Relecture Brynamon.

Merci pour les alertes, les favoris !^^

Merci à Sissy1789 pour sa review.

On poursuit avec le point de vue de Thomas. Ce n'était pas simple. J'espère tomber juste.


REDEMPTION

Partie 2


PDV Thomas

Je me sentais vide en cet instant.

Je n'arrivais plus à pleurer, je n'étais qu'une coquille vide.

Le corps de ma sœur gisait là, sans vie. Jamais plus je n'entendrais le son de sa voix. Jamais plus elle ne me sourirait, jamais plus elle ne me réconforterait. Je devrais me sentir libre mais sa mort était un trop grand prix à payer. Je ne lui en voulais pas de cette voie qu'elle m'avait fait suivre. Je devrais, mais je ne le pouvais pas car elle avait agi par affection pour moi. Son amour était sincère, le seul que je n'aie jamais connu. Toutes ces femmes qui prétendaient m'aimer se fourvoyaient. Elles ne pouvaient réellement m'aimer car elles ne me connaissaient pas, pas tel que j'étais. Lucille m'aimait depuis l'aube de mon existence, et n'avait jamais cessé malgré mes actes aussi faibles ou horribles soient-ils. Elle était la seule à savoir qui j'étais au fond de moi.

La seule, vraiment ?

Non, je ne pouvais décemment penser à elle.

Edith.

Je fermai les yeux, en proie à un sentiment moins acide qui évacuait lentement le néant dans mon cœur. Elle aussi me connaissait, pas de la même manière que Lucille, mais elle savait qui j'étais aujourd'hui et cela ne l'avait pas empêchée de venir me sauver de la seule personne que je ne pensais jamais devoir craindre. C'était aussi le pourquoi de mon chagrin : Lucille avait souhaité me faire du mal, brisée, je le sais, par ce que je lui avais confié au sujet d'Edith. J'étais responsable de cet accès de folie, j'aurais dû prédire qu'elle n'accepterait pas ce revirement. Elle n'aimait pas la demi-mesure, elle n'aimait pas partager, elle n'aimait pas le dédain, le mépris, et encore moins la déloyauté.

Et déloyal, je l'avais été. Mais cela avait été contre ma volonté, complètement en dehors de mon contrôle, je n'avais rien vu venir.

« Menteur ! » dirait-elle.

Je me rappelai quand elle m'avait demandé : « pourquoi l'as-tu choisie, elle ? »

Oui, pourquoi, en effet ? Pas moyen de le savoir. Etait-ce son visage candide ? La douceur de ses traits ? Son sourire malicieux ? Son regard franc ?

Je secouai la tête. A quoi bon ? Elle était partie, je l'avais renvoyée auprès de son ami, celui qu'elle devrait aimer. Bientôt elle ne penserait plus à moi, elle oublierait la folie dont elle avait fait preuve en voulant fuir avec moi, et moi, je serai entre quatre planches ou jeté dans une fosse publique, qui sait ? Les assassins ne récoltaient que peu d'égards.

J'étais tellement las. La perspective de ma prochaine mort ne m'était d'aucune aide, d'aucun réconfort. Je le devrais, j'allais bientôt rejoindre Lucille, mais non, je ne me sentais pas soulagé. Je m'allongeai à ses côtés, de façon à ne plus voir la plaie béante de son crâne qui souillait ses cheveux d'un rouge poisseux. Elle était belle malgré la pâleur excessive de sa peau. Elle ne ressemblait ni à père, ni à mère, ni à moi. Elle se distinguait de nous trois physiquement et de par son caractère. Elle avait cette capacité à prendre le taureau par les cornes. Elle ne faisait jamais preuve de faiblesse, jamais elle ne faillissait. Cela la rendait exigeante, dure, sans pitié.

Mais elle savait aussi faire preuve de tendresse, d'indulgence et de compassion ; elle n'avait pas choisi cette vie qui l'avait endurcie. Elle avait dû prendre des décisions pour nous préserver, elle et moi. Des décisions difficiles pour la jeune fille qu'elle fut à l'époque. Je lui étais redevable, je l'avais bien compris. J'avais vécu notre séparation avec douleur, conscient qu'elle payait chèrement notre libération morale. Quand nous nous sommes retrouvés, je lui ai exprimé mon affection à nouveau comme elle le désirait, rongé par un profond malaise cette fois-ci, malaise sur lequel je n'avais su mettre des mots.

Mais nous étions liés, je le lui devais. Et mon humanité s'était éteinte peu à peu.

