Dudley jeta un regard vers son jardin. Les personnes qu'il aimait le plus au monde, mis à part son père – mais aimait-il encore réellement son père ? – se trouvaient là. Pétunia n'avait même pas trop l'air pincé. Elle se tenait aussi loin des Potter qu'elle le pouvait, mais elle discutait tranquillement avec les parents de Matthew... Matthew qui était plus beau que jamais dans son costume et il portait le nœud papillon divinement bien. Matthew qui portait désormais son nom, depuis une poignée d'heures. Matthew Dursley... Ils avaient fait exprès pour énerver Vernon, preuve que l'avis de son père comptait encore un peu pour Dudley...

Il ne réalisait pas vraiment... Son mariage. Ce jour était censé être le plus beau de sa vie, et pourtant, il avait une drôle d'impression d'inachevé. Comme s'il lui restait une dette qu'il ne savait pas réellement comment acquitter.

Il avait fait un discours, remercié à peu près toutes les personnes présentes sauf...

Son regard se posa sur une silhouette rousse qui dansait tel un feu follet sur la piste de danse qui s'était improvisée sur la terrasse. Lily avait grandi depuis leur conversation sur la balançoire, dans le jardin des Potter, et si elle n'était pas encore la magnifique jeune femme qu'elle promettait de devenir, elle n'était plus non plus l'espiègle petite fille au regard curieux. Comme mue par un sixième sens, l'adolescente se tourna vers lui et lui fit un clin d'œil avant de quitter la piste et de se diriger vers lui.

Dudley lui fit un signe de tête, chuchota deux mots à Matthew, puis se dirigea vers la rue où la jeune fille le suivit. Ils marchèrent d'un pas lent sur le trottoir.

- Lily, commença-t-il avant de se raviser.

La jeune fille était patiente, elle avait compris que ce qu'il s'apprêtait à dire était crucial, au moins pour lui, et se garda de l'interrompre.

- Est-ce que tu te souviens, de la fois où tu m'avais invité à prendre le thé, parce que tu voulais discuter du fait que je préférais les hommes ?

La fille de son cousin hocha la tête.

- Tu sais... Je crois que, sans cette conversation-là, je ne serais sûrement pas marié aujourd'hui. Je crois que... Je crois qu'une part de ce que je suis devenu, je te le dois. Tu n'étais qu'une petite fille un peu curieuse, mais tu as accepté tout ce que je t'ai dit avec bien plus de tolérance que la plupart des adultes que je connaissais et ça m'a convaincu que je ne devais pas me sentir coupable d'être l'homme que j'étais. Que je ne pourrais pas réellement changer, et qu'il valait mille fois mieux que je m'accepte, plutôt que d'échouer à faire semblant d'être un autre.

Il s'était arrêté. Les yeux marron de la jeune fille le fixaient avec une intensité troublante.

- Je voulais te remercier. Pour ce que tu as fait pour moi, sans même t'en rendre compte. Je... Je regrette de ne pas pouvoir te rendre la pareille. Je pense que c'est ça qui me trouble aujourd'hui, alors que tout devrait être parfait. J'ai même réussi à accepter l'absence de mon père, et pourtant... Si un jour tu as besoin de quoi que ce soit, dis-le moi. J'aurai enfin l'impression d'avoir refermé cette porte que tu as ouvert pour moi. Je suis l'adulte, si c'est toi, l'enfant, qui me vient en aide, j'ai l'impression d'inverser l'ordre des choses... Laisse-moi au moins faire quelque chose pour toi en retour...

Lily lui saisit la main, et lui offrit un sourire. Il n'avait pas l'éclat habituel, il était comme teinté de tristesse.

- J'aurais bien quelque chose à te demander, hasarda-t-elle. Tu sais, je m'appelle Lily Luna. Luna, je la vois régulièrement, c'est une personne formidable, et je suis heureuse que mes parents m'aient donné ce nom mais, Lily... C'est dur de porter le nom d'une morte, tu sais ? C'est dur de savoir qu'elle a été héroïque, qu'elle a sauvé mon père, qu'en se sacrifiant elle a permis au monde sorcier de se débarrasser du plus grand mage noir de tous les temps. Le pire, c'est que je porte tout le poids et toute la célébrité de ce nom... Tu ne te rends pas compte, tu es un moldu, mais c'est dur d'être la fille de Harry Potter, on n'est jamais à la hauteur de cette réputation qui nous précède... Et c'est encore pire de s'appeler Lily Potter. Le pire, dans tout ça, c'est que cette Lily-là, je ne la connais pas, je ne connais personne qui l'ait vraiment connue d'ailleurs. J'ai essayé de parler avec mes professeurs, mais ce n'est pas pareil et... Toi, tu connais quelqu'un. Elle m'a fui toute la soirée, j'ai vu le dégoût dans ses yeux, ce n'était pas le bon moment mais... Pour me rendre la pareille, s'il te plait, essaie de convaincre la tante Pétunia de me parler de sa sœur. Quoi qu'elle ait à m'en dire, d'ailleurs.

