- Connor, on est chez toi, fit Laurel en lui secouant légèrement l'épaule.

Il était resté figé sur le siège arrière de la voiture, les yeux rivés sur la façade de son immeuble, la bouche entrouverte et la respiration accélérée. Il sentit une bulle de panique gonfler dans sa poitrine, et il se mit à secouer la tête avec force.

- N-non, Oliver, qu'est-ce que je vais lui dire ? Oh mon Dieu, mes mains sont encore pleines de sang, comment je vais lui expliquer ça ?!

- Calme-toi, lui ordonna Nate depuis le siège conducteur. Et souviens-toi du plan. Vous avez trouvé des preuves contre Catherine, elle s'est enfuie, vous avez appelé Annalise, et elle a voulu montrer à Sinclair les nouveaux éléments de l'affaire. Quand la proc' est arrivée, elle a demandé à ce que vous partiez, pour rester seule avec Annalise. Vous ne savez rien de plus.

- M-mais m-mes mains, il v-va voir, il va savoir, et…

- Tes mains sont propres, Connor, on les a nettoyées avec mes mouchoirs et la bouteille d'eau de Nate. Oliver ne va rien savoir si tu t'en tiens à cette version de l'histoire, le rassura Laurel.

- Je vais devoir encore lui mentir… J-je lui ai dit que je risquais d'aller en prison, tu sais ? fit Connor avec un rire mouillé. Mais que je ne pouvais pas lui dire pourquoi. E-et je sais bien qu'il m'en veut d'avoir des secrets pour lui, même s'il ne le dit pas.

- Tu ne peux pas lui dire, Connor ! protesta Laurel, tandis que Nate prenait la parole au même instant.

- A toi de mentir de façon convaincante, alors, dit-il d'une voix dure. Fais en sorte qu'il ne se doute de rien. Tu doutais que Michaela en soit capable, et pourtant d'après ce que je vois, elle gère la situation beaucoup mieux que toi !

Connor se sentit piqué au vif par ce dernier commentaire, et il s'obligea à calmer sa respiration, la tête baissée. Nate avait raison. Si Michaela avait été capable de garder son sang-froid, et d'aller rejoindre Caleb dans son appartement, après avoir orchestré une mise en scène inculpant la propre sœur de l'héritier, alors Connor en était capable aussi.

- OK, OK. Ça va aller, dit-il à voix haute, plus pour lui-même que pour les autres. Merci pour le lift.

Il sortit de la voiture, prit une grande inspiration, et se dirigea vers l'entrée de l'immeuble. Il eut quelques difficultés à ouvrir la porte, car ses mains tremblaient toujours, mais il put constater qu'à la lumière orangée du plafonnier, elles avaient l'air propres. Cela eut le mérite de le rassurer un peu. Oliver ne verrait rien. Tout se passerait bien. Il pouvait faire ça.

Il monta les escaliers de l'immeuble, l'estomac noué, et luttant à tout instant pour maintenir une respiration régulière. Il ne pouvait plus se permettre de paniquer. Il devait agir normalement. Comme un étudiant en droit, qui avait eu une longue, très longue journée, et qui ne rêvait que d'une chose : se mettre au lit et se blottir contre son petit-ami.

L'appartement était plongé dans l'obscurité lorsqu'il entra, et cela le rassura encore un peu plus. Oliver était en train de dormir. Il devait juste veiller à ne pas le réveiller, et tout irait bien. Il enleva sa veste et commença à déboutonner sa chemise, sans allumer la lumière. Heureusement, celle-ci était noire, et on ne voyait pas les taches de sang sur les manches. Idem pour la veste en cuir, dont Laurel avait en plus pris la peine de nettoyer les extrémités à l'aide d'un mouchoir humide. Tout allait bien se passer. Il mettrait la chemise et tous ses vêtements directement à la lessive, et Oliver n'y verrait que du feu. Tout marcherait comme sur des roulettes. Tout devait marcher.

