qu'elles avaient lentement tissé entre elles. Roulée en boule sur son lit, Christa serra ses bras contre elle comme s'ils allaient lui apporter un quelconque réconfort, mais c'était les siens et ils étaient froids en comparaison de celui que la brune avait drapé sur ses épaules au cinéma en plein air. Penser à des souvenirs heureux ne fit que redoubler sa peine de l'avoir perdue et elle tira un oreiller à elle pour y enfoncer son visage, espérant ainsi étouffer ses pleurs. Mais ce n'était pas comme si quelqu'un allait les entendre de toute façon.

Ses cils, humidifiés par les larmes, collaient désagréablement entre eux rendant ses paupières pâteuses. C'est en se redressant pour les essuyer que Christa comprit qu'elle s'était sans doute endormie en pleurant et jamais elle ne s'était sentie plus pathétique de toute sa vie. Allongée encore toute habillée, les bras en croix, elle tourna un regard morne vers le téléphone à ses côtés. Elle n'y croyait pas vraiment, après tout, pourquoi Ymir serait-elle revenue sur sa colère maintenant ? Le clignotement de l'appareil fut comme une nouvelle impulsion de vie dans son organisme à l'agonie, mais elle se refusa à espérer. Elle avait déjà été déçue une fois, elle n'était pas sûre de pouvoir se relever d'une deuxième. Craintivement, comme s'il risquait de la mordre, elle tendit la main vers lui jusqu'à l'attraper. Après plusieurs longues inspirations pour se donner du courage, elle l'ouvrit. Batterie faible. Juste, batterie faible. Elle avait bien fait de ne pas trop rêver. La petite blonde était décidément dans un état lamentable et elle commençait à s'en rendre un peu trop compte. Comment une simple amitié pouvait la mettre dans cet état. Roulant sur le flanc, elle chassa cette interrogation inutile de son esprit pour laisser sa rétine s'imprimer de la luminosité de l'écran de son téléphone. Le carré blanc continuait de briller quand elle fermait les yeux, réminiscence de ce mal qui la hantait depuis plusieurs heures maintenant. C'était fini. Les rouvrant doucement, une détermination soudaine s'empara de ses membres. Non. Elle ne pouvait l'accepter. C'était hors de question. Parcourant son répertoire, elle appuya sur le téléphone vert et écouta une nouvelle fois sonner tandis qu'elle appelait Ymir. Elle n'avait pas regardé l'heure sans doute tardive qui n'avait aucune espèce d'importance, ni même ne s'était demandée si la motarde était en train de dormir ou pas. La sonnerie s'étira une dizaine de fois avant de s'enclencher sur le répondeur, Christa raccrocha pour rappeler aussitôt. Elle répéta ce manège une fois, deux fois, avant que le nombre de sonneries soit brusquement amputé et qu'un grésillement caractéristique résonne au bout du fil. Son cœur se sera dans sa poitrine. Ymir avait décroché.

« … »

Elle avait tellement attendu, tellement tourné et retourné ses excuses dans sa tête que maintenant le moment venu elle ne trouvait plus rien à dire. Un souffle qu'elle connaissait bien faisait frémir son oreille, hérissant les petits cheveux de sa nuque, trouvant écho dans tout son corps et jamais elle n'aurait pensé se délecter à ce point d'un son aussi banal. Comme hypnotisée, elle écouta encore et encore la brune simplement respirer, le creux dans son ventre se remplissant un peu plus à chaque bouffée inspirée puis exhalée. Un froissement de draps la fit frissonner et elle imagina sans mal la jeune femme se retourner dans son lit, là-bas, loin, à l'autre bout du combiné.

« Je suis désolée… »

Aucune réplique ne lui répondit, mais la phrase était sortie. Après quelques secondes de silence supplémentaires, Christa prit une lente inspiration pour continuer son plaidoyer mais fut coupée par une voix plus rauque que dans sa mémoire.

« Pas ici. Si tu veux parler, faisons-le en face.

Les sourcils froncés malgré le soulagement de constater qu'Ymir lui adressait encore la parole, elle se redressa avec attention.

_ D'accord, quand ?

