C'était une belle journée d'été, l'une des dernières. Allongé à même le sol, une main tendue vers le ciel, il regardait les nuages défiler doucement entre ses doigts. Autour de lui, des cris d'autres enfants, des rires, le crissement d'une balançoire et le refrain d'une comptine.

dans l'eau du ruisseau
j'ai vu ses cheveux flotter

Il n'avait pas envie de jouer avec les autres enfants de son âge. Il préférait rester seul, comme à son habitude. D'ailleurs il se demandait pourquoi sa mère continuait de l'emmener dans ce parc tous les mercredis. Elle était là-bas, un peu plus loin. Elle discutait avec les autres mères qui surveillaient leurs précieuses progénitures du coin de l'œil entre deux ragots. S'il se concentrait un peu et écartait les voix des autres enfants il pouvait les entendre.

- Ils grandissent tellement vite ! La semaine dernière j'ai dû racheter des pantalons pour mon dernier, ça faisait à peine trois mois qu'il portait les autres et ils lui arrivaient déjà au-dessus des chevilles !

quand Chloé a crié
quand sa p'tite tête a cogné

- J'avoue ne pas avoir ce problème avec Rivaille, je crois bien qu'il a hérité de nos gènes à son père et à moi et qu'il ne sera pas bien grand.

Il tiqua en entendant ces mots. Il allait leur montrer, un jour il les dépasserait tous, il serait le plus grand, le meilleur, le plus fort, il… Sa tête commençait à lui faire mal, comme souvent ces derniers jours, comme si quelque chose appuyait de toutes ses forces contre son crâne pour sortir. Et ces gamines qui n'arrêtaient pas de chanter, formant une ronde, main dans la main, ne comprenant même pas le sens de leur cruelle ritournelle.

sous les saules qui pleurent
l'eau est de toutes les couleurs

- Mais je m'inquiète un peu pour Rivaille… Il n'est pas très… sociable.

- C'est le moins qu'on puisse dire, je ne l'ai jamais vu jouer avec les autres enfants. Il reste dans son coin. On ne peut pas dire qu'il n'est pas un enfant sage, au contraire, mais…

- Il n'a pas d'amis. Même à l'école. Je suis allée parler avec son institutrice. Ses notes sont excellentes, il est attentif et très éveillé pour son âge mais il met une distance entre lui et les autres enfants… même avec nous ses parents.

De quoi parlaient-elles ? S'il ne voulait pas parler avec les autres enfants de son âge c'est parce qu'ils étaient trop bêtes ! Et s'il ne voulait pas jouer à leurs jeux stupides c'était parce qu'il était trop grand pour ça. Ils ne savaient rien, RIEN ! Lui il...

Chloé si je pleure
tu sais ça compte pour du beurre

Qu'est-ce qu'il savait, lui ? Elles avaient raison il n'était qu'un enfant, pas un adulte, qu'est-ce qu'il savait du monde ou… La douleur se fit plus forte, plus aiguë. Comme les voix des fillettes. Il avait tellement mal que des larmes commençaient à perler au coin de ses yeux. N'y tenant plus et y mettant toutes les forces dont disposait son corps d'enfant de neuf ans, Rivaille se leva d'un bond et les poings serrés, injuria les enfants qui jouaient à quelques mètres.

- VOUS ALLEZ LA FERMER, OUI !

- Rivaille !

Comme si son propre cri, et celui contrarié de sa mère avaient été de trop il se laissa tomber à genoux, prenant sa tête entre ses mains, en proie à une douleur sans nom.

- Rivaille ?!

Et les portes cédèrent. Il lâcha une plainte de douleur alors que des images, des sons et des sensations enflammaient son esprit.

A neuf ans, pendant une poignée de secondes, il goutta au sang, à la mort, au chaos et au désespoir le plus total.

Puis les portes se refermèrent et ne laissèrent plus affluer le moindre souvenir… pour l'instant. Car il savait ce qu'étaient ces choses qui avaient assailli son esprit. Des souvenirs, des souvenirs de choses qu'il n'avait pas vécues…

Il n'avait plus mal à la tête, juste au cœur.

ton rire me fait peur
est-ce que tu joues ou tu meurs ?

Ce jour-là au beau milieu d'un parc, entouré par les bras d'une mère inquiète, le visage vide de toute expression et les joues trempées de larmes, un enfant de neuf ans se souvint qu'un jour il avait été le plus fort de tous.


- Et alors le prince terrassa le dragon avec son épée de feu et secouru la princesse. Ils rentrèrent ensemble au château et le prince devint le héros du pays. Il se maria avec la belle princesse et ils vécurent tous heureux pour toujours. Fin de l'histoire, maintenant c'est l'heure de dormir.

La conteuse referma le livre et le posa sur la table de chevet. Elle allait se lever et quitter la chambre de son fils quand ce dernier l'interpella d'une voix malheureusement bien éveillée.

- Dis maman, pourquoi le dragon il avait enlevé la princesse ?

Elle lâcha un soupir et maudit en silence le puits sans fond qu'était la curiosité de son fils.

- Parce qu'il était méchant.

- Oui mais pourquoi ?

Elle réfléchit un instant, incapable de trouver une réponse qui satisferait son garçon.

- Et bien… c'est difficile pour les gens gentils de savoir pourquoi les méchants font de vilaines choses.

Le petit garçon dont seule la tête dépassait de sous l'épaisse couverture aux motifs de fusées sembla réfléchir un instant.

