Le Capitaine Nemo et moi
II
Je me réveille déçue. Je suis encore dans la cabine d'Aronnax. Un petit déjeuner m'attend sur la table. Le steward est entré ici pendant que je dormais. J'espère que je ne ronflais pas. A-t-il lu mes notes ? Y a-t-il compris quelque chose ?
Encore du poisson, des œufs (de quoi ?) et une sorte de bouillon pour remplacer le café. A Rome, faisons comme les Romains…
Puis j'attends. Le type finit par venir prendre le plateau. Pas de " ça s'est bien passé ? "
Il repart. Je me rends compte qu'il a changé l'eau de ma toilette et aussi vidé le pot de chambre quand je dormais, ce qui est très gênant.
Je le déteste.
J'ai toute la matinée devant moi, toute la vie devant moi, dans cette chambre. Le capitaine a dû dormir à côté. Je n'ai rien entendu. Je n'entends toujours rien. J'aimais mieux le capitaine Nemo quand il n'existait pas.
Peut-être que ma fille m'a appelée pour me demander si j'ai trouvé la baignoire pour bébé. Et comment, que je l'ai trouvée ! Et quelle baignoire !
Est-ce que M. Aronnax saura lui répondre ?
Je me remets à écrire. Il n'y a rien d'autre à faire.
A midi, le steward m'apporte le déjeuner. Je ne lui dis pas merci. Ça n'a pas l'air de le déranger.
Quand il vient reprendre le plateau, le capitaine est avec lui.
" Vous êtes libre de vous déplacer à bord du Nautilus, " me dit-il. " Nous avons reçu une lettre de M. Aronnax. "
" Une lettre ? Qu'est-ce qu'il dit ? "
" Il vous recommande à nos bons soins, " dit le capitaine d'un ton narquois.
" Mais quoi d'autre ? Est-ce que je peux voir la lettre ? "
" Elle est adressée à Conseil. Je n'ai eu droit qu'à des salutations polies. "
Il a l'air un peu vexé. Je suis si contente de pouvoir sortir de cette cabine que j'ai envie de rire.
" Où est Conseil ? "
" Peut-être dans sa cabine ou sur la plate-forme, à moins qu'il ne soit au salon ou à la bibliothèque. "
" Oh, je n'ai pas vu le salon et la bibliothèque ! "
" Suivez-moi. "
Enfin je suis sortie de la chambre d'Aronnax. Conseil et Ned Land ne sont pas au salon, mais je prends le temps de l'admirer. Tout ça dans un sous-marin ! C'est de la folie pure, la folie douce de Jules Verne. J'adore.
Je m'approche timidement de l'orgue.
" J'espère vous entendre jouer un jour, " dis-je au capitaine.
" Vous m'entendrez, " dit-il.
" Je reviendrai ici. C'est magnifique. La bibliothèque est à côté ? "
" Comment le savez-vous ? "
" L'intuition. "
Il me regarde d'un drôle d'air.
Quelle belle bibliothèque. Dommage que le capitaine ignore Rimbaud, Apollinaire Proust, Saint Exupéry. Et tant d'autres. Même Jules Verne. Je soupire. Le capitaine semble un peu adouci en me voyant parcourir les étagères avec émerveillement.
" Si vous aimez lire, la bibliothèque est à votre disposition. "
" Merci. Elle est très belle. "
" Belle ? "
" Oui, chez moi, mes livres sont dépareillés, ils perdent leurs pages et sont rangés n'importe comment parce que je n'ai pas assez d'étagères. "
Je crois bien qu'il a souri. Il me redevient sympathique.
" Bon, je reviendrai. Maintenant je voudrais voir Conseil. "
Le capitaine m'entraîne vers l'escalier central et frappe à une porte. Ned Land l'ouvre et nous regarde, l'air déçu.
" Je vous laisse, " dit le capitaine.
" Je regrette de ne pas être M. Aronnax, " dis-je à Ned Land.
" On est ce qu'on peut, " répond celui-ci. " Et ce capitaine Nemo est un drôle d'individu, " ajoute-t-il.
" Il paraît que vous avez reçu une lettre de M. Aronnax. "
" La voici, " me dit Conseil en me la tendant. Je m'en empare et je lis avidement.
" Mon cher Conseil,
Ne t'inquiète pas pour moi. Je vais très bien. Je compte rester absent encore quelque temps. Envoie mes salutations à Ned Land, au capitaine Nemo et à Mme Nemirovsky que je recommande aux bons soins de chacun. Vous pouvez avoir confiance en elle.
Professeur P. Aronnax. "
Me voici " recommandée aux bons soins de chacun ".