_ … Je passe te chercher d'ici un quart d'heure, soit prête. »

Elle raccrocha sur ces mots et la lycéenne bondit de son lit pour se trouver une tenue correcte à mettre.

x

Anxieuse, elle essuyait sans vraiment faire attention ses mains moites sur son jean, fixant sans ciller le bout de la rue. Christa n'avait pas attendu pour sauter de sa fenêtre, prenant tout juste le temps d'enfiler un pantalon avant de traverser le jardin et venir se planter à l'ombre de son portail. Le bruit du moteur précéda la moto bien avant son arrivée et elle se tendit vers son origine, prête à courir au premier mouvement. Quand la bécane émergea enfin de l'ombre de la nuit elle s'élançait déjà dans sa direction, l'atteignant avant même qu'elle soit totalement arrêtée. Encore une fois, alors qu'elle ouvrait la bouche pour s'exprimer, Ymir la coupa en plein essor.

« Monte. »

A la fois surprise et mortifiée par le ton distant et le regard fuyant de sa compagne, la petite blonde saisit néanmoins le casque qu'elle lui tendait – son casque – et grimpa avec agilité derrière elle. Elle avait compris désormais qu'il ne servait à rien de l'interroger sur leur destination, elle choisissait toujours seule et ne la lui révélait qu'une fois arrivées. Alors, plutôt que de s'épuiser en vaines suppositions et hypothèses farfelues, la petite blonde préféra passer ses bras autour de cette taille où elle s'était accrochée si souvent, la serrant contre elle avec plus de force qu'elle n'en avait jamais mise. C'était peut-être la toute dernière fois qu'elle le faisait, après tout. Alors qu'elle s'attendait à un trajet long et énigmatique, elle fut étonnée de reconnaitre la route par laquelle elles passaient, plus encore quand les bâtiments se firent de plus en plus familiers au point d'en devenir connus. Finalement, quand le véhicule freina seulement quelques dizaines de minutes après qu'elle soit montée sur son siège, elle fixa avec incompréhension la grille de son lycée. Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ? Mais Ymir avait déjà rejoint le sol, la privant de sa chaleur réconfortante, et elle l'imita rapidement ôtant son casque comme elle venait de le faire.

« Je ne comprends pas… »

Pour la première fois, la brune se tourna vers elle l'espace d'un instant, lui accordant ce qui ressemblait à un sourire ténu. Il y avait toujours cette étincelle de moquerie dans son regard, mais plus faible et plus triste. Christa ne comprenait pas qu'une si petite altercation puisse engendrer tant de dégâts. Agile comme un fauve, la jeune femme aux taches de rousseur bondit vers le portail, se hissant à son sommet à la force de ses bras. Là, elle tendit une main secourable à la plus petite qui la saisit avec soulagement, se sachant incapable d'escalader une telle barrière seule. Ce n'est qu'une fois de l'autre côté, face à l'étendue déserte de son école la nuit, que la motarde daigna répondre à ses interrogations.

« Je voulais voir à quoi ressemble le monde de Christa, dit-elle en s'époussetant distraitement alors que ses yeux parcouraient le paysage alentour. Où est-ce qu'elle vit, son environnement quotidien. Tu me fais visiter ? »

D'abord mal-à-l'aise d'entendre parler d'elle à la troisième personne, la plus jeune mit un instant à comprendre que ce n'était pas d'elle qu'il s'agissait en réalité, mais de Christa. Christa est une gentille fille, je suppose. Elle est aimable avec tout le monde, polie avec les professeurs, écoute ses parents, elle fait ses devoirs et a de bonnes notes. Elle a aussi quelques amis et fait partie d'un club pour aider les autres. Elle n'a pas d'ennemis par contre, tout le monde aime bien Christa. Elle frissonna à ce souvenir d'une autre nuit, vieille de plusieurs mois maintenant, où elle avait rencontré sa compagne pour la première fois. Et alors qu'Ymir se mettait en route vers le bâtiment principal, traversant sans les voir les pelouses désertes qui le séparait de l'entrée, elle lui emboita le pas sans y penser.

