Note / Toujours Léo Ferré et sa douce mélancolie, avec une réflexion d'Harry sur son amitié avec Ron, sur ses amours dépassées, sa solitude, et son enfant qui s'en va.
Merci aux deux commentateurs : oui, c'est un peu triste, mais non, il n'y a pas d'histoire de traumatisme ou de psychologie dérangée ici. C'est simplement que le but qu'Harry avait dans sa vie a été atteint alors qu'il était bien trop jeune, et maintenant il se sent vide, inutile, incompris, et il lui semble traverser sa vie comme un fantôme. J'ai toujours trouvé qu'il y avait une grande mélancolie attachée à Harry Potter, et ce dernier vieillissant, j'imagine que cela s'accentue, voilà tout. Quant à Malfoy, je crois qu'il est un peu son pendant, sou double noir, et que lui aussi est amené sur cette pente de la nostalgie et du regret.
Mon camarade
Je n'sais plus combien ça fait d'mois
Qu'on s'est rencontrés, toi et moi
Mais depuis, tous deux, on s'balade
Ron est venu chez eux, ce vendredi soir, et en décrochant à Ginny un de ces sourires en coin dont il a le secret, il a tiré Harry au dehors de la maison avec lui.
Harry l'a regardé un peu interloqué, et Ron a juste haussé les épaules en souriant.
« Bah quoi ? »
Il a dit qu'il s'était rendu compte que depuis un bout de temps, ils ne s'étaient plus vus seuls à seuls. Il lui a dit :
« Tu te souviens, cette première année à Poudlard ? »
Et il a souri comme un maniaque. Et Harry a éclaté de rire.
Parce qu'enfin, Ron lui est revenu. Ron a cessé, ne serait-ce que pour cette soirée, d'être un bon père de famille et héros de la guerre. Ron a cessé d'être le mari d'Hermione . Ron est son ami. C'est tout.
Et ensemble, ils ont douze ans à nouveau.
On n'prend jamais le vent debout
C'est lui qui pousse et on s'en fout
Mon camarade
Harry et Ron ont ceci en commun que les évènements semblent arriver malgré eux. Que tous deux sont passifs. Qu'ils semblent ballotés au gré du vent, jouets d'une étrange destinée.
Quant Harry dit ça à Ron alors qu'ils sont tous réunis en famille, il a un peu trop bu. Ce n'est pas le genre de choses qu'il dit à voix haute. Normalement, il se tait. Parce qu'il sait qu'il est si facile de provoquer cette légère blessure dans les yeux de Ginny, cette incompréhension dans ceux de ses enfants, et qu'Harry ne veut faire de mal à personne.
Ron le regarde, incrédule, et il rit.
Et pour une fois, Harry ne veut pas entendre Ron rire, ce rire résonne comme un coup de fouet et il se lève, son verre à la main et sort de la pièce. Tout le monde le fixe. Personne ne comprend.
Il entend Ginny murmurer.
« Il a un peu trop bu et – »
Il n'écoute pas la suite et disparaît.
En avril, tous les prés sont verts
Ils sont tout blancs quand c'est l'hiver
En mars, ils sont en marmelade
Mais il y a pour deux vagabonds
Un coin d'étable où il fait bon
Mon camarade
Parfois Harry pense, assis à son bureau d'Auror, à cette année passée à chasser les Horcruxes. Et il se dit, même s'il sait que ça n'a pas de sens, que cette année-là, Ron et Hermione sont devenus ses Horcruxes à lui.
Et, quelle trahison.
Parce que si même son âme, si même les morceaux de lui-même ne le comprennent plus, alors…
Il essaye de faire taire ses pensées et saisit un nouveau dossier.
On s'souviendra du balthazar
Qu'on a fait ce soir, par hasard
Avec un vieux corbeau malade
On a tout mangé, même les os
Et tu vas roupiller bientôt
Mon camarade
Lorsqu'Harry est nommé chef du département des Aurors, il voit Ginny, Ron, Hermione, ses enfants, tous là, les yeux brillants de joie et de fierté, et il leur sourit doucement avant d'embrasser chacun d'eux.
Et puis, alors que la cérémonie bat son plein, chacun prononçant des discours dithyrambiques, il s'en va.
V'là la première étoile qui luit
Les grenouilles, dans l'fin fond d'la nuit
En choeur, lui font une sérénade...
Ils sont tous là, à l'intérieur du Ministère, à célébrer sa nomination, et Harry les aperçoit à travers les vitres de verre.
Ils ont l'air un peu en cage.
Il entend des rires étouffés et dans un geste un peu ridicule, il lève son verre en leur direction et le boit d'un trait.
Les grenouilles ont des p'tits points d'or
Dans les yeux, tu l'savais ?... Tu dors
Mon camarade ...
Il reste un moment sur le pavé, le verre à la main, sans savoir trop que faire.
Finalement, il le pose près de la porte qu'il voit s'ouvrir à la volée.
Il écarquille les yeux. Draco Malfoy vient de sortir en brisant le verre par mégarde, et Harry demeure immobile, regardant les débris.
Malfoy aussi s'est figé. Lui aussi a changé. Des traits plus marqués. Une ressemblance plus accentuée avec sa mère, un je-ne-sais-quoi de fatigué.
Il s'excuse et Harry hoche la tête sans mot dire.
Malfoy le regarde fixement et Harry sent son souffle se couper.
Malfoy, Malfoy le voit. Entre tous, Malfoy le voit.
