En regagnant le navire, elle constata que Kenta l'attendait, impatient d'être mis au courant de ses trouvailles. Néanmoins, il garda le silence jusqu'à ce qu'elle atteigne la salle de repos et s'assit sur un fauteuil dans le coin de la salle. L'équipage n'avait certainement pas besoin d'en savoir plus sur ce qu'elle était venue faire sur cette planète. Après tout, ils les avaient payé grassement pour que le vaisseau les escorte ici sans poser trop de questions.

« Alors ?! Quelque chose d'utile ? finit-il par lâcher brusquement.

- Figure-toi que l'amant de cette dame était Umibozu ! »

Un instant suspicieux, la surprise s'inscrit rapidement sur son visage face à l'air triomphant de la jeune femme qui ne laissait aucune place à une quelconque blague.

« Au fond, ça m'étonne même pas. Les rumeurs disaient que le Maître de Kouan mêlait une force et une vitalité incroyables, et Umibozu s'est vu attribué le titre d'homme le plus fort de l'univers. Pas étonnant que ces deux là se soient plu. » Il se tut un instant, assimilant l'information. « Et alors ? Ça nous mène à où cette histoire ? Aucune trace sur une quelconque source, n'est ce pas ?

- Ne sois pas si impatient ! T'en as vu beaucoup des enquêtes résolues en un coup ? Umibozu habitait Rakuyou. Il y a probablement emmené cette femme. Tout ce qu'on a à faire, c'est trouver où ils habitaient.

- Tu dis ça comme si c'était simple. Personne ne sait grand chose sur lui.

- Ça, c'est parce qu'il faut poser les bonnes questions aux bonnes personnes. Je suis sûre que ton petit réseau de corbeaux nous trouvera cette information en quelques jours. En attendant, cap sur Rakuyou ! Plus tôt on y sera, plus tôt on pourra commencer à chercher dès qu'on aura la localisation. Préviens le capitaine, veux-tu ? Je vais me doucher, j'en peux plus du sable qui frotte contre ma peau. Ah, et, tiens !

- T'es relou comme fille !»

Elle lui lança la bourse qu'elle cachait dans sa botte droite en lui tirant la langue, ricanant du regard agacé que le jeune homme dirigeait vers sa personne. A la base, le capitaine avait accepté de les ramener sur cette planète, rien de plus, mais un peu d'argent le fera probablement vite changer d'avis. C'est ainsi qu'elle chargea Kenta, son coéquipier et meilleur ami, du reste des opérations, du moins jusqu'à ce qu'ils puissent commencer les recherches sur Rakuyou.

Une petite routine s'installa pendant les cinq jours du voyage jusqu'à la fameuse planète. Le capitaine avait finalement accepté, comme prévu, mais à condition qu'il pouvait mener à bien ses livraisons sur le chemin. Yuna et Kenta flânaient le matin, discutant de tout et de rien, et s'entraînaient quelques heures l'après-midi au combat. Elle n'avait jamais été une grande combattante, se débrouillant comme elle pouvait pour se défendre, mais elle avait une force de caractère, une endurance et une souplesse qui lui profitaient bien et qui, malgré son manque de technique, arrivait quand même à faire la fierté de son père.

Ils débarquèrent à la tombée de la nuit, à quelques kilomètres de leur destination, attendus par un informateur masqué qui devait les conduire jusqu'à la maison recherchée. Cette fois-ci, Kenta l'accompagnait puisque l'homme ne faisait confiance qu'à lui. Elle ne distinguait pas le visage de l'homme et ne s'attendait pas à découvrir son identité. Sur cette planète habitaient bon nombre de criminels recherchés et de parias. Les mouchards n'étaient jamais très appréciés par ce type de population, même s'il était admis que tout le monde ici avait des informateurs très au courant de ce qu'il se passait dans le reste de l'univers.

Le vaisseau repartit sans les attendre, le contrat étant de les accompagner jusqu'à la planète, puis de les laisser. Ils trouveraient plus facilement un nouveau vaisseau pour revenir chez eux d'ici, et surtout moins cher, au lieu de devoir encore une fois soudoyer le capitaine à chaque fois que celui-ci devait les attendre quand ils débarquaient quelque part.