La porte était bien sûr fermée à clef, mais un professeur ou un élève avait oublié de clore totalement l'une des fenêtres de sa classe et c'est par là qu'elles entrèrent. Les salles étaient sombres, certaines éclairées par la lumière de la lune et d'autres juste plongées dans le noir, les couloirs étant eux d'une noirceur inquiétante. Ce n'était pas la première fois qu'elle se promenait dans son école alors que tout le monde était parti, ses activités de club se terminant souvent tard, mais jamais encore elle n'avait connu un tel silence. Etouffant, qui semble se rapprocher à chaque pas qui résonne entre les murs. Ce n'est qu'au bout de plusieurs minutes qu'elle comprit que ce n'était pas le vide du lieu qui lui faisait cet effet, mais bien la parfaite absence de conversation entre elle et sa compagne. Jamais, encore, elles ne s'étaient disputées et c'était la toute première fois qu'elles passaient autant de temps sans échanger ne serait-ce qu'un mot. Christa serra distraitement les poings, ses jointures douloureuses alors qu'elle masquait difficilement son mal-être. Elle lui montra les différents endroits qui rythmaient ses journées, de sa classe de mathématiques à la permanence où elle passait parfois ses heures libres, enchaînant sur la cantine, l'administration, le CDI et même la salle des professeurs. La brune se contentait souvent de regarder, parfois lâchait un commentaire ou deux, s'intéressant aux affiches sur les murs et les encouragements aux différentes équipes. S'arrêtant devant une vitrine, la petite blonde se sentit rougir quand elle réalisa que c'était celle qui contenait ses deux trophées du concours de popularité et elle fut bien en peine d'interpréter le sourire que lui jeta Ymir à cette vue.

« Christa "la Reine" Lenz, personnalité préférée des élèves, hein ?

_ Je…

Elle détourna le regard, honteuse pour elle ne savait trop quelle raison devant ces yeux noir comme l'encre.

_ Je n'ai même pas participé, je n'en voulais pas, dit-elle en fixant le sol, remuée par de violentes émotions venues de nulle part. Ils ont cru bon de choisir à ma place. »

La motarde n'avait pas bougé quand elle releva la tête, contemplant fixement la coupe et la photo derrière elle, avant de se remettre en marche et la dépasser simplement.

« On continue. »

La lycéenne la suivit sans rien dire, soulagée que cette épreuve soit passée. Elles ressortirent par où elles étaient entrées, partant à la découverte des terrains de sport qui s'étendaient à l'arrière du campus. Plus le temps passait et plus Christa se sentait fébrile, prête à s'écrouler au premier choc. Il lui semblait évident maintenant que toute cette balade n'était qu'une excuse d'Ymir afin de retarder au maximum la confrontation inévitable pour laquelle elles s'étaient réunies, et l'incertitude de l'attente lui faisait plus de mal qu'autre chose. Elle ressentait ce besoin vital de crever l'abcès, d'expliquer noir sur blanc à la jeune femme ce qu'il s'était passé et de se laisser tomber à ses pieds en la suppliant de la pardonner. Elle préférait perdre sa fierté que de la perdre elle. Se gonflant de courage, elle fit un pas vers la brune.

« Ymir, écoute…

_ Oh, vous avez même une piscine ? »

Et sans attendre, fuyant plus qu'autre chose, elle s'élança vers le grillage qui empêchait l'accès au point d'eau, y grimpant avec la force de l'expérience. Se heurtant à cet obstacle qu'elle ne savait comment franchir, la petite blonde la regarda avec un mélange de colère et d'impuissance s'éloigner d'elle, serrant les mailles de fer entre ses doigts. Mais il était hors de question qu'elle s'avoue vaincue, pas si prête du but. Repoussant ses limites, elle escalada comme elle put le treillage, se meurtrissant les mains et les bras au passage mais refusant de renoncer alors qu'elle sentait l'attention de sa compagne peser sur elle. Après quelques instants à batailler, elle finit par atteindre l'autre côté où elle se laissa tomber avec délectation.