" Il ne dit pas grand-chose. "
" Il ne dit même pas où il est, " grogne Ned Land. " Mais dites donc, si vous êtes de notre côté, vous n'êtes pas contre l'idée de fausser compagnie au capitaine Nemo ? "
" Euh… Non, je ne vous empêcherai pas de fuir quand vous en aurez l'occasion. "
" Mais vous ? "
" Moi ? Je ne compte pas rester éternellement ici non plus. J'ai une famille, une vie… "
" Evidemment. "
" En ce qui me concerne, " dit Conseil, " j'attends le retour de mon maître avant de penser à fuir. "
" D'accord, " dit Ned Land. " Mais pourquoi est-il parti sans nous prévenir ? "
" Et sans nous dire où il allait ? "
" Peut-être que ça s'est passé très vite, " dis-je. " Où est-ce que vous avez trouvé la lettre ? "
" Il paraît qu'un homme de l'équipage l'a trouvée dans la chambre des machines, et le capitaine Nemo, que le diable emporte, nous l'a apportée, prétendant qu'il ne voulait pas la lire parce qu'elle est adressée à Conseil, mais il la lui a fait lire à voix haute. "
" En regardant par-dessus mon épaule. "
" Vous voyez, je vous avais bien dit : dans la chambre des machines. Vous ne savez pas à quel endroit précis ? "
" Aucune idée. "
" Vous pouvez demander au capitaine Nemo, " suggère Conseil.
" Ce n'est pas vraiment nécessaire. "
" Nécessaire pour quoi faire ? "
" Rien. Que voulez-vous que je fasse ? "
" Je ne suis pas superstitieux, " commence Ned Land, ce qui veut dire qu'il va nous prouver le contraire, " mais c'est étrange que vous soyez apparue juste au moment où M. Aronnax a disparu. "
Comme je ne dis rien, il continue :
" Cela n'a peut-être aucun rapport. Une personne n'en remplace pas une autre. Mais quand même, sans monsieur le professeur, la situation est différente. Il se faisait un ami du capitaine. Il était une sorte d'intermédiaire pour nous. Parce que le capitaine se moque bien de Conseil et de moi, sauf votre respect. Nous ne l'intéressons pas. Je crois que si ton maître n'avait pas été là, Conseil, le capitaine nous aurait flanqué à l'eau. Maintenant, si M. Aronnax ne revient pas… "
" Il reviendra. Il l'a dit. "
" Pas précisément. "
" Il dit… " Je vérifie la lettre. " Qu'il compte rester absent quelque temps. Pas qu'il ne reviendra jamais. "
" Quelque temps n'est pas une durée précise, " remarque Conseil. " J'espère de tout mon cœur que mon maître ne nous abandonne pas pour longtemps, mais mathématiquement parlant… "
" Quelque temps peut durer vingt ans, " achève Ned.
" Vingt ans ! "
Nous nous regardons.
" Ça m'étonnerait, " dis-je pour nous rassurer tous. " Il ne peut pas vouloir dire vingt ans. Peut-être encore quelques jours, une semaine… "
" Un mois, " insiste Ned.
" J'espère pas plus que ça. "
" Moi aussi, croyez-moi. Mais en attendant, vous êtes une femme. "
J'ai un mouvement de recul.
" Je vais être grand-mère, " dis-je sur un ton de défi.
" Vraiment ? " fait Ned Land en me regardant comme si j'étais une baleine. " De toute façon, qui sait depuis quand le capitaine Nemo n'a pas vu de femme ? Il ne peut pas se permettre d'être regardant. "
" Merci quand même. "
" Vous devriez porter des vêtements de femme, " ajoute-t-il.
Je porte une combinaison de byssus que j'ai trouvée dans l'armoire du professeur. Elle est confortable, mais flotte autour de moi comme un sac.
" Je crois que le steward a mis mes vêtements à la lessive. "
" Ces vêtements-là… Vous vous habillez toujours si court ? "
" En général, oui. "
" Il y aurait sûrement moyen de coudre une robe. Moi, j'aime que les femmes aient l'air de femmes. "
" Je ne sais pas coudre. "
" Vous ne savez pas coudre ! Je n'ai jamais rencontré de femme qui ne sache pas coudre. Je suis sûr que même la reine Victoria sait coudre. "
" Vous avez sans doute des servantes, " dit Conseil respectueusement.
" Non. Là où j'habite, on trouve des vêtements tout faits. "
" Des friperies, " dit Ned Land en hochant la tête.