Peut-être parce qu'il est un inconnu, maintenant.
Peut-être parce que lui aussi, personne ne lui parle plus.
Et avant que Malfoy ne disparaisse à grands pas avant de s'évanouir dans le soir, il murmure :
« Je sais Potter, je sais. »
Je me demande, certains jours
Pourquoi nous poursuivons toujours
Cette éternelle promenade...
Encore un dîner de famille chez les Weasley.
Harry ne sourit même plus en voyant Molly.
Ron est occupé avec les enfants, Rose, Hugo, mais aussi James, Albus et Lily qui pépillent de joie en lui racontant leur année à Poudlard. Ron prend des tons un peu mystérieux pour raconter leurs propres histoires.
Et Harry se demande depuis quand sa vie est devenue une histoire pour enfants.
Depuis quand on préfère en parler au passé.
Depuis quand…
Oui, c'est parc'qu'on n'a pas trouvé
Le bonheur qu'on avait rêvé...
Il se souvient de ce jour où tous ces fantômes l'entouraient, et où il se sentait si proche d'eux, si loin des vivants.
Peut-être n'est-il pas vraiment vivant ?
Peut-être, peut-être que tout n'est qu'un jeu, un immense jeu, et qu'un jour il va se réveiller.
Des pensées comme cela ont traversé les siècles.
Mais Harry ne se réveille jamais.
Mon camarade...
Un jour, on s'ra tout ébahis
On arrivera dans un pays
Plein de fleurs, d'oiseaux, de cascades...
On s'ra reçus à bras ouverts
Y aura des carillons dans l'air !
Mon camarade !
James est devant lui, fier, et lui dit que le monde sorcier de la Grande-Bretagne n'est pas assez pour lui, qu'il part à l'autre bout du monde, le monde qui n'a d'ailleurs pas de bout, pense Harry, qu'il part loin, mais surtout, qu'il part pour toujours.
Bien sûr, ce dernier morceau, James ne le dit pas, mais Harry le lit dans ses yeux, assorti d'une espèce de soulagement.
James n'a que dix-huit ans.
James a déjà dix-huit ans.
Il reste silencieux et James ouvre la bouche pour se justifier.
« Tu comprends, je… Moi aussi j'ai besoin de respirer ! Et ici, ici ce n'est possible. Ici, j'étouffe, je… »
Et Harry comprend.
Il comprend parce qu'il s'est rendu compte que si auparavant, il avait été l'oxygène du monde, il est désormais un Détraqueur pour les siens. Pour tous ceux qui l'approchent.
Il n'est pas triste, non.
Il sourit, il rit, mais toujours avec du remord.
Ce n'est même pas du chagrin. Juste un vide, une mélancolie qui ne s'en va jamais.
« Je t'aime Papa, je t'aime, mais je ne peux pas rester. Et Maman qui t'ignore tout en te couvrant de caresses, et toi et ton fichu regard, et on ne peut rien te reprocher, tu es toujours venu à mes matchs de Quidditch, quand j'étais petit je- Mais tu ne m'appelles jamais par mon nom. Tu sais, ça ? Tu sais que tu ne m'as jamais appelé par mon prénom ? Tu sais que tout ce que je sais de toi, de ton histoire, ce sont Tante Hermione et Oncle Ron qui me l'ont dit ? »
Harry sait.
Et James, comme les autres, ne comprend rien.
Alors Harry dit simplement :
« Je suis heureux, et je suis fier de toi. »
Et les yeux de James brillent fort dans la pénombre tandis qu'il sert Harry dans ses bras comme s'il voulait l'étouffer.
Mais il part le soir venu.
Harry reste seul.
Y aura une petite blonde pour moi
Et puis une petite brune pour toi
Qui trouves que les blondes c'est trop fade...
Elles nous trouveront bien à leur goût
Et diront : Venez donc chez nous !
Harry se rappelle les amours d'enfance. Cho et ses cheveux soyeux. Et les tremblements qui l'agitaient à sa vue. Ginny au début. Ginny, jolie, si jolie, les yeux de flamme et l'amour en bataille, l'amour comme un surplus de vie, l'amour gratuit, constant, donné sans rien demander. Ginny, Ginny, Ginny, Ginny qui elle non plus ne le comprend pas.
Ginny combattante.
Et Hermione, un peu, un tout petit peu, Hermione toujours là pour lui, bien sûr qu'il y a pensé, bien sûr qu'il s'est demandé si ses lèvres aussi auraient le goût de la fidélité et de la confiance.
Hermione n'est plus Hermione. Hermione est une femme, Hermione est Ministre, Hermione est mère, Hermione n'est plus une petite fille, Hermione n'est plus une adolescente à fleur de peau.
Vide.
L'affection diffuse et générale qu'il ressent pour tous. Sans force. Harry est un peu fatigué.
Harry se souvient.
Harry, lui, n'a rien oublié.
Mon camarade...
On trouvera ça, mais oui, mon vieux !
C'est peut-être là-haut, dans les cieux
Dame, faudra pas rester en rade...
On a tant marché ici-bas
Qu'y a pas d'raison qu'on n'y arrive pas !
Mon camarade !
Et Harry marche, sans trop de but. Il sait que Ginny pleure là-haut, la perte de James, ses adieux ont été déchirants. Seuls lui et James savaient. Seul Harry comprenait.
Harry est seul.
Tout seul.
Après tout, c'est comme ça que ça a commencé.
Tout seul, dans le placard dans l'escalier.
Tout a changé, mais rien n'a changé.
