Chapitre 2 :

Pour une arrivée ratée... ce fut réussi.

Au moins la nourriture est bonne, en revanche, le silence glacial qui règne autour de la table gâche un peu le repas.

Le comité d'accueil s'est montré méfiant et peu affable à mon égard. Shaw n'a pas vraiment ouvert la bouche. J'ai bien essayé de me précipiter vers elle mais Root m'a arrêtée, me chuchotant qu'il valait mieux attendre qu'elle ait mangé au préalable, pour manifester tout effusion d'enthousiasme ou d'affection à son égard.

Point important donc, Shaw est plus « compréhensive » quand elle a le ventre plein.

C'est drôle je ne l'avais jamais vue manger auparavant. On peut dire qu'elle met du cœur à l'ouvrage. Là où Harold « déguste » ses raviolis à la vapeur du bout des dents, en roulant des yeux comme les pigeons dans ma direction, Shaw bâfre littéralement son porc au caramel. John est plus discret, il mâche tranquillement son poulet au curry comme si cette ambiance ne l'atteignait pas, et Root... babille des inepties sur sa dernière « mission » en picorant de temps en temps dans la garniture de sa salade.

Je crois que Shaw lui a fait une remarque sur son choix de nourriture tout à l'heure, quelque chose comme : « Toujours à bouffer de l'herbe », mais je ne suis pas sûre parce que Root n'a pas répondu et l'a regardée à la place comme la septième merveille du monde, la faisant bougonner une réponse dans sa barbe et s'intéresser encore plus à son propre repas.

Root ressent vraiment quelque chose pour Shaw, intéressant...

Harold interrompt sa mastication et reprend Root sur un détail de son récit :

– En êtes-vous certaine, mademoiselle Groves ? Lui demande-t-il.

– Oui. Elle est formelle, Harry. C'est Elle qui m'a demandé de récupérer Gen.

Mince, j'ai manqué une information, j'aurais dû plus écouter, mais j'ai du mal à me concentrer avec cette espèce de berger allemand portant le nom de Bear, qui ne me quitte pas des yeux.

Je crois qu'il essaie de me faire comprendre que le morceau de bœuf que je tiens entre mes baguettes et m'apprête à croquer lui appartient...

– Pourquoi fait-il ça ? Questionne Shaw, m'obligeant à me concentrer à nouveau sur la conversation.

– D'après la Machine, il essaie de les trouver pour recueillir des informations sur nous.

– Mais comment sait-il lesquels choisir ? Nous en avons sauvé plus d'un, interroge John.

Root sourit :

– Samaritain est une I.A. Récolter des données, les trier, et en conclure un résultat basé sur un pourcentage fait partie de lui.

J'avoue que je suis un peu perdue et l'exprime à voix haute.

– De quoi parlez-vous ?

– Des anciens numéros, répond Root, ceux qu'on a sauvés.

– Mademoiselle Groves ! Comment pouvez-vous lui révéler cela ?! Mademoiselle Zhirova est encore une enfant qui n'a pas besoin de connaître autant de renseignements !

– C'est moi qu'il traite de gamine ?

– Ouais, me confirme Shaw entre deux bouchées. Harold est plutôt observateur et assez perspicace...

Le ton sur lequel elle vient de sortir cette remarque ne permet pas à mon tuteur de savoir si oui ou non elle se fiche carrément de lui. Moi je sais que c'est le cas et Root aussi, car elle sourit discrètement et se racle la gorge avant de reprendre :

– Je comprends votre prudence vis-à-vis de Gen, Harry, mais la Machine m'a ordonné de tout lui dire...

– Tout ?! Répète-t-il en s'étouffant avec sa nourriture.

Heureusement, John lui donne quelques tapes dans le dos qui lui permettent d'endiguer la crise de toux qui se profilait dangereusement à l'horizon.

Harold le remercie d'un hochement de tête et se tourne vers moi. Je m'empresse de prendre la parole pour ne pas subir une nouvelle menace de sa part du genre « Si vous parlez, Mademoiselle Zhirova, nous serons dans l'obligation de vous tuer », parce qu'autant de la part de Root c'est effrayant, autant d'un type à lunettes qui manque de s'étrangler avec un pauvre ravioli, je trouve ça navrant. Par conséquent, je me dois de le rassurer au plus vite ou je risque de lui rire au nez sans le vouloir.

