Sous un pont au bord de la rivière qui venait du lac Hylia, le coupable en avait étonné plus d'un. Le commissariat en était vraiment renversé, tandis que certains éloignaient leurs collègues pour que ceux-ci retournent à leurs occupations.
Plongé dans ses pensées, l'inspecteur mis sur cette affaire tapait furieusement sur son portable pour envoyer un message le plus rapidement possible. Autant qu'elle soit prévenue de cette trouvaille assez... déroutante.
-Inspecteur! Inspecteur! Link! Allez, réveilles-toi!
Il n'eut pas le temps de réagir lorsqu'une furie lui tomba dessus tel un ouragan dévastant une ville entière. Il dut remettre ses lunettes et sa cravate en place alors que la jeune femme s'agitait assez frénétiquement qu'un enfant devant un jouet mais que les parents ne voulaient pas acheter. Il remit quelques-unes de ses mèches blondes en place, après avoir rajusté le col de son uniforme bleu marine aux insignes d'Hyrule de couleur or, avant de taper du pied par terre.
-Nabooru, au lieu de te trémousser comme ça, dis-moi plutôt comment ça s'est passé!
La jeune femme se calma et se raidit aussitôt sous le ton catégorique de son supérieur. Elle regarda ailleurs, plus particulièrement vers une des salles d'interrogatoire non loin de là.
-Aucun mot. Elle n'a rien dit. Elle s'est pourtant laissé faire quand on a voulu lui prendre ses empreintes digitales. On les a envoyés pour qu'on obtienne son identité.
Tous deux prirent le chemin vers la salle en question, se frayant un chemin entre les autres policiers qui allaient à leurs occupations.
-Mais pour le moment, on n'a pas pu la relier à une quelconque branche de la mafia. On n'a rien. Peut-être qu'elle est une sans-papier qui a voulu se faire un peu d'argent en volant la pièce pour un collectionneur privé...
-C'est une piste parmi d'autres et pour le moment, nous devons réfléchir sur chacune d'elles, répliqua Link d'un ton songeur.
Il comprenait parfaitement bien dans quelle situation étaient ses hommes depuis la récente arrestation de cette voleuse.
Cela datait de cet après-midi-là: le temps était lourd et un violent orage avait éclaté. La pluie battante fouettait le sol, tandis que les voitures de la police s'étaient agglutinées autour d'un des immenses piliers d'un pont, dans la banlieue de la Citadelle. Ils avaient été alertés par des habitants du quartier qui l'avaient vu avec le précieux objet accroché sur son dos. Et ils étaient venus, le plus vite possible, pensant qu'elle allait s'échapper de cette situation.
Mais non: la jeune femme attendait à l'abri sous le pont, les pieds plongés dans l'eau glacée, trempée jusqu'aux os. Dans ses bras, assis par terre, elle tenait fermement, comme si c'était la prunelle de ses yeux, l'objet volé: une Épée. Des plus belles qu'ils soient d'après les spécialistes, sa lame s'illuminait à la moindre lueur, voire même dans l'obscurité. Elle brillait, d'une lumière vive et agressive, rangée dans un fourreau d'un noir de jais aux dorures et motifs ornementaux stupéfiants. Et elle la tenait contre elle, avec fermeté certes, mais avec une mystérieuse délicatesse.
-Ne bougez plus! Avait hurlé un des policiers lors du signal de l'inspecteur. Les mains en l'air!
Mais elle n'avait pas bougé, immobile comme une statue, malgré le policier qui avait répété dans un hurlement plusieurs fois le même ordre. Mais son supérieur s'était levé et avancé vers la jeune femme.
-Vous êtes en état d'arrestation.
-Pour avoir repris un bien qui n'est pas à vous?
Il avait sursauté légèrement lorsqu'il avait entendu sa voix résonner légèrement.
-Vous avez dérobé cette épée au musée national de la Citadelle.
-Vous avez dérobé cette épée à son véritable propriétaire.
Finalement, elle fut arrêtée: de toute façon, elle savait bien qu'elle ne pouvait pas s'échapper, même à pied. La Citadelle était bien trop influente sur l'ensemble du royaume pour laisser passer son acte.
Maintenant, elle attendait, ou plutôt supportait les questions hurlées de la part d'un des policiers sous le commandement de Link. Elle regardait ailleurs, restant muette et passive, comme si personne ne parlait autour d'elle. Derrière le miroir sans teint, l'inspecteur considéra avec un air soucieux la jeune femme, qui tombait déjà de sommeil. La nuit était déjà arrivée et elle tombait vite sur les plaines d'Hyrule.
-Allez, dis-nous pour qui tu travailles! Grogna furieusement le policier en frappant du poing contre la table.
