Merci à AmbreOnyx et Rhyn pour leurs commentaires


Chapitre 2 : Une enquête officielle

- Charlie, je peux te voir quelques minutes ?

Le mathématicien se retourna vers son frère qui venait d'entrer. Une grimace légèrement contrariée contracta un instant son visage : il ne voulait surtout pas que Don vienne mettre son nez dans SON enquête. Et puis il se raisonna : qu'est-ce que l'agent du F.B.I. pourrait bien déduire des schémas, diagrammes et autres équations qui s'étalaient sur les tableaux alors que les étudiants étaient penchés sur leurs ordinateurs portables, travaillant en binôme à explorer d'autres tâches ? Sans vouloir sous-estimer l'intelligence du policier, il ne verrait pas au-delà des apparences : un groupe d'élèves en train de plancher sur une quelconque théorie de mathématiques exposée par leur professeur.

Par contre, s'il restait là avec cet air relativement mécontent sur le visage, cela pourrait bien finir par éveiller les soupçons de l'enquêteur suspicieux qu'il avait en face de lui finit-il par conclure en s'efforçant de sourire. D'ailleurs cela ne lui fut pas tellement difficile. Il était réellement heureux de voir son frère qu'il n'avait pas eu l'occasion de rencontrer depuis trois jours, c'est-à-dire depuis que lui-même avait pris la décision de se pencher sur les vols à Calsci tandis que de son côté, l'agent du F.B.I. était accaparé par une nouvelle affaire dont, contrairement à ses habitudes, Charlie n'avait pas cherché à savoir les tenants et aboutissants étant donné ses propres projets.

Puis son sourire fut remplacé par un regard soucieux : Don avait l'air fatigué. Des cernes bien visibles soulignaient ses yeux et son visage était tiré. Vraisemblablement, l'affaire sur laquelle il travaillait devait être difficile et il devait de nouveau voir ses heures de sommeil se réduire au strict minimum. Selon toute vraisemblance, son irruption au milieu de l'après-midi dans le bureau de son frère n'avait qu'une raison : il était venu demander son aide.

- Don… tu vas bien ?

- Oui… Mais j'ai besoin de toi Charlie.

- Figure-toi que je m'en doutais. C'est quoi cette fois ?

Malgré toute sa bonne volonté, Charlie ne put empêcher un soupçon d'impatience de passer dans sa voix. Ca tombait mal. Son regard s'attarda sur les étudiants qui avaient levé les yeux vers lui, à la fois curieux de savoir ce que pouvait vouloir le frère de leur enseignant qu'ils avaient parfaitement reconnu, et un peu désappointés à l'idée que peut-être la quête à laquelle ils avaient tous pris goût risquait de prendre fin avec l'irruption de cet intrus.

Depuis trois jours, ils alignaient les théories et les vérifiaient en binôme. Avec étonnement, Charlie s'était aperçu que, loin d'essayer d'entraver le travail du groupe, Earl Wanigan s'était vraiment pris au jeu et semblait avoir autant sinon plus que les autres, envie de découvrir qui se cachait derrière les vols qu'ils avaient recensés d'une part auprès du service de sécurité du campus, et d'autre part auprès des étudiants directement, certains n'ayant pas porté plainte, persuadés que cela ne servait strictement à rien étant donné le peu de valeur intrinsèque de ce qui leur avait été dérobé compte-tenu des sommes brassées à l'université, même si parfois, pour eux, c'était l'une des choses les plus précieuses qu'ils possédaient.

C'était lui qui avait soulevé deux points communs : tout d'abord les objets étaient toujours volés dans des endroits collectifs, cafétéria, bibliothèque, gymnase, amphithéâtre même… et les cibles étaient quasi dans leur totalité des étudiants désargentés pour qui la perte d'un téléphone, d'un ordinateur, d'une tablette graphique, était d'autant plus ennuyeuse qu'ils avaient mis du temps à pouvoir les acquérir et ne pourraient les remplacer de sitôt. Pour certains cela risquait de plus d'avoir des répercutions néfastes sur leurs études. Charlie ne savait pas où ces deux points pouvaient les conduire, mais il était évident qu'ils tenaient là quelque chose d'important.