– Ne vous inquiétez pas, M. Finch, c'est cool... La Machine et les numéros et même Samaritain, enfin... je veux dire, il faut bien aussi un méchant, sinon... ben, il n'y a plus d'histoire.

Vu l'air qu'il aborde, je ne suis pas certaine d'avoir trouvé les mots justes. En fait, d'après la mouche que j'entends voler quelque part, je n'ai convaincu personne.

Shaw renifle avec dédain à ma droite et crache :

– Gen, tu crois que c'est un jeu ?

Comment peut-elle penser une chose pareille ? Elle qui m'a sauvée quand j'ai été enlevée ?!

– Non, bien sûr que non ! Mais je sais qu'on va gagner ! Contre Samaritain, vous êtes les plus forts, non ?

À nouveau, un silence pesant me tient lieu de réponse.

Décidément, ce n'est pas mon jour.

Je me contorsionne sur ma chaise pour fuir les regards intimidants des quatre adultes sur ma personne. J'aperçois un acronyme sur un des murs de la station de métro et demande tout haut :

– Ça veut dire quoi I.R.T ?

Le jappement de Bear qui insiste pour avoir ma viande brise le silence qui s'attarde.

Root vole à ma rescousse en prenant à nouveau la parole :

– Il y a un point que nous devons éclaircir maintenant, dit-elle d'un ton ferme en s'adressant aux adultes autour de moi.

Je me dis que j'apprécie de plus en plus cette femme qui vient de me sortir de ce mauvais pas, pendant qu'elle fixe rapidement chacun d'entre eux pour s'assurer qu'elle a bien leur attention, puis lâche :

– Nous devons parler de la garde alternée de Gen. Elle va devoir vivre avec chacun de nous pour mieux embrouiller Samaritain. Je me dévoue pour cette semaine, mais Sameen, tu prends la semaine suivante. Harold et John, vous n'avez qu'à discuter entre vous pour savoir qui s'en occupera ensuite...

C'est étonnant à quelle vitesse changent nos émotions. Il y a quelques secondes à peine, je voyais cette femme comme une héroïne, me sortant d'un faux pas gênant, et maintenant elle me fait penser à une adolescente qui n'a pas envie de faire du babysitting mais qui accepte malgré tout de me garder. Je suis prête à répondre aigrement que je peux me débrouiller toute seule quand un détail clignote dans mon cerveau. Root a parlé d'aller vivre une semaine chez chacune des personnes présentes à cette table, or, ils sont quatre... et les vacances durent bien moins longtemps que ça... donc... je vais rester avec eux ! Je ne retournerai pas dans cette école ! C'est trop cool !

– Mais enfin, Mademoiselle Groves, que dites-vous là ?! Genrika va retourner à son école et... commence Harold.

– Gen. Personne ne l'appelle Genrika, le coupe Shaw d'un ton dur, en attrapant un nem à côté d'elle pour le plonger généreusement dans le nuoc-mâm et le mordre à pleines dents.

C'est moi qui lui ai dit ça la première fois qu'on s'est vu et elle s'en est souvenue ! Je souris comme une demeurée en fixant Shaw qui fronce les sourcils un instant, jette un coup d'œil à son nem et demande :

– Quoi ? Tu as décidé de faire comme Bear et de me sourire de manière débile jusqu'à ce que je te donne à manger ? Sers-toi toute seule, il reste encore des samoussas, mais plus pour longtemps...

Je m'empresse d'obéir parce que je sais qu'elle a très bien compris et qu'elle a juste dit ça pour couper court à mon adoration croissante envers elle.

Il ne faut jamais aller trop vite avec Shaw.

– Je dois avouer que je suis étonnée, Sameen, précise Root. Je m'attendais à ce que tu refuses. Je veux dire de la part d'Harold, c'était prévisible, et que John reste muet aussi, mais ton acceptation...

Je lance un regard plein de colère à Root. Pourquoi va-t-elle chercher la petite bête ? Non, mais sérieux ?! Elle ne veut pas me garder, d'accord, mais qu'elle n'essaie pas d'influencer les autres !

Root attend la réponse sans se préoccuper de moi et de ma mine énervée. Shaw hausse les épaules, croque dans son samoussa – elle vient de terminer le dernier nem – mâche sans un mot, avale lentement, et finit par dire :

– Gen a été une de mes meilleures missions, et j'ai même gagné une médaille pour l'avoir sauvée, explique-t-elle en me lançant un regard complice.