« Wow, je pensais pas que t'y arriverais. »

Le ton faussement débonnaire ne la trompa pas et elle ne se dérida pas pour autant, plantant son regard le plus sérieux dans celui qui lui faisait face. La piscine se trouvait entre elles, l'obligeant à hausser la voix, mais elle se doutait que même si elle tentait d'en faire le tour la jeune femme maintiendrait la distance entre elles.

« Pour ce qu'il s'est passé cet après-midi…

_ Finalement, je sais pas trop si je veux l'entendre en fait.

Ses yeux fuyants détaillaient le carrelage, avant de sauter sur l'eau, puis les vestiaires, tandis qu'elle se mordillait nerveusement la lèvre inférieur. Cette attitude commençait doucement mais surement à énerver à Christa, qui ne pensait pas son amie si lâche.

_ J'ai réagi trop violemment, reprit la motarde, j'aurais pas dû. Je me suis faite des idées, et j-

_ Quoi ? Mais non, c'est moi qui-

_ C'est ok je te dis ! s'exclama-t-elle brusquement, la vibration dans sa voix contredisant clairement ses paroles. C'est pas grave si tu es pas sincère parfois, ça arri-

_ Écoute moi bon sang ! »

Seul le fracas de l'eau lui répondit et elle fixa sans y croire les remous qu'avait provoqués Ymir en plongeant. A la surface il ne restait d'elle que son blouson, distraitement jeté dans un coin à l'abri de l'humidité. Non mais. Elle était sérieuse là ?! Atterrée et frustrée à la fois, la lycéenne fit plusieurs tours sur elle-même, grommelant des propos incohérents sur la stupidité de sa compagne qu'elle avait vu émerger quelques mètres plus loin, les oreilles ostensiblement immergées. Elle tenta de lui parler mais elle ne l'entendait pas, ou en tous cas faisait semblant de, la poussant à bout. Mais qu'est-ce qu'elle redoutait pour la fuir à ce point ? De quoi avait-elle peur ? Finalement, Christa se baissa pour délasser ses chaussures et retirer ses chaussettes, continuant de remâcher son énervement alors qu'elle laissait glisser son gilet au sol, vite rejoint par son téléphone. Elle sauta avant que la brune n'ait le temps de s'échapper une nouvelle fois, s'accrochant à ses épaules alors que ses cheveux lui collaient à la figure, lui masquant la vue.

« Tu vas m'écouter maintenant.

_ Mais, c'est bon je t'ai dit, j-

_ Tais-toi ! »

Son cri fut si soudain et sa hargne si violente que, chose rare, Ymir en perdit toute sa verve. Sa proie enfin immobile dans ses filets, la petite blonde prit le temps de se dégager le visage, rageant intérieurement contre cette position tout sauf pratique qu'était la nage stationnaire pour une conversation, mais satisfaite de pouvoir enfin arriver au but. Il était rare qu'elle se mette dans des états pareils mais ça en valait la peine, elle n'en doutait pas. Rouvrant les yeux, la proximité avec la jeune femme aux éphélides la surprit un instant et le lent roulement d'une goutte d'eau de son arcade sourcilière, à sa pommette, au coin de ses lèvres, à son menton lui fit un instant perdre le fil de ses pensées. Inspirant lentement, elle se força à se concentrer.

« C'est pas ok, lâcha-t-elle dans un souffle. Je n'aurais jamais dû te parler comme ça tout à l'heure, je m'en veux terriblement. J'étais sous pression et plutôt que d'agir naturellement j'ai préféré me cacher derrière un masque, tu… tu as parfaitement le droit de m'en vouloir pour ça.

_ Non, c'est juste que…

A son ton doux, sa voix posée, Christa comprit qu'elle s'était calmée. Cette espèce d'hystérie qui l'avait guidée jusqu'alors s'était envolée, laissant sa place à la personne qu'elle côtoyait habituellement. Alors qu'Ymir cherchait ses mots, la plus jeune en profita pour laisser courir son regard sur son profil détrempé, observant avec adoration ses cheveux emmêlés par le plongeon et les reflets étranges que produisait l'eau dans ses iris. Lentement, elle saisit ses avant-bras entre ses doigts, les pressant doucement pour l'encourager à continuer.