Elle poussa un soupir, bailla et un léger sourire étira son visage. Un rictus moqueur qui pouvait en faire sursauter plus d'un, avec cette pointe de fausse innocence rayonnement avec le sarcasme qui s'était dessiné sur ses lèvres.
-Putain j'abandonne! Pesta le fonctionnaire avant de sortir en trombe de la salle d'interrogatoire.
-Vous avez lâché facilement, répliqua Nabooru en le voyant rentrer.
-Toutes mes excuses, mais cette fille ne veux rien dire! Si on avait au moins quelques informations sur elle, ce serait plus simple pour la faire parler!
-Malheureusement... nous n'avons rien pour le moment.
Le jeune homme, quant à lui, était resté totalement silencieux, regardant la suspecte attentivement. Une main sur son épaule le ramena à la réalité. C'était sa collègue, Nabooru, qui se demandait s'il allait bien.
-Je vais aller l'interroger, s'enquit-il d'une voix assuré.
-Sans vouloir vous offenser, inspecteur, mais cette fille n'a pas dit un mot depuis son arrivée ici, rétorqua le policier dans un marmonnement.
-Mais vous oubliez qu'elle lui a parlé durant son arrestation, dit la rousse au teint des plus halées avec un sourire malicieux.
Ainsi, lentement, dans un calme religieux, le jeune blond entra sans un mot dans la salle d'interrogatoire et s'assit sur une chaise, non loin de la jeune femme. Elle le regarda du coin de l'œil puis s'accouda sur la table d'un air fatigué.
-Inutile de parler, inspecteur, répliqua la jeune rousse en le coupant dans son élan de parler. Vous avez déjà les cartes dans vos mains pour répondre à vos propres questions.
Il la regarda un moment, étonné pour ne pas dire stupéfait et dit d'un ton presque léger:
-Alors je dois sûrement aussi connaître la raison pour laquelle vous avez volé une des plus belles pièces du musée national d'Hyrule?
-Si vous aviez lu plus de livres, vous auriez peut-être compris.
-Pourquoi cette épée alors?
Elle baissa la tête et se tut aussitôt. Ses longs cheveux roux encore humides cachaient parfois son visage légèrement bronzée. Sur elle, il avait juste trouvé des armes blanches assez simples, même pas de papiers, rien du tout qui aurait pu les aider à trouver son dossier.
Nabooru avait dit que ses empreintes digitales allaient être analysées, mais à quoi bon? Pour une raison qui l'ignorait, par son instinct affuté, il sentait qu'ils n'allaient rien trouver sur elle. Rien du tout. Pas même un dossier. Tout le monde avait un dossier enregistré, c'était la règle. Tout le monde avait un casier judiciaire, qu'il soit vide ou non. Même un clochard ou un sans-papier avait un dossier que la police, selon les affaires, pouvait consulter à tout moment. Mais là... Il avait l'étrange pressentiment que cette affaire allait être différente des autres.
Nerveusement, il rajusta ses lunettes d'un mouvement, tout en feuilletant le dossier de l'affaire: une Épée, volée en pleine nuit, il y a presque un mois. Mise à part une alarme, aucune, pas même celle qui se déclenche normalement lorsqu'on brise la vitre protégeant l'épée, n'avait retenti sur son passage. Et les enquêteurs sur place avaient bien demandé si le matériel avait été défectueux, mais non, tout marchait à merveille ce jour-là.
Et à présent, le voleur et l'épée avaient été retrouvé. Elle s'était cachée, pendant un mois, près de la Citadelle, mais pourquoi n'était-elle pas parti loin de là? Soudain, un éternuement le sortit de ses pensées: il releva la tête, regarda la rousse, qui éternua à plusieurs reprises. Pour la faire parler sur quoi que ce soit, ses hommes avaient volontairement oublié de lui donner à manger, à boire et à lui donner de quoi se réchauffer.
-Je ne suis pas cultivé dans la matière, mais peut-être que votre savoir pourrait éclairer ma lanterne? S'enquit-il tout en s'accoudant sur la table.
-… Bonne tentative, inspecteur. Mais je n'aime pas les personnes qui cherchent à me berner.
-Vous semblez avoir conscience de ce que vous faites, alors pourquoi n'êtes-vous pas parti loin de la Citadelle avec votre précieux butin?
-Ce n'est pas un butin, répliqua-t-elle d'un ton encore plus froid et méprisant qu'avant.
-Alors qu'est-ce que c'est?
-Un objet qui n'a pas sa place dans un musée.
-Alors où? Dîtes-moi tout.