Il semblait qu'à travailler sur ce cas, le jeune Wanigan avait pris conscience de certaines choses et notamment de son statut de privilégié face à beaucoup de ses commensaux qui devaient travailler pour pouvoir poursuivre leurs études. Etait-ce un début de mauvaise conscience qui l'avait amené, la veille à venir muni d'un ordinateur portable haut de gamme dont il avait proposé à Alice Drake de lui laisser la jouissance tout le temps qu'il lui faudrait pour pouvoir remplacer son portable volé ? Dans un premier temps, il avait même prétendu lui donner le matériel, arguant que lui-même en avait désormais un bien plus performant offert pour son anniversaire le mois passé. Une fois encore, Charlie avait mesuré le gouffre qui séparait les étudiants fortunés des autres : l'ordinateur que Wanigan décrivait comme obsolète et qu'on venait de lui changer à ce titre, n'avait pas plus de six mois et était un appareil déjà haut de gamme. Alice, quant à elle, avait commencé par refuser l'offre : pas question de devoir quoi que ce soit à ce fils à papa bouffi de sa propre importance ! Elle n'avait besoin de la charité de personne ! Mais son professeur lui avait fait entendre raison : elle pouvait, sans s'humilier, accepter le prêt. Cela allait lui faciliter les choses pour les études, d'autant que, décidément dans une période de bonté lui ressemblant bien peu, Earl lui avait d'ores et déjà chargé tous les cours qu'ils avaient en commun de manière à ce qu'elle puisse avoir de nouveau accès facilement à cette partie des éléments perdus. Ensuite, elle verrait. Au terme d'un long combat contre sa fierté, la jeune fille avait finalement accepté mais en spécifiant qu'il s'agissait d'un prêt… Wanigan s'était incliné. Le matin même cependant, Alice avait appris à Charlie que, étant donné la qualité de l'ordinateur, elle venait de passer un nouveau marché avec l'étudiant : elle lui achetait son ancien portable, en lui réglant une certaine somme tous les mois jusqu'à ce qu'elle ait versé la totalité du montant demandé.

Ne voulant pas que la jeune fille soit grugée par l'étudiant, Charlie s'était enquis du montant de la transaction et, à son grand étonnement, il s'était aperçu que, loin d'essayer de profiter de la méconnaissance qu'avait sa camarade des prix de ce type d'appareil, Wanigan avait fixé un prix fort modique pour un objet de cette qualité et, quoiqu'il en pense lui-même, si récent. A ce prix-là, Alice n'aurait jamais pu prétendre à ce type d'ordinateur. Mais visiblement elle ne s'y connaissait pas assez pour s'en rendre compte. Selon toute vraisemblance, Wanigan avait fixé un prix assez haut pour qu'elle ne se doute de rien, ce qui rendait son geste encore plus altruiste puisqu'il faisait une bonne action sans l'afficher.

Charlie doutait cependant que le jeune homme soit devenu un bienfaiteur en trois jours : simplement, comme il le lui avait dit cyniquement, il avait vraisemblablement un intérêt dans ce geste, quelque chose qui ferait bien sur un CV comme : venir en aide aux étudiants désargentés en leur proposant du matériel de haute technologie à des prix défiant toute concurrence. Puis il s'était dit qu'il était peut-être injuste. Après tout, il ne savait pas grand-chose de l'étudiant, sauf qu'il l'horripilait par son égo surdimensionné et sa dureté envers tous ceux qui, à son avis, n'étaient pas de « son monde » que ce soit pour des raisons physiques, intellectuelles ou financières. Peut-être l'avait-il mal jugé après tout… Quoi qu'il en soit les choses s'arrangeaient pour Alice qui avait retrouvé le sourire en même temps qu'un outil de travail bien plus performant que celui qui lui avait été dérobé. Et quand bien même Wanigan n'avait absolument pas besoin de l'argent qu'elle lui verserait jusqu'au dernier centime et qui était pour elle une belle somme mais pour lui juste un pourboire, elle n'avait pas l'intention de déroger à sa part du marché.

De toute façon, l'essentiel était que son groupe de travail soit opérationnel et qu'ils parviennent à mettre la main sur le ou les voleurs qui sévissaient sur le campus.

- Charlie !

Il s'aperçut soudain qu'il s'était perdu dans ses pensées et que son frère s'impatientait.

- Oh… désolé Don…

- C'est bon, j'ai compris… Tu es trop occupé. O.K. frangin… t'inquiète, on se débrouillera.