_ C'est juste que d'un certain côté, tu n'avais jamais été fausse avec moi jusqu'ici, poursuivit-elle. Tu m'avais raconté combien tu faisais semblant avec les autres, le rôle que tu jouais au lycée, à la maison, et… Et je crois que je me sentais fière, honorée qu'avec moi ce ne soit pas le cas. A part, tu vois ?

_ Mais tu avais raison ! »

D'où venait cette urgence dans sa voix, ce besoin impérieux de rétablir la vérité ? Christa n'en savait rien tandis qu'elle serrait les poignets de la brune dans ses mains, transperçant son air surpris de ses yeux clairs. Il y avait longtemps qu'elle avait arrêté d'essayer de comprendre ces sentiments qui l'animaient dès que sa compagne entrait en jeu, mais il y avait bien une chose dont elle était sûre : elle avait raison.

« Tu as toujours été à part, dès le premier jour. A toi je ne t'ai jamais menti, j'ai toujours été sincère. Ce n'est pas avec toi que je suis fausse, c'est avec les autres !

_ Pourtant, cet après-midi…

_ Ce n'était pas moi ! »

Elle s'était exclamée avant de réfléchir, mais cela lui semblait évident maintenant. Ymir était perdue, elle le voyait bien, pourtant c'était elle qui lui avait soufflé la réponse un peu plus tôt. La petite blonde ne put s'empêcher de sourire à cette brusque réalisation.

« Ce n'était pas moi, c'était Christa. »

Elle vit le doute puis la compréhension passer dans le regard d'Ymir, avant que la ferveur qui brillait dans le sien ne la mette subitement mal-à-l'aise. S'enfonçant un peu plus dans l'eau avec le vague espoir de masquer ses joues rougissantes, elle répliqua sans vraiment la regarder en face.

« Je déteste Christa. »

La plus jeune aurait pu se vexer, se sentir visée, mais ce ne fut pas le cas. Après tout, elle aussi détestait cette Christa qui avait eu le malheur de blesser la jeune femme à ses côtés. Le poids de ses vêtements gorgés de liquide rendait ses mouvement laborieux, sans parler que ses mollets commençaient à la faire souffrir à force de faire du surplace, mais elle les ignora royalement. Elle n'allait certainement pas tout gâcher alors que les choses s'amélioraient doucement entre elles. Après quelques secondes de silence, elle reprit tout bas :

« Je suis vraiment désolée Ymir, dans tous les cas. J'espère que tu me pardonneras… »

Un simple soupir lui répondit et quand elle releva la tête ce fut pour croiser le sourire de la brune, un vrai sourire, et elle sentit son cœur bondir à cette vision. Il lui semblait que cela faisait une éternité qu'aucun n'avait étiré ses lèvres et ce retour à la normale lui réchauffa la poitrine.

« J'ai aussi des trucs à me faire pardonner tu sais, dit-elle en s'ébouriffant distraitement ses cheveux déjà bien en pagaille. J'ai réagi de façon disproportionnée, j'ai fait tout un plat de ce qui n'était qu'un incident mineur au final. Pardon.

_ Tu n'as rien fait de mal, enchaîna aussitôt la petite blonde qui refusait de la laisser prendre la faute. Moi aussi j'ai sur-réagi, tu n'as rien à te reprocher.

_ Non mais, pas à ce point. C'est juste que…

Elle avait du mal à s'exprimer, sa main se frottant nerveusement la nuque alors que son regard se faisait à la fois triste et fiévreux. En face d'elle, son interlocutrice ne comprenait pas ce qu'il se passait en même temps qu'un drôle de pressentiment creusait sa place dans son ventre.

_ C'est juste que je tiens beaucoup à toi, tu vois ? Et… ça m'a fait dépasser les bornes. »

Christa n'y connaissait rien, mais elle sentait que quelque chose d'important était en train de se dérouler. Elle le voyait à la lueur qui éclairait le regard d'Ymir quand il se posait sur son visage, à la façon qu'avaient ses narines de palpiter quand elle respirait, au rythme de ses battements de cils qui avait soudainement augmenté. Tous ces petits signes qu'elle n'aurait remarqué chez personne d'autre mais qui lui sautaient aux yeux dans son cas, comme une évidence en plein soleil. Sa bouche s'était brusquement asséchée sans qu'elle s'en rende compte et elle sentait tout son corps se tendre dans l'expectative, mais de quoi elle n'en avait aucune idée.