" Pas seulement. Du neuf aussi. Du prêt-à-porter. "
" Du prêt-à-porter ! Madame est moderne ! "
" Bon, peu importe, " dit Ned quand il est enfin revenu de sa surprise. " Vous pouvez quand même essayer de faire du charme au capitaine, parce que Conseil et moi, nous n'avons aucune chance de l'intéresser. "
" Il n'a pas tellement l'air de s'intéresser à moi non plus. "
" Il n'aime peut-être pas les femmes, " suggère Conseil.
" C'est un drôle d'individu, " dit Ned, " mais essayez quand même de remplacer M. Aronnax."
" Je ne suis pas un savant et… "
Là-dessus, un steward arrive avec un plateau repas pour ces messieurs. J'en profite pour m'éclipser.
Je ne retourne pas dans la cabine d'Aronnax. J'attends que la voie soit libre et je vais à la salle des machines. Heureusement les machines ont l'air de se débrouiller toutes seules. Il n'y a jamais personne.
De nouveau j'essaie d'ouvrir la porte. De nouveau sans résultat.
" Monsieur Aronnax ! Monsieur Aronnax ! "
Pas de réponse.
" Monsieur Aronnax, " dis-je, " si vous ne revenez pas, le capitaine Nemo va rejeter Ned et Conseil à la mer et peut-être moi avec. Vous savez bien qu'il ne les garde à bord qu'à cause de vous. "
Toujours pas de réponse.
" Monsieur Aronnax, qu'est-ce que je peux faire ? "
Toujours rien.
J'ai envie de donner un coup de pied dans la porte, mais j'ai peur de me faire mal.
Je retourne à ma cabine dans un état d'esprit facile à imaginer.
Et puis j'en ai marre du poisson et des algues. Je touille le contenu de mon assiette sans appétit, puis je m'installe en tailleur sur le lit d'Aronnax pour faire le point.
Le capitaine n'a pas (encore) l'air de vouloir se débarrasser de nous. Peut-être qu'il le fera, peut-être pas. Je vais enfin avoir la réponse à la grande polémique littéraire : le capitaine Nemo est-il un héros ou un monstre ?
Moi, j'ai toujours été du côté du capitaine. Qu'est-ce que vous feriez si on torturait et assassinait votre famille ? Le capitaine Nemo est un artiste, un savant, un écologiste avant l'heure, un défenseur des opprimés. Voilà comment je l'ai toujours vu. Mais j'ai du mal à le reconnaître en cet homme froid et ironique qui m'a accusée d'avoir supprimé Aronnax.
Il l'aimait donc bien ?
Evidemment qu'il l'aimait bien.
Qu'il l'aime bien. C'est le présent, maintenant. Je suis en train de vivre Vingt Mille Lieues sous les Mers à la place d'Aronnax.
Le steward vient reprendre le plat. Il ne se formalise pas de mon manque d'appétit. Comme toujours, il disparaît sans un mot. Je commence à comprendre Aronnax. J'ai l'impression d'être un meuble.
J'en suis là de mes pensées quand j'entends les accords de l'orgue. Chic. Je me lève d'un bond et me précipite au salon. Le capitaine est seul, penché sur son orgue. Il n'a pas l'air de me remarquer. Je m'assois dans un coin discret. Ce qu'il joue me prend à la gorge. On dirait un appel désespéré. Je suis prise d'une nostalgie de je ne sais même pas quoi au juste. Les yeux me piquent. Nous sommes seuls au monde, le capitaine et moi, en quête d'un absolu inaccessible…
.
Puis je ne sais plus. Je me retrouve dans le salon silencieux. Le capitaine est parti.
Quel musicien, Aronnax avait raison.
Aronnax, imbécile, qu'est-ce que tu fous chez moi au 21ème siècle ?
Je ne sais pas pourquoi, je dois être vraiment bête, mais je me retrouve une fois de plus dans cette salle des machines puante. Je tambourine à la porte interdite jusqu'à ce que mes poings soient tout meurtris.
" Revenez, M. Aronnax ! Revenez ! "
Tu parles.
Puis une idée me vient : si Aronnax revient, est-ce que je devrai repartir ? Peut-être qu'avant de repartir, je devrais faire tout ce que j'ai toujours rêvé de faire à bord du Nautilus. Par exemple, je ne suis pas encore montée sur la plate-forme.
Je sors de la salle des machines lentement et plus calmement que la dernière fois. Je ne sais plus si je suis fâchée avec Aronnax ou non. Je me mets à sa place. Ce brave savant du 19ème siècle, après avoir eu la révélation du Nautilus, se retrouve soudain au 21ème siècle. Peut-être qu'il n'a même pas compris où il est, mais cette porte qui mène à un monde inconnu et incompréhensible a dû le fasciner. Les savants sont des gens curieux. Il doit vouloir explorer ce nouveau monde.
