Août 1977
- Je n'ai plus de chocolat, bougonna Dolorès.
- J'en ai si tu veux.
- T'aimes pas le chocolat, murmura-t-elle.
Alastor arrêta son geste, suspendant sa main dans les airs, qui était partie chercher dans ses poches une tablette de chocolat moldu, une de celles dont Dolorès raffolait tant. Il décida de retourner à sa lecture, comme si de rien n'était. Ce rapport était d'un ennui… Alastor adorait son métier, mais tout ce qui se rapprochait de loin ou de près à la paperasse lui donnait la nausée.
- C'est toi qu'a attaché Julian Northanger sur le sommet de la fontaine du hall du Ministère ? Lui demanda-t-elle.
- Peut-être que oui, peut-être que non, ronchonna-t-il.
- Il dit que c'est toi.
- C'est pas une preuve ça. T'as des vrais preuves de tes allégations gamine ? Répliqua-t-il.
- Je l'ai entendu te décrire quand son père l'y a décroché. Tu sais qu'il travaille dans le département de la justice magique son père ? Tu vas avoir des ennuis. C'est interdit ce que tu as fait.
- Tu peux pas juste me remercier chouineuse ? s'emporta-t-il.
Depuis le début de l'été, Dolorès passait le plus clair de son temps à lire sur les marches du dernier étage du Ministère. Alastor, qui pour rien au monde n'abandonnerait le seul coin où aucun de ses supérieurs ne pourraient le trouver, s'asseyait souvent à ses côtés, sans rien dire. De temps en temps, ils parlaient, mais jamais bien longtemps. Ils n'étaient pas vraiment proches. Pourtant, Alastor qui détestait l'injustice, n'avait pas raté une seule occasion de punir Northanger, un Serpentard un peu plus âgé que Dolorès, dont elle lui avait parlé. Le garçon s'amusait souvent à l'humilier… Alors Maugrey avait agis.
- Tu viens d'avouer en me demandant de te remercier. N'est-ce pas la meilleure des preuves ? Se réjouit Dolorès.
Alastor haussa un sourcil. Il venait de se faire duper par une gamine de douze ans.
- Et je ne veux pas te remercier. Je peux me débrouiller seule.
- Ah oui ?
Il aurait aimé l'y voir, sans son aide. La semaine dernière, il avait lancé un sort sur les chaussettes de Julian Northanger pour qu'elles lui chatouillent les pieds sans arrêt. Le petit Serpentard avait cru drôle de tenter de verser une potion douteuse sur les cheveux bruns et bouclés de Dolorès … Et des galères comme celle-ci, Alastor lui en avait fait éviter des tas. Ce n'était pas comme si une guerre avait lieu en ce moment-même et qu'il n'avait pas autre chose à faire que d'éduquer un sale mioche prépubère…
La petite Ombrage ne s'en rendait pas compte. Parfois, ils se croisaient au Ministère, quand Alastor n'était pas en mission, ou dans le hall du Ministère, quand ils arrivaient tous les deux. Lui, pour travailler, elle, parce qu'elle n'avait nulle part d'autre où aller, et qu'elle disait aimer cet endroit. Elle prétendait suivre son père… L'été dernier, elle l'avait déjà fait et avait partagé sans broncher les marches du dernier étage avec l'auror. Cela faisait deux ans qu'ils se connaissaient et se réfugiaient ici. Quand ils se rencontraient ailleurs, ils se faisaient un signe de tête discret, peut-être un peu complice, mais sans plus. Ils ne s'échangeaient jamais de sourires, ni de clins d'œil.
- Tu penses que les Serpentard et Gryffondor ne sont pas faits pour s'entendre ? Lui demanda-t-elle.
- J'étais à Gryffondor. On s'entend bien toi et moi.
- Pas vraiment.
Dolorès lui jeta un regard étonné. Ils ne se connaissaient pas très bien et même s'ils étaient souvent ensemble, sur les marches du dernier étage des escaliers du château, ils parlaient rarement. Quelque fois, Alastor lui expliquait quelques petites choses pour les cours qu'elle suivrait à la rentrée, et elle, elle le regardait en silence contempler le vide et se poser des questions à voix haute.
- Tu devrais passer plus de temps à soigner tes dossiers qu'à t'occuper de moi. Tu as une écriture de cochon.
- Je n'ai pas besoin de soigner mes dossiers. Tant que j'enferme entre quatre murs les mages noires qui font l'objet de ces dossiers, personne ne me dira rien
- T'es qu'un vantard.