Déjà l'agent du F.B.I. tournait les talons. Mais Charlie n'avait pas manqué le désappointement dans ses yeux, la voussure soudaine de ses épaules, comme si un poids supplémentaire venait de s'abattre sur lui, la voix un peu découragée bien que se voulant rassurante et sans acrimonie.

- Non ! Attends… Laisse-moi juste deux minutes le temps de passer quelques consignes à ma classe.

- D'accord.

Le visage de Don s'était éclairé et Charlie comprit combien son aide devait lui être nécessaire. Comme son frère semblait vouloir attendre, il lui dit :

- Tu m'attends dans mon bureau ? J'en ai pour deux minutes…

- Quoi ? Tu ne veux pas que j'entende ce que tu vas dire à tes élèves ? plaisanta l'agent du F.B.I. qui, maintenant que son frère avait accepté de l'écouter, se trouvait ragaillardi à l'idée d'obtenir l'aide qu'il ne manquerait pas de lui apporter lorsqu'il aurait vu le dossier.

Charlie le dévisagea, un peu hagard : mais comment pouvait-il deviner que… ? Puis il comprit que son frère était en train de le chambrer mais que sa détermination à ne pas le laisser soupçonner qu'il se livrait à un petit travail d'enquêtes privées lui faisait envisager des attitudes qui n'étaient pas les siennes.

- Exactement… En tant qu'agent du F.B.I. je ne tiens pas à ce que tu puisses un jour témoigner à charge…, réussit-il alors à dire d'un ton amusé, comprenant qu'il était urgent de donner le change et d'entrer dans la plaisanterie comme il l'aurait fait en temps normal.

- Stop ! Je ne veux pas entendre un mot de plus… D'accord… Je t'attends à ton bureau, mais fais vite ! Si je dois revenir te chercher je te préviens que ce sera avec les menottes.

Il disparut sans lui laisser le loisir de répliquer et Charlie resta quelques secondes, le sourire aux lèvres en le regardant filer vers son bureau. Il adorait lorsque lui et son frère se charriaient ainsi, avec une complicité dont il avait rêvé si longtemps sans penser qu'ils pourraient un jour l'avoir.

Il s'empressa de distribuer quelques consignes à son groupe qu'il mit sous l'autorité conjointe de Wanigan et Drake sans attirer de récriminations de la part de quiconque, ce qui lui fit comprendre combien le fils à papa avait grandi dans l'estime de ses compagnons en quelques jours, à la fois par ses compétences indéniables, mais aussi par son geste envers Alice. Etait-ce la raison de celui-ci tout compte fait ? A nouveau Charlie chassa cette pensée bien peu charitable et décida de laisser le bénéfice du doute à son étudiant. Et puis il avait mieux à faire : son frère avait besoin de lui, il ne devait pas le faire attendre plus que nécessaire.

- Alors… qu'est-ce qui se passe ? attaqua le mathématicien en fermant la porte de son bureau.

Son frère ne répondit pas. Il était vautré dans le fauteuil qui faisait face à son bureau et, en s'approchant, étonné de son silence, Charlie s'aperçut qu'il s'était assoupi. Un instant il hésita à le réveiller : ainsi abandonné dans le sommeil, son frère ne faisait plus semblant, n'essayait plus de présenter le visage imperturbable de l'agent sans peur et sans reproche, insensible au froid, à la faim et à la fatigue. Ses traits étaient profondément marqués par la lassitude et il sembla au professeur qu'il avait un peu maigri depuis le début de la semaine, dernière fois où ils s'étaient vus.

Pourtant il savait qu'il ne pouvait laisser son frère se reposer : celui-ci lui en voudrait. Il posa donc une main légère sur l'épaule de son aîné.

- Don ?

L'agent sursauta sur son siège et se redressa vivement, un éclair d'inquiétude traversa son regard avant qu'il ne reprenne totalement possession de ses moyens. Charlie s'aperçut alors que son frère était réellement profondément endormi.

- Tu vas bien ? demanda-t-il, inquiet.

- Oui Chuck… je vais très bien… J'ai juste un peu de sommeil en retard.

- Juste un peu hein ? Et ne m'appelle pas Chuck ! réagit le mathématicien avec retard, soutirant un sourire de son frère.

- Pas plus que d'habitude, répliqua vaguement Don en s'emparant du dossier qu'il avait posé sur le bureau.