Si je devais exprimer un seul regret ce serait celui de ne pas avoir grandi en dehors de ces murs. Nous aurions pu éviter cette promiscuité et les dérives qui en ont découlé, provoquant un destin funeste et de nombreux dommages collatéraux. Si elle pouvait entendre mes pensées, elle me dirait encore : « arrête de tourner autour du pot, ce ne sont pas des dommages collatéraux mais des femmes de chair et de sang que nous avons assassinées de sang-froid. »

« Mon Dieu !» suppliai-je.

Je n'étais pas croyant. Et voilà que je me mettais à solliciter un être immatériel et sûrement inexistant. C'était bien aussi l'évidence de mon impuissance face à ce désastre. Je me relevai oppressé, attiré vers la fenêtre. J'avais besoin d'air frais, l'air dans la pièce était alourdi par l'odeur du sang. Une odeur que je ne supportais plus depuis longtemps. J'étais nauséeux.

J'ouvris en grand, laissant le froid du dehors et de la neige me revigorer. Seulement la vision du sol virant au rouge écarlate me saisit bien plus. Tout était dit, ainsi. Cette maison, ces terres, tout était en ruine. Je n'avais plus rien, plus de sœur, plus de femme, plus de maison.

Au loin, la silhouette d'Edith supportant son ami s'éloignait vers les grilles du domaine. Elle allait les franchir, guidée vers les lampes de villageois arrivant en renfort. McMichael avait été prudent, il avait anticipé le danger. Un être intelligent que je ne pouvais que respecter. Elle allait définitivement me quitter, sans un dernier adieu, sans un dernier regard. Je respirais par saccades, anéanti. Cet amour que je lui portais m'avait redonné vie un instant mais de manière extrêmement douloureuse. Mieux valait couper court, sinon je finirais gelé telle une statue de glace, les yeux fixés sur la dernière image d'un bonheur éphémère. Ce n'était pas une mauvaise mort en soi mais je ne pouvais me le permettre, je voulais avoir la force d'octroyer à ma sœur une sépulture décente.

J'allais refermer quand Edith s'immobilisa. Les mains sur les poignets, je patientai, figé par un fol espoir. Mon cœur cessa de battre un instant pour repartir dans une frénésie insensée quand elle se retourna vers la maison. Elle me voyait j'en avais la conviction, mais elle était trop loin pour que je devine son expression. Cela ne dura qu'une dizaine de secondes mais ce fut suffisant pour m'apaiser. J'y voyais une ultime preuve d'amour. Elle ne m'avait pas tourné le dos, elle partait dans la contrainte. Je pouvais me tromper, peut-être était-ce ce que j'avais besoin de croire pour ne pas sombrer complètement.

Je ne voulais pas penser qu'elle puisse me haïr, que j'étais responsable de son malheur, du sang sur ses mains. Elle devait souffrir d'avoir ôté la vie à un être humain et qu'elle fut dans son bon droit ne devait pas l'aider.

Quand toutes les silhouettes ne furent plus qu'un souvenir, je me décidai à refermer les fenêtres et à tirer les rideaux, le cœur vide à nouveau.

Je devais m'occuper de ma sœur.

J'avais lavé Lucille, je l'avais rhabillée, puis je l'avais enterrée derrière notre maison, là où l'argile n'avait pas encore fait son effet. Frigorifié, j'étais malgré tout resté auprès d'elle longuement. En rentrant dans la demeure sans âme, j'avais nettoyé le sol du bureau, lavé le chandelier que j'avais ensuite disposé non pas sur le secrétaire mais au rez-de-chaussée, près de son piano. J'étais monté à mon atelier pour lui confectionner un dernier présent : une plaque en bois ornée de fleurs autour de son prénom. Je l'avais plantée dans la neige pour immortaliser sa présence.

-J'espère que tu reposes en paix.

Mais j'avais un doute à ce sujet.

Il était tard, quand je m'autorisai à prendre un bain. Mais rien n'y faisait, j'étais maculé par l'odeur de la mort. Je réfléchissais à mon dernier repas quand j'entendis une mélodie familière qui provenait d'en bas. Je bondis hors de la baignoire, toujours transi, et je me séchai rapidement. Je m'habillai en un temps record pour descendre voir ce qui se passait. Je savais ce que je trouverai en bas, et cette idée était atroce mais je ne pouvais me défiler.

Personne.

Il n'y avait personne. Et plus de musique. Avais-je imaginé cette mélodie ? Je m'approchai du piano pour en effleurer les touches, désemparé. Un froid polaire m'envahit en sentant quelque chose me frôler. Je fis volte-face dans un bond révélateur. Je n'étais pas seul ici, je le savais.