« Moi aussi je tiens beaucoup à toi… »

La tristesse dans le sourire d'Ymir fut comme une pointe de glace dans sa poitrine, la laissant figée alors qu'elle la regardait tendre lentement une main vers elle et la glisser dans ses cheveux mouillés. Un frisson lui parcourut la colonne vertébrale et elle eut chaud, alors que jusqu'ici elle tremblait de froid. Le souvenir de cette fois dans le magasin de moto lui revint subitement à l'esprit et elle fut obligée d'ouvrir la bouche pour continuer de respirer, ses yeux irrémédiablement prisonniers de ses iris noirs.

« Pas comme ça. »

Elle fronça les sourcils à l'entente de ce que la jeune femme aux taches de rousseur avait prononcé comme une certitude. Pas comme ça quoi ? Mais les mots lui manquaient et le regard si insistant que posait sa compagne sur elle la retournait sans qu'elle sache comment y résister. Elle sentait sa rétine se brûler sur sa peau mate, l'ombre de ses cils, les éphélides sur ses joues, les cheveux collés dans son cou, le brun de ses lèvres. Son souffle se coupa brutalement quand une langue vint les humecter et elle replongea aussitôt ses yeux dans ceux d'Ymir, qui n'en avaient pas perdu une miette. Elle y lut du doute, de la peur aussi, mais surtout autre chose… comme de l'envie. Un nouveau frisson la parcourut à cette idée mais sans que sa compagne ait besoin de la toucher cette fois et, doucement, poussée par elle ne savait quelle impulsion, elle tendit la main jusqu'à frôler la sienne. Elle ne sut jamais si cela avait agi comme un déclic ou si la concordance n'était qu'un simple coup du sort, mais c'est alors que leurs doigts se mêlaient que la brune commença lentement à se pencher vers elle, s'immobilisant à quelques centimètres à peine de son visage. Son souffle s'imprimait sur sa peau humide, frais et brûlant, et elle ressentait ce désir absolu de combler la distance qui les séparait tout en se sachant parfaitement incapable d'y arriver. Son regard hésitait entre celui de son opposante et sa bouche si proche et elle sentait que le sien faisait de même. Puis, avec cette expression caractéristique d'un trapéziste qui s'élance au-dessus du sol sans filet de secours, Ymir posa ses lèvres sur les siennes.

S'il existait quelque chose de plus doux en ce monde, alors elle ne le connaissait pas. Électrifiée, Christa dû prendre appui sur la main qu'elle tenait encore pour ne pas couler, la motarde n'ayant elle pas besoin de nager pour rester à la surface – foutue différence de taille. D'abord immobiles, les lèvres se mirent doucement à se mouvoir contre les siennes et elle réalisa alors qu'elle avait retenu son souffle tout ce temps, expirant un profond soupir. C'était la première fois qu'elle embrassait quelqu'un et elle aurait sans aucun doute tenté l'expérience plus tôt si elle avait su que c'était aussi agréable. Bien que ce soit sans doute la personne avec laquelle elle partageait ce baiser qui le rende si exceptionnel. Prenant graduellement ses aises, la petite blonde s'apprêtait à se presser un peu plus fort contre sa compagne quand celle-ci s'éloigna, rompant le contact. Sur sa faim et un peu déboussolée, elle fixa Ymir sans comprendre.