Complètement nu, il se glissa entre les draps et se colla contre le dos de son petit-ami, qui dormait en position fœtale. Il sentit une bouffée de gratitude et d'affection en passant un bras autour de sa taille, et cligna plusieurs fois des yeux, une boule dans la gorge. Qu'est-ce qu'il avait fait pour mériter tout ça, cette vie normale, un petit-ami qui l'aimait et qui lui pardonnait encore et encore à chaque fois qu'il merdait ? Il n'était pas une bonne personne. Il avait utilisé Oliver, il l'avait trompé, et il n'arrêtait pas de lui mentir. Il avait rendu l'informaticien si malheureux que celui-ci avait été noyer sa peine dans un bar, et qu'il était revenu avec le sida. Parce qu'il n'était qu'une petite salope ambitieuse et prête à tout pour parvenir à ses fins, il avait poussé Paxton au suicide. Et puis, il y avait eu Sam… Et maintenant, Sinclair et Annalise… Il avait été sur le point de lui tirer dessus. La paume de sa main lui brûlait, là où il sentait encore le poids du revolver, et il resserra son étreinte sur la hanche d'Oliver, comme pour effacer un contact par un autre. Il avait failli le faire, se transformer en assassin, et ce n'était que grâce à Michaela qu'il n'avait pas ce poids-là en plus sur la conscience.

Finalement, il en avait voulu à Asher et à Wes, mais il ne valait pas mieux qu'eux. Après la mort de Sam, il avait essayé d'être une meilleure personne, d'être le meilleur copain possible pour Oliver, pour se racheter de toutes ses erreurs passées, mais tout ça n'avait servi à rien. Une fois qu'on s'était rendu complice d'un meurtre, il n'y avait plus de retour en arrière possible, pas vrai ? Ce n'était plus qu'une spirale interminable vers le fond. Il s'en était rendu compte ce soir, en voyant Asher, Bonnie et Annalise déposer devant lui le tapis contenant le corps de Sinclair. Le sang appelait le sang, et combien de gens allaient devoir encore souffrir à cause d'eux et de ce qu'ils avaient fait ? Nate avait été innocenté, mais maintenant c'était Catherine qui allait devoir porter le chapeau, et ils ne savaient même pas si elle était coupable – ils savaient juste qu'elle connaissait Philip Jessup. Pourquoi ? Pourquoi laissaient-ils d'autres gens se faire accuser à leur place ? Pensaient-ils valoir mieux qu'eux ? Mais c'était l'inverse. Ils étaient la lie de l'humanité.

« Il n'y a pas de décision à prendre. Elle a déjà été prise, et vous étiez d'accord. Alors soit tu prends le train en marche, soit tu seras le prochain cadavre » lui avait dit Bonnie. Si ça n'avait tenu qu'à lui, il se serait déjà rendu aux autorités depuis longtemps. Il s'en fichait désormais d'aller en prison, il le méritait. Mais il n'avait pas le choix. Les autres ne le laisseraient jamais faire.

Et maintenant, Oliver se retrouvait impliqué dans tout ça. Jessup savait où ils habitaient. Et il pouvait accuser l'informaticien de l'avoir hacké. Oliver pouvait aller en prison pour ça, et pour toutes les autres fois où il avait mis ses talents au service d'Annalise. Si Connor avait été une bonne personne, il serait resté éloigné de lui, pour ne l'entraîner par le fond avec lui. Mais il avait été incapable de faire ça. Il avait besoin d'Oliver, pour ne pas devenir fou, pour ne pas avaler une boîte entière de somnifères d'un coup en espérant ne jamais se réveiller. Alors, Connor se montrait égoïste, et il s'accrochait à son petit-ami comme à une planche de salut, tout en sachant qu'il le mettait en danger rien qu'en restant avec lui.

- Connor ? grogna Oliver d'une voix endormie, en se retournant vers lui. Ça va ? Tu… Tu pleures ?

- Chhhht, lui souffla Connor en l'embrassant sur le front. Rendors-toi. Ça a été une longue journée, et je suis crevé, c'est tout.

- Tu veux en parler ? insista le Philippin en essuyant une larme sur sa joue du bout de son pouce.

- Pas vraiment. Rendors-toi, Ollie. Demain sera un autre jour.

Il sentit que son petit-ami hésitait encore, avant de soupirer et de se coller à lui, passant ses bras autour de sa taille pour serrer Connor fort contre lui.

- Demain sera un autre jour, oui, lui dit-il d'une voix légèrement étouffée, le front niché dans le cou de l'étudiant en droit. Mais demain, il va vraiment falloir qu'on parle des choses que tu me caches, Connor.

L'avocat en herbe ne répondit pas, se contentant de frotter sa joue contre les cheveux d'Oliver, et de humer son parfum réconfortant. Il doutait que l'un d'entre eux ne trouve le sommeil à présent, mais il n'avait aucune envie de continuer cette conversation, alors il ferma les yeux avec force et s'obligea à se détendre. S'il voulait se lever aux aurores le lendemain, et partir avant qu'Oliver ne puisse lui poser ses questions, autant essayer de se reposer un peu.