Je ne suis pas sortie de l'auberge. Je veux dire du Nautilus.
Profitons-en pour explorer de mon côté. J'aurai plus vite fini mon exploration que lui la sienne. Je peux prendre mon temps.
Sortie de la salle des machines, je trouve quelques portes fermées. L'une d'entre elles doit mener au poste de l'équipage. Les autres, je ne sais pas trop.
J'arrive à en ouvrir une qui mène à la salle de bain. Une salle de bain remarquablement moderne. Elle contient plusieurs baignoires. Plusieurs hommes doivent se baigner en même temps. Ça va pour eux, mais pour moi… Le Nautilus n'est pas aménagé pour recevoir une femme.
On peut se laver, à condition de ne pas être trop pudique. En tout cas, tout est très propre.
Après la salle de bain, je passe à la cuisine. Le cuisinier mijote quelque chose en sifflotant un air inconnu. Son aide découpe je ne sais trop quoi. Et je n'ai pas tellement envie de le savoir. Ils m'ignorent. Je les ignore en retour. J'observe les plaques chauffantes, le distributeur d'eau potable, le four électrique. Pas mal du tout. Ici aussi tout est très propre.
Les cambuses sont de vastes réfrigérateurs où la température est maintenue à froid. Poissons, évidemment, fruits de mer, algues, produits à base de lait de baleine, confiture… d'anémone de mer, si je me souviens bien.
Je ressors.
A côté de la cuisine, c'est la cabine de Ned et Conseil. Je passe rapidement. Je n'ai pas trop envie de m'entendre dire de faire du charme au capitaine.
J'arrive à l'escalier. Sommes-nous en surface ? Est-ce qu'on peut monter sur la plate-forme ?
J'essaie.
Je monte au premier étage et me retrouve devant la pièce où j'ai été enfermée à mon arrivée. Je n'ose pas m'y attarder, au cas où l'envie ne prenne à quelqu'un de m'enfermer de nouveau. Je monte le second escalier et, par les panneaux ouverts, j'aboutis sur la plate-forme.
L'air marin. Où suis-je ? Sur quel océan ? Et comment diable suis-je arrivée ici ?
Le Nautilus émerge peu et il n'y a pas de barrière. Ce serait très facile de tomber à l'eau. Je m'assois et je contemple la mer à perte de vue.
Puis j'observe le Nautilus. Le canot, la cabine du timonier et ce que Jules Verne appelle le fanal, la lampe électrique.
Il y a quelqu'un dans la cabine du timonier. Je ne sais pas si c'est le capitaine ou quelqu'un d'autre, mais je suis sûre qu'il me surveille.
Je suis sur la plate-forme du Nautilus. J'y reste un bon moment. Je me pince plusieurs fois. Ça fait toujours aussi mal. Je plonge ma main dans l'eau. Elle est froide et salée. On est bien. Il ne fait ni trop chaud ni trop froid.
" Le Nautilus va plonger, Madame Nemirovsky. " La voix du capitaine me tire de ma rêverie.
" Allez-vous ouvrir les panneaux du salon ? "
" Les panneaux du salon ? Comment… Monsieur Aronnax vous en a parlé ? "
" Il m'a parlé de tout. "
" Vous avez dû avoir une longue conversation. "
Le capitaine a l'air d'attendre une réponse, mais je ne sais pas quoi répondre.
Nous redescendons. Le capitaine ferme les panneaux.
" Eh bien ? Qu'est-ce que monsieur Aronnax vous a raconté d'autre ? "
" Tout. "
" C'est-à-dire ? "
" Il m'a parlé de ses compagnons, de vous, du salon, de la bibliothèque… "
" Et il est parti vers la chambre des machines. Sous quel prétexte ? "
" Il ne m'en a pas donné. "
" Voilà qui est tout à fait extraordinaire. "
Le capitaine Nemo n'aime l'extraordinaire que quand il en est le maître. Mais il n'a plus le contrôle de la situation. Personne ne l'a. C'est un cas de porte menant à une autre dimension. Est-ce qu'il peut comprendre ça, même un peu ?
J'essaie.
" Vous… vous êtes un savant. "
" Oui, " dit-il en me regardant avec méfiance (pourquoi ?).
" Est-ce que vous croyez à l'existence d'autres dimensions, d'univers parallèles ? "
Il me regarde d'un air ahuri.
" Je ne comprends pas ce que vous dites. Est-ce quelque chose dont vous a parlé M. Aronnax?"