« Je… commença-t-elle avant de se racler la gorge, le visage pivoine, je suppose que tu as besoin de temps, pour réfléchir, tout ça. Enfin, si tu v- »

Agrippant le col de son t-shirt et s'aidant de la poussée d'Archimède pour se soulever, Christa se haussa à sa hauteur pour relier ses lèvres aux siennes et l'empêcher de terminer sa phrase. Au diable les beaux discours, elles avaient assez parlé pour la soirée. Automatiquement, comme par réflexe, elle sentit les mains de la brune se refermer sur sa taille pour la maintenir à son niveau et la chaleur de ses paumes dans le bas de son dos fit courir des millions d'éclairs sous sa peau. Elle ne comprenait pas les réactions de son organisme, mais elle apprenait doucement à les apprécier. Jusque-là douce, elle sentit la bouche de sa compagne se faire plus vorace, se pressant contre la sienne avec une intensité qu'elle lui rendait de son mieux. Délaissant le vêtement distendu, elle crocheta sa nuque de ses doigts, se laissant serrer contre ce corps dont les tissus mouillés épousaient les formes. La lycéenne se sentait fondre, son être proprement consumé par la chaleur qu'exhalait Ymir par le moindre pore de sa peau, mais en demandait toujours plus. Le sang battait à ses oreilles, son cœur lui emplissait la gorge et elle avait du mal à s'obliger à respirer par le nez pour ne pas finir asphyxiée. Elle étouffa un hoquet surpris quand quelque chose d'humide lui lécha la lèvre inférieure mais lui accorda néanmoins l'accès en entrouvrant la bouche. Timidement, elle vint à la rencontre de cette langue étrangère, la touchant d'abord de loin avant de s'enhardir à la découvrir, la caresser sur son long, son souffle s'accélérant brusquement quand elle lui rendait la pareille. Alors elle comprit que la simple blague que lui avait faite la jeune femme l'autre jour n'était vraiment qu'une simple blague. Emportée par ces sensations nouvelles et plaisantes, lui fallut toute sa maitrise d'elle-même pour ne pas grogner quand elles lui furent retirées, Ymir s'étant une nouvelle fois séparée d'elle.

« T-tu es sûre ? lui demanda-t-elle avec un ton inquiet qui lui aurait sans doute fait lever les yeux au ciel si elle n'était pas aussi chamboulée par les derniers évènements. Tu es sûre que c'est ce que tu veux ?

_ Eh bien, je…

Bordel, comment voulait-elle qu'elle aligne deux mots sensés avec son visage aussi proche du sien ?

_ Est-ce que je peux te répondre plus tard ? »

L'air surpris de la motarde valait son pesant d'or, à n'en pas douter, mais Christa était un peu trop tiraillée par ses propres démons pour s'en amuser. S'humectant difficilement les lèvres, toujours accrochée à son cou, elle papillonna un instant pour retrouver ce qu'elle voulait dire.

« Là, tout de suite, c'est trop soudain. Je, je crois que j'ai pas encore réalisé la moitié de ce qui est en train de se passer. Comme le fait que je suis littéralement collée à toi ou que tu viens de plonger ta langue dans ma bouche, je…

Le teint de son interlocutrice s'était sensiblement assombri au fur et à mesure qu'elle parlait, le sang affluant clairement à ses joues sous la gêne, mais elle n'en avait cure.

_ Tout ce que je sais, là, maintenant, reprit-elle, c'est que j'aime ça et que j'ai envie de continuer. Alors, s'il te plait, est-ce qu'on peut reporter la réflexion à demain et juste reprendre où on en était ? »

Ymir cligna une fois des yeux, avant qu'ils ne s'éclaircissent d'un sourire et qu'un rire chaleureux ne s'échappe de sa poitrine. La petite blonde, pensant qu'elle se moquait d'elle, fit un instant la moue avant qu'un nouveau baiser ne vienne se déposer sur ses lèvres. Cette nuit était, sans aucun doute possible, la plus folle de toute son existence. Ou bien était-ce celle où elle s'était enfuie avec un parfait étranger à moto, vers une destination inconnue. A moins que ce soit tout simplement la femme qu'elle serrait dans ses bras qui lui faisait perdre la raison. Incapable de réfléchir, toutes ses pensées accaparées par les mille sensations qui fourmillaient partout dans son être, Christa était pourtant sûre d'une chose ; sa vie ne serait plus jamais la même après ce soir. Souriant à son tour, elle poursuivit ce ballet auquel elle était novice mais commençait lentement à apprendre les pas.

Part II - On ne se rend compte de l'importance d'une chose qu'après l'avoir perdue