Aussitôt, elle regarda ailleurs, fixant le plafond et bailla de nouveau au bout de quelques instants. Il soupira, un peu agacé, et se gratta l'arrière du crâne. Soudain, la porte s'ouvrit, détournant son attention.
-Link? Murmura Nabooru doucement. Message du patron, viens.
Il grimaça, encore plus embêté que jamais et se leva pour repartir. Elle ne sourit même pas, pas comme avec le policier rageur qui l'avait interrogé auparavant.
-Le préfet veut un rapport détaillé sur l'affaire pour demain.
-Mais Nabooru, on n'a rien de tangible sur cette affaire! Tu le sais bien, on n'a rien qui puisse nous aider.
-Je sais... Mais il n'a rien voulu savoir, tu le connais.
Il hocha la tête en guise de réponse, tout en regardant la jeune femme, toujours dans sa salle d'interrogatoire. Il se massa les tempes lentement, après avoir enlevé ses lunettes.
-Bon... Quelques heures supplémentaires vont s'imposer cette nuit.
-Link, ça va aller...?
-Oui, oui, mais je dois la faire parler. Il faut au moins que j'obtienne des informations sur elle.
Elle sourit, comme pour l'encourager, car elle, au moins, pouvait rentrer chez elle. Comme beaucoup d'ailleurs. Sous la pluie battante, beaucoup partirent comme toujours pour rentrer chez eux, dans leur foyer, où la famille devait sûrement les attendre.
Mais lui, le jeune inspecteur au regard d'un bleu aussi clair que les eaux du lac Hylia, il n'avait presque personne. Juste une dans sa vie, à qui il vouait un amour sans faille pour elle, fait réciproque. Mais chacun avait leurs ordres, leurs contraintes. Il soupira, tout en s'asseyant de nouveau sur la chaise en face de son suspect. Elle dormait presque, mais tout le reste de la nuit, entrecoupé par des pauses de la part du jeune inspecteur, l'interrogatoire se poursuivit, en vain. Comme si elle n'avait rien à regretter, elle n'avait rien dis qui aurait pu réellement l'aider dans son enquête.
Au petit matin, il dormait sur son bureau, la tête coincée dans ses bras contre le clavier de son ordinateur, si bien qu'il avait même la trace des touches sur sa joue. Il avait remmené la jeune femme dans une des cellules libres et s'était littéralement endormi sur le dossier. Soudain, ses yeux s'ouvrirent lentement, tandis qu'on le secouait légèrement d'une main puissante sur son épaule.
-Quelle heure est-il...? marmonna-t-il en remettant lentement ses lunettes en place.
-On dit « bonjour » avant de demander quoi que ce soit en règle générale à son supérieur, inspecteur, répondit une voix rauque au timbre sarcastique.
Le sang du jeune homme ne fit même pas un tour pour que le jeune homme se mette au garde-à-vous.
-Je.. Je suis désolé, monsieur le préfet!
-Repos. J'espère que vos heures supplémentaires ont été menées avec pragmatisme et brio.
Link ne dit rien, tout en rangeant les feuilles du dossier de l'affaire, un peu éparpillées sur son bureau. Si le préfet était venu, c'était pour la simple et bonne raison que de plus hautes autorités étatiques s'intéressaient à l'affaire. Il déglutit et donna le dossier à son interlocuteur. Une boule au ventre dès le réveil, ce n'était pas très bon pour la santé, mais c'était le préfet tout de même!
L'homme en question feuilleta rapidement le dossier, avant de le redonner à Link.
-Il fallait me le dire tout de suite que vous n'avez rien obtenu, s'enquit son supérieur d'une voix qui était devenu froide voire presque méprisante.
-Monsieur Dragmire, je puis vous assurer que je fais mon travail consciencieusement.
-Là n'est pas la question, inspecteur. Avez-vous obtenu des informations?
-… Non. J'ai aussi contacté le conservateur du musée pour en savoir un peu plus sur l'épée. Mais il n'a rien voulu me dire aussi. Il m'a juste dis qu'il voulait ravoir l'objet au plus vite.
-Décidément, personne ne veut rien vous dire, inspecteur, ricana légèrement le préfet.
Link déglutit difficilement puis, ordonna à quelques sous-fifres d'amener la jeune femme dans une salle d'interrogatoire. Il ne pouvait faire que cela, surtout en présence du préfet. Certes, celui-ci travaillait une vingtaine d'étages plus hauts, mais c'était rare de le voir passer par le commissariat du rez-de-chaussée. Mais là, pour que celui-ci demande à interroger lui-même la suspecte, il y avait de quoi réfléchir: oui, quelque chose ne tournait pas rond dans tout ça.