" Non, il ne m'en a pas parlé. "
Bon, le concept des mondes parallèles ne devait pas exister au 19ème siècle. Evidemment. Jules Verne en aurait parlé. Ça va me rendre la vie encore plus difficile.
" Qu'est-ce qu'un univers parallèle ? " me demande le capitaine Nemo.
" Par exemple, mettons… Vous vivez ici, à bord du Nautilus, en 18… ? "
J'attends qu'il complète l'année.
" 1867, " dit-il. Il a l'air de plus en plus ahuri. " Avez-vous perdu contact avec le monde civilisé depuis si longtemps que vous ignorez en quelle année nous sommes ? "
" En fait, oui. Donc nous sommes ici à bord du Nautilus en 1867. "
" Evidemment. "
" Imaginez que tout à coup, vous passiez une porte et vous vous retrouviez à Rome au temps de César. "
" C'est absurde. "
" Si je vous disais que non ? "
" Je dirais que vous avez beaucoup d'imagination. Vous devriez écrire des romans. Mais dans la réalité, c'est impossible. "
Il fronce les sourcils.
" Vous essayez de me faire croire que vous arrivez de la Rome antique ? "
" Non, pas de la Rome antique, mais… "
Son air sévère m'empêche de continuer.
" Vous parlez trop bien le français pour venir de la Rome antique. Si vous voulez que je vous croie, il faut imaginer quelque chose de plus vraisemblable. "
Je n'en ai pas du tout envie.
" J'espère que cette conversation est terminée, " me dit-il en ouvrant la porte du salon.
" Si vous le voulez. "
" Je le veux. Je vais faire ouvrir les panneaux. Vous pouvez contempler le monde sous-marin. Ceci, au moins, est une chose possible. "
Il tourne les talons. Je me laisse tomber sur un divan. Le salon est tellement encombré de statues et de trésors qu'il contient peu de sièges.
En fait de faire du charme au capitaine, il me prend pour une folle.
La lumière s'éteint subitement. Panne d'électricité ? Puis un glissement me rappelle que le capitaine veut me montrer la mer.
Le spectacle est apaisant.
Est-ce que le capitaine Nemo, on observant ces mondes inconnus, ne se rend pas compte de ses limitations ? Est-ce qu'il n'a pas conscience que le monde est bien plus vaste que l'imagination de l'homme ? Que la réalité dépasse tout ce que nous pouvons concevoir ?
Voilà bien les hommes. Nemo est si fier de son sous-marin qu'il pense avoir tout compris et tout inventé. Il n'admettra jamais que je viens d'un monde où il est un personnage imaginaire.
Tout de même… Je rêvasse en égarant mon regard dans les profondeurs. Tout de même, le capitaine Nemo a toujours été réel pour moi. Le Nautilus a toujours existé dans mon cœur. Je me suis pincée si souvent que je commence à avoir des bleus. Je ne comprends rien à ce qui se passe, mais je l'accepte. Parce qu'il y a quand même une certaine logique, qui est au-delà de la logique. Après tout, je suis à bord du Nautilus, pas, par exemple, à la cour du roi à l'époque de d'Artagnan. Si j'avais pu choisir mon roman, c'est celui-ci que j'aurais choisi. Est-ce que le désir peut créer des mondes ? Est-ce que je suis en train de créer ce Nautilus ? Non, je ne crois pas. C'est Jules Verne qui l'a créé et j'ai voulu entrer dans son monde pour mieux connaître le capitaine Nemo, l'équipage et le Nautilus.
Par contre, Ned Land et Conseil ne m'intéressent pas tellement. Est-ce que j'ai envie de revoir Aronnax ? Est-il nécessaire qu'il revienne pour que je puisse quitter le Nautilus ?
Et est-ce que je veux quitter le Nautilus ? On est bien ici. Ou on serait bien si Ned Land ne voulait pas que je fasse du charme au capitaine et si celui-ci ne se méfiait pas de moi. Mais au fond, si le capitaine Nemo ne se méfiait pas de moi, il ne serait pas le capitaine Nemo.
J'observe la mer, perdue dans mes réflexions, jusqu'à ce que la lumière s'allume de nouveau et les panneaux se referment. J'examine les œuvres d'art et les curiosités naturelles. Je ne suis pas naturaliste comme M. Aronnax, ni experte en art, mais j'essaie de les voir à travers les yeux de celui qui les a rassemblées ici.
Quel homme accompli, savant, ingénieur de génie, artiste et quel musicien ! L'uomo universale de la Renaissance. Il n'est aucun domaine où il n'excelle pas.
Sauf celui de l'amabilité. On ne peut pas tout avoir.