- Ouais… Je me demande ce qu'en penserait papa… Tu as une mine à faire peur !

- Charlie ! Je n'ai vraiment pas le temps en ce moment…

La voix de Don était en train de passer de la badinerie à l'exaspération et Charlie comprit que ce n'était pas le moment de jouer les mères poules avec lui. D'ailleurs y aurait-il jamais un moment pour ça avec son frère ?

- D'accord…, abdiqua-t-il avant que la conversation ne dégénère en querelle. De quoi s'agit-il ?

- Un tueur en série qui s'en prend à des marginaux, des SDF…

Et l'agent du F.B.I. se mit à expliquer l'affaire à son cadet. Depuis deux mois maintenant, une recrudescence de meurtres avait été constatées dans les bas-fonds du quartier nord de Los Angeles. Dans un premier temps la police ne s'était pas particulièrement alarmée : marginaux, alcooliques, SDF, petits trafiquants, prostitués des deux sexes… bref… rien qui puisse troubler la bonne conscience des habitants de la ville. Cependant en deux mois le nombre de victimes s'alourdissait et surtout leurs blessures étaient de plus en plus graves, signe que les agressions devenaient plus violentes.

Les autorités avaient finalement admis avoir à faire à un tueur en série et le dossier avait échoué sur le bureau du superviseur de la section des crimes violents. Pour Don il n'y avait pas de petites ou de grandes victimes et ce n'était pas parce que celles-ci étaient marginales qu'on devait les ignorer. Il y avait donc une semaine maintenant que son équipe planchait sur l'enquête et durant ce laps de temps, trois autres SDF avaient été tués dans des circonstances particulièrement atroces. Il n'y avait aucun témoin, les crimes avaient tous lieu à la nuit tombée et ils en étaient encore à chercher qui et pourquoi. Don pensait cependant que les agresseurs devaient être minimum deux mais rien ne venait étayer son impression. Il avait besoin de l'analyse de Charlie et celui-ci comprit que sa petite enquête devrait attendre. Des hommes et des femmes étaient lâchement assassinés, cela comptait plus que quelques vols…

Lorsque l'agent du F.B.I. quitta son bureau, le mathématicien appela Amita et entreprit avec elle de concocter un programme permettant d'analyser les agressions. Par ailleurs, Don avait émis l'hypothèse que, vraisemblablement, avant d'en arriver aux meurtres, le ou les tueurs avaient dû commencer par des agressions simples, de plus en plus violentes. Peut-être le premier décès n'était-il finalement qu'un accident, mais un accident qui leur avait donné le goût d'aller toujours plus loin. Seulement comment déterminer dans la masse de violence quotidienne des rues, ce qui était du fait de celui qu'ils poursuivaient et du fait du mode de vie inhérent à ce milieu ? Don avait fourni les statistiques sur toutes les incivilités, toutes les violences recensées sur la dernière année et c'était ahurissant ! Seul Charlie pouvait éventuellement trouver un crible pour dissocier les actes commis par leur manique de tous les autres. La tâche qui les attendait n'était pas mince et Amita proposa bientôt à son fiancé de faire appel à un groupe d'étudiants.

Charlie opina… Il avait déjà un très bon groupe au travail et avec fatalisme, il décida d'en soustraire certains éléments pour l'affecter aux nouvelles recherches. Il lui suffirait d'adjoindre d'autres étudiants au groupe F.B.I. et de reprendre, parmi ceux écartés initialement, quelques candidats pour renforcer le groupe « Enquête privée », dont il se garda bien de parler à Amita, sachant qu'elle tenterait de le dissuader de continuer son petit travail parallèle…

Avec l'aide de sa fiancée, Charlie parvint très vite à obtenir un groupe homogène d'étudiants fort motivés à l'idée de travailler pour le F.B.I. Bien sûr, les professeurs ne leur dirent pas quel était l'objet de la recherche : ce qui importait, c'était les données mathématiques qu'eux seuls ensuite retranscriraient en données lisibles par les enquêteurs. Ce n'était que des mathématiques appliquées à un certain domaine et pour cela, nul besoin de savoir de quoi il s'agissait. Pour ce qui était de l'enquête, il en confia la responsabilité à Wanigan qui parut touché de la confiance accordée par le professeur.

(à suivre)