Cette remarque veut sûrement dire qu'elle a gardé mon ordre de Lénine ! Le sourire niais de tout à l'heure est à nouveau en place sur ma figure. Shaw fait comme si de rien était et se concentre plutôt sur sa nourriture. Je me tourne vers Root pour plastronner toute fière de la révélation de Sameen – car d'après ce que j'ai compris c'est son prénom – et capte le clin d'œil ravi qu'elle me fait en croquant un bout de carotte.

J'en ouvre la bouche d'étonnement. Elle l'a fait exprès, poussant Shaw à se dévoiler.

Incroyable...

Alors, je m'interroge. Tout à l'heure, elle a plus ou moins dit qu'elle ne voulait pas s'occuper de moi... était-ce un mensonge pour voir ma réaction ou celle des autres ?

Il ne faut surtout pas que j'oublie que Root est différente. Comme Shaw, quelque chose la rend unique... Je pense qu'elle est la reine de la manipulation.

Je croise son regard et son sourire énigmatique.

Faut vraiment que je fasse gaffe avec elle.

Elle se retourne vers Harold qui demande :

– Toute cette histoire de Genri... Mademoiselle Zhirova venant vivre chez chacun de nous, est-ce un ordre de la Machine ou une improvisation de votre part, Mademoiselle Groves ?

Ah ! C'est ce que je disais, cette Root semble avoir déjà fait des dégâts chez la bande dans laquelle je viens d'atterrir.

Root sourit de toutes ses dents.

– Que se passe-t-il, Harry ? Cela vous embarrasse que Gen vienne chez vous pour quelques jours ? Nous cacheriez-vous des choses ?

Waouh, elle a magnifiquement retourné la situation. Mon tuteur rougit et... non, il vient de jeter un coup d'œil à John toujours aussi impénétrable. Root, bien entendu, n'a pas manqué ce petit échange et continue de plus bel :

– John ? As-tu quelque chose à ajouter ? Harold semble t'appeler à l'aide...

Shaw ricane en reculant sur sa chaise, Bear à côté d'elle, paraît lui sourire, mais je ne sais pas trop car il a la langue qui pendouille de sa mâchoire ouverte. C'est du moins ce qu'en conclut Shaw qui attrape un bout de viande récalcitrant que j'ai laissé dans mon assiette et lui envoie sans me demander mon avis.

John fixe une Root que cet échange réjouit follement puis soupire.

– Comment va-t-on faire pour que Samaritain ne s'en aperçoive pas ?

Root sourit et se penche vers Harold, confessant suffisamment fort pour que tout le monde entende :

– Je comprends pourquoi vous l'avez... choisi, Harry. John est si fort, si charismatique et... contrairement à ce que j'ai pu penser de lui au début, plutôt malin.

Harold ne répond pas mais il rougit à nouveau. Shaw a pitié de lui et ordonne :

– Viens-en au fait, Root !

Root exécute une moue boudeuse et répond :

– Sameen, c'est méchant de m'empêcher de m'amuser... Elle susurre la suite. À moins que tu veuilles que nous jouions que toutes les deux ?

Ce n'est pas possible, Root drague Shaw devant tout le monde !

Je regarde ces quatre adultes en notant qu'une étude comportementale sur eux donnerait certainement un résultat différent que celle sur ceux de mon école.

Face au mutisme de Shaw, Root revient dans la conversation et précise :

– Nous utiliserons la carte fantôme. Mais Gen n'habitera chez nous qu'en attendant que John et moi ayons construit de quoi vivre ici...

Harold ouvre de grands yeux :

– Que voulez-vous dire par « vivre ici » ?

– Harry, voyons, faites un effort, le sermonne gentiment Root. Gen ne peut décemment habiter la station de métro à l'heure actuelle ! Sans douche... Elle se tourne vers moi. Bien que je me doive de te dire qu'il y a des toilettes et un petit lavabo là-bas, explique-t-elle en pointant du doigt une porte fermée. Elle pivote la tête vers Harold et reprend. Sans douche, sans lit, non, l'arrête-t-elle, le lit de camp n'est pas confortable, n'est-ce pas mon cœur ?

Shaw, à qui ce « mon cœur » était destiné, lève les yeux au ciel.