Soufflé, Dudley s'effondra sur un banc qui se trouvait là. Il n'avait jamais remarqué à quel point la célébrité de leur père pesait sur les enfants Potter, sans doute parce que cette célébrité ne le touchait pas réellement...

- Je veux bien essayer. Je comprends ce que ça représente pour toi, et je veux bien le faire mais... Tu sais, Lily, j'ai mis des mois à convaincre ma mère de m'accepter comme je suis, je ne sais pas si elle est capable d'accepter ta différence à toi, même si je lui raconte, même si je lui dis ce que je te dois...

Lily secoua la tête.

- Si tu essaies, nous serons quittes.

- Non, Dudley. Il y a des choses que je peux accepter pour toi, comme me trouver une journée à moins de cent mètres de ces gens-là, mais leur parler ? Ce sont des monstres. Estime-toi heureux que j'accepte leur présence ! Leur parler... Non, il y a des choses que je refuse de faire.

- Maman, elle a changé ma vie ! Au lieu de la voir comme une sorcière, vois-la comme une jeune fille qui cherche à trouver qui elle est.

- Et ce serait à moi de l'aider ? et puis, pourquoi veut-elle tant connaître la sœur de sa merveilleuse grand-mère, qu'elle n'a même pas connue ? Je n'ai pas de petits-enfants, moi, ne me fais pas l'affront de...

Pétunia s'interrompit, comme si elle venait de se rendre compte de l'énormité de ce qu'elle venait de dire, comme si elle réalisait l'ampleur du reproche indirect qu'elle venait de faire à son fils.

Dudley eut soudain très envie de lui demander de quitter sa cuisine pour ne plus jamais revenir, et de laisser tomber les requêtes de Lily.

- Duddichou, je suis désolée, ce n'est pas ce que je voulais dire...

- Sans doute, mais c'est ce que tu penses. C'est pire.

- Ce n'est pas contre toi... Evidemment que j'aimerais des petits-enfants, et puis, ce n'est pas parce que tu es marié avec un homme que tu ne peux pas adopter, que sais-je... Tu y as pensé, d'ailleurs ?

- Nous avons quarante ans, maman. Et ce n'est pas quelque chose de prévu dans l'immédiat.

- Mais je respecte ton choix, répondit précipitamment Pétunia.

Dudley soupira. Elle était sincère, il le savait. Mais elle ne pouvait s'en empêcher, elle voulait des petits-enfants... Il ne pouvait pas le lui reprocher après tout.

- Tu voulais savoir pourquoi elle veut te rencontrer ? Harry l'a appelée Lily. Voilà pourquoi.

Pétunia ne répondit rien. Dudley vit dans le regard de sa mère l'ombre de souvenirs dont elle n'avait jamais parlé, il savait qu'il avait gagné avant même qu'elle reprenne la parole.

- C'est d'accord. Mais tu t'occupes de tout, je ne veux pas envoyer des lettres avec des hiboux ou que sais-je...

- Je peux lui passer un coup de fil tout de suite, si tu veux. C'est les vacances d'été, elle est chez elle, et j'ai fait relier ma cheminée au réseau.

Il vit qu'elle était un peu prise de court, mais c'était mieux ainsi. Au moins elle n'aurait pas le temps de changer d'avis.

Quand Dudley quitta la pièce, Pétunia soupira. Pourquoi avait-elle accepté ? Elle allait se retrouver avec un petit monstre de quatorze ans, qui voudrait qu'elle peigne un portrait dithyrambique de Lily, mais elle n'était pas prête à ça. Elle n'en avait aucune envie. D'ailleurs elle allait la prévenir, oui, c'était ce qu'elle allait faire. Elle dirait à cette morveuse qu'elle acceptait de lui parler, mais qu'elle ne devrait pas s'attendre à des éloges. Qu'elle serait honnête.

Perdue dans ses pensées, Pétunia n'avait pas entendu la cheminée s'activer. Elle resta pantoise en voyant la jeune fille entrer dans la pièce en souriant timidement. Silhouette fine, épaisse crinière roux foncé, un instant, elle avait cru voir sa sœur... Et puis, elle remarqua les yeux marrons, et les quelques taches de rousseur, et la jeune fille la salua en l'appelant « tante Pétunia », et le charme fut rompu. Mais l'espace d'une seconde...

Pétunia frissonna. Elle avait haï Harry, elle avait haï la magie, mais elle n'avait jamais réussi à véritablement haïr sa sœur. Elle ne pourrait pas haïr cette Lily-là non plus.

Dudley quitta la pièce sur un signe agacé de sa mère. Il resterait assez près pour écouter. Ce qui se déroulait dans sa cuisine était trop important pour qu'il n'essaie pas de l'espionner. Il avait vu dès que Lily était entrée que Pétunia était sous le charme... Si la petite s'en sortait bien, elle obtiendrait les réponses à ses questions, et peut-être même plus.

- ... nous étions très proches quand nous étions enfant, disait la voix de sa mère, assourdie par la cloison. Et puis, elle a reçu sa lettre, et tout a changé. J'ai essayé de la haïr, mais je pense que j'étais surtout jalouse. Nos parents étaient tellement ravis, et elle passait sa vie avec ce malpropre de Severus...