- Non. Je suis pragmatique et réaliste.
Alastor était un excellent sorcier, il ne craignait rien. En revanche, il s'inquiétait un peu pour la chouineuse. Un tout petit peu…
- Va falloir que tu te défendes toute seule quand tu retourneras à Poudlard.
La guerre devenait de plus en plus féroce. Le Seigneur des Ténèbres gagnait du terrain et des partisans chaque jours un peu plus… Elle haussa les épaules :
- Quand bien même, je n'ai pas ton imagination débordante pour inventer des farces comme toi… Le coup des chaussettes c'était vraiment du génie.
- Tu savais que c'était moi ? s'étonna-t-il.
- Je ne suis pas stupide.
- Non tu ne l'es pas, approuva-t-il.
Dolorès se releva pour s'étirer. Une lettre glissa de la proche ventrale de sa robe et Alastor la ramassa. Elle était encore cachetée bien que l'enveloppe soit toute tâchée, écornée et froissée :
- Tu devrais lire ton courrier.
- C'est pas important. C'est ma mère.
- T'aimes pas ta mère ? Lui demanda-t-il.
- J'aime pas non plus mon père.
- T'aimes qui alors ?
Parfois, Alastor se disait que cette gamine était un roc froid, sans émotion.
- Mon père, c'est un sorcier qui lave le sol du Ministère. Ma mère, c'est une moldue. Elle est partie.
- Et alors ?
- Tu peux pas comprendre. Tes deux parents sont des sorciers. Tout le monde pense que tu as ta place ici. Moi je suis à Serpentard…
- Et alors ?
- Il n'y a que des nobles et des sang-purs à Serpentard. Tous les nobles vont à Serpentard de toute façon…
- Non. Regarde la folle de Greengrass… Elle a été répartie à Serdaigle, il me semble. Les Potter sont des Gryffondor depuis la construction de ce château, tout comme les Weasley.
- Ce ne sont pas des nobles !
- Si. Ils font parties des plus grandes familles de sorciers.
- Je ne savais pas.
- Et les Serpentard ne sont pas tous des nobles. Northanger par exemple.
- Il dit venir d'une noble famille du Canada, fronça les sourcils Dolorès.
- C'est un mensonge.
- Pourquoi il a menti ?
- Pourquoi toi tu mens ? Rétorqua-t-il.
- Je ne mens pas ! Se défendit Dolorès.
- Oh si. Tu fais semblant, tu ignores les questions que les autres te posent… C'est mentir.
- Non ! Et c'est toi qui m'a dit de ne pas répondre à leurs questions ! En plus, c'est juste ne rien dire…
- Donc c'est entretenir une image… C'est mentir, insista Alastor.
Il jura l'entendre grogner d'agacement. Alastor retint un rictus, avant de se figer… Peut-être était-il trop dur avec elle ? Ce n'était qu'une enfant.
- Pourquoi tu mens ? Redemanda-t-il.
- Parce que mon père est un incompétent, ma mère une incapable de moldue.
- Et qui te dit que Northanger n'a pas une famille semblable ? Son père travaille peut-être au département de la justice magique, mais je peux t'assurer que c'est aussi un incompétent.
- Personne n'a une famille comme moi.
- T'en sais rien, gamine. Ne juge pas les autres trop vite. Contente toi de mentir pour survivre.
Dolorès se tut un instant, observant ses chaussures toutes vernies. Elle s'efforçait depuis deux ans, de coller à cette image de la parfaite petite représentante d'une famille de sang-pur. Elle avait tellement honte de ses origines… Entourée par tous ses camarades, issus d'illustres maisons, elle se sentait inférieure, minable… Dolorès tenait ce sentiment en horreur.
- Si la vérité ne te plaît pas, dissimule-la, haussa finalement des épaules Alastor.
- C'est déjà ce que je fais. Et en plus c'est toi qui m'a dit de le fai...
- Mais accepte le fait que ce soit un mensonge, ajouta Alastor en la coupant
Il regarda ses yeux briller. Il fallait qu'elle s'endurcisse. Il disait tout ça pour son bien… Dolorès se renfrogna et Alastor s'enferma dans son habituel silence, tout en continuant de l'observer. Elle tourna la tête, et se mit à le regarder elle aussi. Elle aurait aimé avoir son honnêteté. Mais plus encore… Elle aurait aimé s'appeler Maugrey, être de sang-pur, comme lui. Il ne comprenait pas, comme sa vie était compliquée.