– Sam est modeste et timide, précise Root à l'égard d'Harold faisant fi du « modeste et timide toi-même ! » marmonné par Sameen, mais, j'ai moi aussi dormi dessus et mon dos n'a pas apprécié. Je refuse donc que Gen subisse le même sort. Et puis, il n'y a rien pour cuisiner, pas d'évier, ou ne serait-ce que des plaques électriques ! Un comble ! Par conséquent, John et moi allons remédier à cette situation.

– Comme si tu savais bricoler, se moque Shaw.

– Oh, Sam ! Ce n'est pas gentil de dire ça ! S'exclame-t-elle en prenant un air blessé. Sache que j'ai été élue Miss bricolage en Alabama il y a moins d'une semaine !

– …

Qu'est-ce que je vais bien encore apprendre sur Root ? Qu'elle est immortelle ?

Root paraît réfléchir puis d'une voix clémente s'adresse à Harold :

– Si vraiment cela vous embarrasse... Je demanderai à Lionel de prendre votre place. À moins que John accepte d'avoir Gen pendant deux semaines...

– Je vais en parler à Fusco, répond John avant Harold.

Root sourit, ravie, sans rien dire.

Elle est sympa, à sa place j'aurais enfoncé le clou.

En tout cas, finalement... je m'éclate, parce que j'ai l'impression d'être dans un feuilleton où je dois tout deviner. Les adultes sèment d'énormes indices par leurs gaffes ou leurs réponses trop rapides.

– Bien ! Je vois que nous sommes tous d'accord ! Applaudit presque Root, puis elle se lève de table et se tourne vers John. Il faut que je te parle d'un des numéros... Elle m'a dit que tu pourrais t'en occuper.

Il se lève et je les vois s'éloigner sous le regard suspicieux d'Harold.

En fait, je ne suis pas si sûre pour l'étude comportementale. Peut-être que les adultes sont justes des adolescents plus vieux qui cachent tout simplement un peu mieux leur jeu.

Je regarde Shaw qui rassemble les paquets vides et hésite. J'aimerais lui demander maintenant, pourquoi elle n'est pas venue me voir, puis abandonne. J'aurais toujours l'occasion de la faire parler la semaine prochaine.

Mon grand-père disait que la patience était une vertu et que parfois cela avait du bon de s'obliger à attendre.

Root revient vers nous et s'adresse à moi :

– Tu es prête, Gen ?

– À quoi ?

– À venir chez moi.

– Maintenant ?

– Oui.

Je jette un coup d'œil à Shaw qui ne dit rien mais serre la mâchoire en scrutant Root. Elle aussi, l'a remarquée. Elle se penche sur la table et énonce sensuellement :

– J'ai un grand appartement, Sameen, tu es la bienvenue, qui sait ce que nous pourrions faire une fois Gen couchée...

Je corrige ce que j'ai dit plus haut, elle ne flirte pas avec Shaw, elle l'aguiche ou plutôt lui fait carrément du rentre dedans ! Je n'en reviens pas, en plus je suis juste à côté !

– Je suis du genre à me coucher très très tard, dis-je pour voir la réaction de celles qui ne se quittent pas des yeux.

Root arque un sourcil, sourit sans lâcher Shaw du regard et celle-ci marmonne un :

– Faut que j'aille bosser.

C'est fou, à chaque fois Shaw ne dit pas vraiment non, c'est de plus en plus intéressant tout ça...

Root prend une expression de chien battu et soupire tristement, puis se dirige vers moi en me lançant un regard qui signifie qu'elle n'est pas du tout dupe sur ma petite remarque d'il y a quelques instants et me dépasse pour retourner aux escaliers, vérifiant que je la suis.

Voyant que j'hésite en regardant Shaw, elle ajoute :

– Ne t'inquiète pas, Gen, tu reverras Sameen dès demain.

Je ne bouge pas, j'attends l'approbation de Shaw, qui hoche la tête et je suis Root. Je n'ai pas osé l'enlacer car je ne suis pas certaine qu'elle aurait apprécié avec tant de témoins, je crois que Root a eu raison de m'arrêter tout à l'heure. Elle a l'air de bien connaître Shaw.

Arrivée en haut des marches, Root se tourne vers moi et m'explique :

– I.R.T veut dire Interborough Rapid Transit. C'était une entreprise de transport en commun à New York et l'un des trois réseaux à l'origine du métro de cette ville...

Je me mets à sourire, c'est officiel, j'adore Root.

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N/A: Merci à guest pour sa review sur le chapitre précédent.

Pour le I.R.T, c'était simplement pour ceux, qui comme moi, auraient pu se poser la question...