-Lucille ?

J'attendis mais rien ne se produisit. Je devenais fou, dans la douleur et le chagrin, j'espérais un retour en arrière, j'espérais revoir Lucille et Edith. Cette pièce était lugubre, sans vie désormais. Sur le tableau, mère se réjouissait, ce n'était qu'un effet d'optique mais la sensation était bien là et je ne pouvais l'en blâmer. Son intransigeance lui avait valu la mort, mais jamais je ne lui aurais souhaité pareil destin. Parfois encore, je faisais des cauchemars. Je rêvais tout en rouge, un rouge vif et anxiogène.

Anxieux, je l'étais à un degré inimaginable. Je me rendis aux cuisines pour me préparer du thé et des œufs. Du vrai thé sans poison. Oui, nous en avions. Je ne parvins pas à me restaurer plus que ça mais c'était mieux que rien. En remontant, je fis une halte dans sa chambre, elle était impeccable, parsemée de ses touches personnelles. Sur sa commode trônaient certaines reliques des jouets que je lui avais confectionnés, elle les aimait beaucoup. J'évitai de m'attarder sur le lit à baldaquin, plein de souvenirs honteux que je souhaitais oublier. Je ressortis en claquant la porte, conscient que jamais plus je n'y entrerai.

Dans ma chambre, je m'allongeai dans ce grand lit vide. L'absence de ma femme fut plus concrète dans cette pièce où nous avions dormi ensemble. Il y avait son peignoir posé sur l'accoudoir d'un des fauteuils, ses habits et sa valise dans les armoires, un de ses livres sur sa table de chevet. Ses lunettes rondes étaient là aussi, juste à côté. Jamais elle n'avait repris son roman, pourtant elle ne manquait pas de talent.

Comment vivrait-elle maintenant que je l'avais dépossédée d'une partie de sa fortune ? Je ne devrais pas m'en soucier, parce qu'elle ne s'en soucierait pas. Elle n'était pas matérialiste, elle avait voulu me donner tout ce qui lui appartenait car elle croyait en moi. Et je l'avais déçue, je l'avais meurtrie, je l'avais tuée à petit feu. Un frisson glacé me parcourut. Avec chance, elle ne garderait pas de séquelles, son ami médecin y veillerait. C'était là mon dernier souhait : qu'elle retrouve la santé et soit heureuse.

Je m'endormis sur ces dernières pensées persuadé qu'à mon réveil les autorités camperaient devant ma porte.

OoooO

-Thomas ?

Quelque chose de doux me sortit de mes rêves rouges. Une main ? Une odeur florale me titilla le nez. Je connaissais la propriétaire cette peau délicate. Cependant, je craignais une hallucination sensorielle.

-Thomas, réveillez-vous.

Elle était bien là, penchée au-dessus de moi, soucieuse. Elle avait rattaché ses cheveux en un chignon haut, elle portait un manteau chaud, des gants.

-Que faites-vous là ?

Je m'assis pour mieux lui faire face. Elle me serra dans une étreinte douloureuse. Je le lui rendis avec plus de retenu. J'étais égoïstement heureux qu'elle soit là.

-Je suis venue vous chercher. Prenez quelques affaires et partons.

Elle se levait déjà, attrapa une de mes valises qu'elle ouvrit avec précipitation. Devant mon inertie, elle revint vers moi et me prit la main.

-Ils vont arriver, dépêchez-vous, nous n'avons pas beaucoup de temps !

Je refusai de bouger, incapable d'assimiler ce qu'elle était en train de faire.

-Ne faites pas ça, me supplia-t-elle. J'ai déjà perdu mon père, je ne veux pas vous perdre.

-Je suis coupable de sa mort.

-Mais non, Lucille a agi seule, je le sais.

-En entrant dans votre vie, je l'ai condamné.

-En entrant dans ma vie, vous m'avez appris ce qu'était la vie, la vraie, dans toute sa splendeur et dans toute sa laideur.

-Cela aurait dû vous faire fuir.

-J'ai essayé. Réellement. J'ai lutté pour ne pas revenir mais l'idée de votre mort m'est insupportable.

-Vous préférez devenir une fugitive ? Une paria ? Vous voulez vraiment devenir ce genre de femme ?

Elle retourna vers ma valise.

-C'est tout réfléchi, ne me faites pas regretter d'avoir fait ce choix.


La suite bientôt