-Et donc, elle n'est pas atteinte de maladies mentales?
-Non, monsieur. D'après les examens, elle est en parfaite santé, mais... on n'a trouvé aucun dossier sur elle.
Derrière le miroir sans teint, le préfet ne se fit pas attendre pour entrer dans la salle. La rousse releva la tête à son arrivée et écarquilla les yeux. Link n'en crut pas ses yeux: c'était la première fois qu'il voyait cette réaction chez elle.
-Tu donnes du fil à retordre à mon pauvre Link, tu sais ça, jeune fille? S'enquit le préfet tout en sirotant son café, sans même jeter un regard vers elle.
Elle était sans voix, comme si la personne qui se tenait en face d'elle était un mort revenant des limbes du passé. Ses cheveux roux, cette peau sombre, cette voix, cette apparence et cette attitude...
Elle s'était mise à trembler.
-Vu qu'on m'a dit que tu as commis ce vol en toute conscience de cause, fais-moi plaisir et dis-moi ton nom.
-… On m'a appelé … Éléonore, murmura-t-elle en baissant la tête.
Le préfet releva la tête, puis regarda en direction de Link, qui était de l'autre côté: quelque chose ne tournait pas rond. Comment se faisait-il qu'à présent elle révélait son identité après des heures d'interrogatoire intensifs, de menaces et de frustration...? Un gâteau arriva à l'autre bout de la table, elle le prit et le mangea.
-Que sais-tu de l'objet que tu as volé? Demanda le préfet tout en mangeant son petit déjeuner.
-… C'est une épée très ancienne, qui... appartient … à quelqu'un.
-Qui donc?
Non, il ne rêvait pas ce qui se passait sous ses yeux, il dut même se pincer pour en être sûr et certain. Link n'en revenait toujours pas.
-Cette épée … appartient au seigneur du Désert. Sa place n'est pas dans un musée.
Un autre gâteau arriva à son niveau, elle le mangea.
-Monsieur... Dragmire, commença la dite Éléonore d'une voix qui était anormalement mal à l'aise et hésitante. Vous vivez dans une villa dans la banlieue pavillonnaire de la Citadelle, n'est-ce pas?
Les petits yeux perçants du préfet s'ouvrirent d'un seul coup et regardèrent enfin la jeune femme.
-Tu... es bien renseignée.
-Sans enfants, sans femme, seul. Il y a cinq ans environ vous avez accédé au grade de préfet de police, non?
Cette fois-ci, le roux se leva de table et sortit de la salle, d'un air encore plus sombre qu'avant.
-J'imagine que vous avez eu la langue assez pendue pour lui dire tout cela, inspecteur? Grogna-t-il en s'avançant rapidement vers celui-ci.
-Monsieur, je n'ai rien dit sur vous... Je ne savais même pas que...
Sans un mot, l'homme se retourna pour regarder Éléonore. Il consulta son portable un moment, envoya un message et la dévisagea dans un silence pesant. Elle connaissait son nom, sa situation, son histoire, alors que personne ne lui avait rien dis. Il n'osait imaginer ce qu'elle pouvait savoir encore, vu qui l'avait contacté durant la nuit.
-Ouvrez bien vos oreilles, inspecteur. Je veux un silence total sur cette affaire. S'il y a des fouineurs, des journaleux qui vous demandent la moindre information dessus, je veux que vous restiez muet comme une tombe. Est-ce bien clair?
-B-Bien sûr monsieur de le préfet! S'exclama Link en pleine panique.
Soudain, son portable sonna et Dragmire s'éloigna pour aller dans une pièce isolé. Il s'était vraiment raidi lorsqu'il sut qui l'appelait avec un numéro masqué.
-Oui... oui, c'est exact... Pardon...? Mais pourquoi...? Elle ne semble pas dangereuse, ce n'est qu'une affaire de vol, alors pourquoi m'avoir dépêché sur place? …. Monsieur, je puis vous assurer que... quoi...? …. Oui... compris.
Après avoir raccroché furieusement, il grinça des dents. Alors que Link patientait dans la pièce d'où on pouvait observer la salle d'interrogatoire, où Éléonore avait piqué tous les gâteaux, le préfet y pénétra de nouveau: le jeune inspecteur déglutit et fit un bond en arrière lorsqu'il vit son supérieur encore plus menaçant que d'habitude.
-Je veux qu'on prépare son transfert d'ici quelques jours.
-Pour où monsieur...?
-Le Ministère de l'intérieur m'a contacté. Il veut qu'on la transfère chez eux.
-Mais on est sous leur autorité, on peut bien la laisser ici, si je puis me permettre!
-Les ordres... restent des ordres.
