Je m'avance vers ce lieu que je ne peux ignorer chaque jour. Comme toujours, une seule personne est passée avant moi et aujourd'hui, je vois que son regard semble encore plus triste que d'habitude alors qu'il disparaît déjà à la lisière de la clairière. Une certaine distance reste toujours entre nous, comme si chacun refusait de se rapprocher de l'autre. Dans un monde tel que le notre, c'est peut-être préférable mais depuis le premier jour où je l'ai aperçu, j'aimerai que le fossé qui nous sépare soit comblé. Et dire que ce jour je l'avais pris pour une fille,j'ai laissé mon regard détailler son visage fin qu'une cicatrice barrait au niveau du nez. Ses longs cheveux châtains, détrempés par la pluie lui voilaient les yeux mais lorsqu'il les tourna vers moi, comme si il avait senti ma présence,je pus voir la tristesse qui les habitait ainsi que l'abnégation face à la vie que ce pays nous offre. Un échange visuel trop court puisque, déjà, il s'éloignait de la stèle.

À chaque fois que je viendrais ici, il sera là et comme toujours après un regard dans ma direction, il partira aussitôt.

Aujourd'hui n'a pas échappé à la règle, mais tandis que je m'incline à mon tour face au bloc de pierre,je le vois tourner la tête dans ma direction. J'aimerai le retenir mais je ne le fais pas. Pourquoi s'attacher à quelqu'un dans un monde où aucun avenir ne nous est offert.

Avant de penser à l'avenir, il faut vivre le présent et celui-ci n'est vraiment pas très bon.

Lorsque l'on sait que le gouvernement qui nous dirige est corrompu jusqu'à la moelle, l'argent sale dirige le pays, brassé par des hommes qui considèrent leurs semblables comme de simples pions dans leur guerre de pouvoir. Les milices mises en place sont loin de faire régner l'ordre, elles sont plutôt là pour martyriser la population qui doit suivre les règles et qu'importe si la moitié des gens crève de faim, sans toit pour s'abriter, il suffit d'une nuit pour que ces pauvres erres voient leurs rangs diminuer de moitié, les souffreteux et les vieillards faisant partie des premiers à disparaître.

Lentement, je porte ma main au niveau de mon œil gauche, caché sous un bandeau alors que je fixe le nom gravé dans la pierre de celui qui me l'a donné juste avant de rendre son dernier souffle.

Cet œil si particulier selon lui. Quand j'y pense, c'est vrai qu'il m'a permis de rester en vie jusqu'à aujourd'hui. Il paraitrait qu'il resterait encore quelques personnes possédant ce genre de dons, reliques de temps anciens où l'homme vivaient en respect avec lui-même. Maintenant nous devons suivre les règles établies par ces despotes sous peine d'éradication. Si ces personnes existent encore, c'est dans la marginalité et dans l'ombre. J'aime à penser qu'elles sont le noyau de la rébellion qui s'installe un peu plus dans le pays malgré les représailles que leurs actes entrainent.

La main que j'ai laissée dans la poche de mon pantalon se referme sur un morceau de papier. Je laisse la pulpe de mes doigts le toucher alors que mon esprit me renvoie le contenu. Il semblerait que mon œil intéresse la personne qui, par ce papier, me demande de rejoindre leur groupuscule. J'hésite, et si c'était un piège de la part des milices pour arrêter les dissidents au gouvernement.

Le visage de celui qui me devance toujours en ces lieux s'impose à moi. Je suis sûr que son sourire ferait pâlir le soleil qui, aujourd'hui, semble vouloir s'imposer dans le ciel.

C'est à mon tour de m'éloigner de la stèle, gardant en tête le visage de ce jeune homme qui me pousse à accepter la proposition de cette femme.

Si on m'a fait don de cet œil, il doit y avoir une raison, autant faire en sorte qu'il soit un instrument pour la liberté.

Quitte à vivre dans la marginalité, autant que ce soit pour instaurer un climat où la peur et la tristesse n'existeraient plus.

Avant, je ne vivais que pour moi-même. Depuis que je l'ai rencontré, au fond de moi une nouvelle chaleur a pris place. Pourquoi? Est-ce dû à son regard? À l'idée que son nom qui m'est inconnu vienne grossir ceux du monument que je viens de quitter, un pincement douloureux étreint ma poitrine. Deviendrai-je sentimental?

Tout ce que je sais, c'est qu'il est le premier à me faire ressentir ces choses depuis longtemps et fait naitre sur mes lèvres un sourire.

C'est d'un pas décidé que je me dirige vers le bâtiment dont l'adresse était stipulée sur le papier que je sers désormais avec force entre mes doigts.