- Ça veux dire que tu sais pas ?

- Non Eren, je ne sais pas, admit finalement sa mère.

Les yeux verts du bambin s'écarquillèrent, comme si l'idée que sa mère ne sache pas quelque chose était invraisemblable. L'air étonné de son petit ange manqua de faire rire la mère aux éclats et elle se retint tant bien que mal.

- Alors… pourquoi le prince il va sauver la princesse ?

- Parce que c'est la princesse justement. Et que les forts garçons sauvent les filles en danger, expliqua sa mère.

- Mais les filles c'est nul !

Cette fois ci, elle ne put retenir un grand éclat de rire. Le petit Eren comprit vite que sa mère se moquait de lui même s'il ne comprenait pas pourquoi. Il se redressa alors dans son lit, faisant tomber son ours en peluche.

- Maman !

- Oui oui, pardon Eren. Tu verras, quand tu seras plus grand, que les filles ne sont pas si méchantes et tu seras content d'être un prince charmant.

Eren bouda ouvertement, gonflant ses joues sous l'air attendri de sa mère qui le recoucha, ramassa son ours en peluche et le borda avant de l'embrasser et de lui souhaiter une bonne nuit.

Alors qu'elle poussait la porte derrière elle et laissait un mince interstice de lumière, la voix de son fils s'éleva une dernière fois.

- Moi je préférerais sauver un copain. Et puis Armin, il ressemble à une fille mais il est sympa. Alors ce sera lui qui fera la princesse !

~ o ~ o ~ o ~

- Papaa ! Maman !

Alertés par les cris de pure terreur de leur fils, le couple Jaeger se précipita dans la chambre d'Eren.

Les parents sentirent leur cœur se serrer douloureusement dans leur poitrine en voyant leur enfant recroquevillé sur lui-même dans un coin de la pièce, visiblement terrifié.

- Eren ! Eren qu'est-ce qu'il se passe mon ange ?

- Les monstres ! Les monstres, ils sont là !

Les adultes se regardèrent et soupirèrent, visiblement soulagés que ce ne soit qu'un cauchemar, aussi effrayant est-il pu être.

- Tout va bien Eren, reprit son père d'une voix douce. C'était juste un rêve, il n'y a pas de monstres, regarde.

- Ils étaient là ! cria l'enfant, le visage baigné de larmes. Ils étaient là et ils ont mangé tout le monde. Ils m'ont mangé moi, ils ont mangé ma jambe et-

Eren, regarde tes deux jambes sont là, c'était un cauchemar, juste un cauchemar.

Le petit garçon regarda ses jambes, puis ses mains. Il ne comprenait pas, tout à l'heure il y avait tellement de sang, et puis il avait senti les dents du monstre… Eren s'accrocha aux épaules de son père qui le prit dans ses bras. Il commença à sangloter doucement, son petit corps secoué de tremblements. D'un commun accord ses parents décidèrent de l'emmener dans leur chambre pour ce soir, Eren faisant rarement des cauchemars.

Alors qu'ils se recouchaient tous, Eren, sanglotant, murmura doucement.

- Ils étaient là. Ils vont casser le mur et ils vont nous manger.

~ o ~ o ~ o ~

- Docteur, nous ne savons plus quoi faire.

Le médecin regarda attentivement le couple qui lui faisait face, leur enfant était dans une autre pièce, jouant avec une infirmière.

- Ses terreurs nocturnes sont de plus en plus nombreuses, et de plus en plus fortes. Il… la dernière fois ça nous a pris des heures pour le calmer. Il va finir par se faire mal.

Il soupira. Cela faisait maintenant plusieurs mois qu'il suivait le cas du jeune Eren. Il n'était pas rare qu'un enfant fasse des cauchemars, mais à ce point, et surtout allant de mal en pire, ce n'était pas normal. Le petit dormait peu et cela jouait aussi sur son caractère en temps normal : plus renfermé, presque agressif.

Ses parents aussi étaient à bout de nerf.

Quand il avait pris en Eren en charge, il ne pensait pas en arriver là, mais les cauchemars récurrents de monstres qui le dévoraient ou dévoraient les gens autour de lui mettaient en péril la stabilité psychique du petit.

J- e pense que nous n'avons plus le choix. Malgré son jeune âge et comme ni les séances avec la pédopsychiatre ni les activités avec les autres enfants n'ont donné de résultat concluant, je vais mettre Eren sous médicaments. Je vais établir un bilan pour lui prescrire des somnifères. Il sera aussi admis à l'hôpital pour un traitement intensif le temps que ces terreurs refluent. Je vais aussi vous mettre en contact avec un de mes collègues qui pratique une hypnose qui pourrait aider Eren à faire reculer son subconscient. Soyez confiants, d'ici quelques semaines les cauchemars de votre fils ne seront plus qu'un lointain souvenir. Pour vous, comme pour lui.


Un grand merci à Pau-Aya pour son rôle de beta ainsi qu'aux personnes qui ont laissé des review pour le prologue, pour ceux qui n'ont pas de compte je n'ai pas pu vous remercier directement !

Concernant ce chapitre, j'espère qu'il vous a plu et j'attends impatiemment vos réactions. N'ayant pu le faire lire à quelqu'un connaissant SnK je suis inquiète de savoir si je reste 'conforme' aux caractères originaux… mais y'a pas à dire… un Rivaille de neuf ans c'est dur à gérer

Rendez-vous au prochain chapitre !