- Mon frère s'appelle Albus Severus...

- Ça ne m'étonne pas. Si tu veux mon avis, tu as eu de la chance de t'appeler Lily, c'est moins dur de porter un prénom courant...

- Ce n'est pas facile de porter le prénom d'une héroïne de guerre, rétorqua l'adolescente.

- Une... pardon ?

- Une héroïne de guerre.

- Mais que...

Et alors, ce fut l'adolescente qui se mit à raconter. Pétunia avait à peine dit quelques mots, mais c'était Lily qui remplit l'espace de ses paroles. Dudley sourit. C'était, finalement, exactement la même chose que quand elle l'avait invité à prendre le thé, quand elle avait huit ans. Elle voulait poser les questions, mais c'était elle qui avait parlé.

L'adolescente raconta le sacrifice de sa grand-mère, les aventures de son père, la guerre... Elle parla longtemps. Si longtemps que Matthew rentra du travail, et que Dudley lui intima le silence.

Et puis, ce fut au tour de Pétunia de répondre. Elle confia tous les détails dont elle se souvenait, les jeux d'enfance, les comptines et les rires, les disputes aussi, et les regrets, la culpabilité, le chagrin... Comme Dudley quelques années plus tôt, elle oublia qu'elle ne parlait qu'à une enfant, et ouvrit les vannes de son cœur.

Dudley se demanda comment elle avait pu vivre aussi longtemps avec ce poids sur la conscience, sans jamais en parler.

Quand elles cessèrent de parler de Lily Evans pour parler de Harry, Dudley commanda des pizzas par téléphone. Il leur en déposa deux en silence, alors qu'elles parlaient toujours.

La nuit était bien avancée quand elles se turent. Matthew était déjà parti se coucher. Elles ne se ressemblaient pas, mais dans leurs regards brillaient la même force : celle que donnent les rencontres décisives, les rencontres qui changent une vie. Pétunia, troublée par cet échange, s'excusa et rentra au 4, Privet Drive, où Vernon lui ferait sans doute une scène.

Lily traîna un peu, silencieuse et songeuse.

- Dudley ? hasarda-t-elle finalement.

L'homme se tourna vers elle, attentif. On aurait dit qu'elle était sur le point de pleurer, et c'était sans doute vrai...

Elle avait des larmes dans les yeux quand elle poursuivit.

- Je crois qu'on est quittes, vraiment. Je... je ne saurais te remercier assez pour ce que tu viens de m'apporter.

- Est-ce que ton nom est moins lourd à porter ?

- Oui... Non... Je ne sais pas... Mais je comprends maintenant. C'est un peu comme un lien qui s'est fait... Je regrette juste qu'elle n'ait pas dit tout ça à papa, ça aurait changé tellement de choses...

Dudley sourit.

- Tu sais, je crois que tu as encore réussi là où tout le monde avait échoué, là où ton père et ta grand-mère avaient échoué. En fait, je ne serais pas étonné que tu sois parvenue à lui faire accepter la magie. Je ne serais pas étonné non plus qu'elle essaie de contacter ton père. Pour enterrer la hache de guerre.

Duley n'était pas sûr, en revanche, que Harry accepte, mais ça, il se garda bien de le dire.

Lily esquissa un sourire au milieu des larmes.

Quand elle prit la cheminée pour rentrer chez elle, ce soir-là, ils se sentaient tous les deux grandis.


EDIT : je me permets d'intervenir parce que j'ai reçu une review qui m'a fortement déplu. En fait, je voulais trouver un moyen de laisser une réponse à ce "guest" bien courageux qui profite de l'anonymat pour laisser une review homophobe.
Je ne l'ai pas fait supprimer pour montrer la bêtise de certaines personnes, et pour montrer surtout qu'il faudra continuer à écrire des textes contenant des personnages non hétéros, jusqu'à ce que les gens comprennent que l'hétérosexualité n'est pas plus "normale" que les autres orientations sexuelles.
Les homosexuels sont "normaux", et on devrait sans doute, plutôt, demander à toutes les romances het qui nous submergent de toute part dans les médias de se "renouveler". Parce qu'elles sont majoritaires de manière écrasante.
Si un couple "normal", c'est un couple de personnes hétérosexuelles, blanches et valides (avec, allons-y, un homme viril et fort et une femme douce et gentille), alors franchement, je n'ai pas envie de faire partie de cette norme-là.

C'était ma première review homophobe, j'espère que ce sera la dernière. J'espère aussi que mes autres lecteurs, en général adorables, me redonneront foi en l'humanité.

C'est bien la peine d'écrire des textes sur la tolérance pour recevoir ce genre de commentaire.

J'ai posté le même message dans mes reviews afin de toucher un maximum.

Après ce coup de gueule, un grand câlins à mes adorables lecteurs habituels, qui n'ont rien fait de mal, et qui ne méritaient pas, eux, cette agressivité-là. 3