Il leur fallut deux heures pour atteindre un coin reculé de la ville, après avoir atteint la ville et traversé la place principale. Pendant tout le trajet, Yuna se demanda comment on pouvait vivre sur cette planète. On la dévisageait ouvertement, certains la déshabillaient du regard avec sa tunique et son pantalon moulants, et elle regretta de ne pas être venue habillée comme une clocharde. Une femme lui proposa discrètement de travailler dans ce qui semblait être une maison close, et un homme leur proposa même de la drogue. Elle essaya de rester de marbre en ignorant tous ces individus malfaisants qui la répugnaient.

Finalement, ils arrivèrent devant une vieille maison en ruine. L'informateur tendit la main pour recevoir son dû et s'en alla sans un mot dans l'obscurité de la ville.

« Je suis pas convaincu qu'on trouve grand chose ici. Elle est en ruine ta maison, et elle a probablement été pillée jusqu'à la moelle.

- On saura pas tant qu'on n'y aura pas jeté un coup d'œil. Maintenant qu'on a fait le chemin, autant fouiller. »

Résolue, elle poussa la porte de la demeure, la faisant se décrocher à moitié. Kenta soupira longuement, mais finit par l'accompagner à l'intérieur. Comme attendu, la maison avait été pillée de fond en comble. Seuls restaient quelques meubles abîmés, certains miraculeusement entiers, d'autres en morceaux. Ils fouillèrent les moindres recoins de la petite baraque -ce qui ne leur pris pas très longtemps puisqu'elle était de taille relativement modeste- et finirent par tomber sur un autre indice. Une photographie, comme celui d'avant.

« Yuna, viens voir. » lui dit-il en agitant sa main pour lui faire signe de s'approcher, ce qu'elle fit rapidement, et lui arracha la photo des mains.

« C'est eux ! Regarde, ils ont eu deux enfants. » Elle retourna la photo et y lut une date. « La fille doit avoir 16 ans aujourd'hui, le garçon 20 ans. L'un des deux doit savoir ce qu'il s'est passé avec l'Altana, peut-être même où ça se trouve. » Elle réfléchit un instant. « La fille devait être trop jeune quand sa mère est morte, si on se fie au départ définitif d'Umibozu de cette planète, sachant qu'il voyage seul et qu'il n'a probablement plus de contact avec ses enfants, donc qu'il ne leur a pas forcément raconté l'histoire. Par contre...

- Le garçon était probablement en âge de savoir, la coupa-t-il, satisfait d'avoir suivi son raisonnement.

- Reste plus qu'à savoir ce qu'il est devenu. D'après la date et la photo, il devrait environ avoir mon âge... Allons enquêter auprès du voisinage, ils sauront peut-être !

- C'est pas très prudent... il y a des espions partout ici, et si quelqu'un apprend qu'on fourre notre nez dans une histoire qui ne nous regarde pas ?

- Au pire, ça fait quoi ? Personne ne viendra nous embêter parce qu'on a demandé ce qu'est devenu un enfant. Tant qu'à faire, si c'est lui qui vient nous trouver, c'est pas plus mal ! Tu as peur que ça nous facilite la vie ? »

Kenta leva ses mains en signe de rémission, abandonnant tout débat avec la jeune femme, sachant d'avance qu'elle ne lâcherait rien. Si elle n'était pas la fille du chef, il ne laisserait pas passer ses caprices si facilement, mais les choses étaient telles qu'elles étaient. Elle était têtue et souvent insouciante, mais il devait avouer qu'il avait fini par l'apprécier et lui accorder sa confiance. Elle était intelligente, vive et perspicace et c'était facile de travailler avec elle.

Ils ressortirent de la maison en scrutant les environs, repérant une petite maisonnette dont s'échappaient des rayons de lumière par la fenêtre vitrée à quelques mètres de leur position. Avant de toquer, ils regardèrent discrètement à l'intérieur, s'assurant que quelqu'un y habitait bien. Ils virent une femme âgée assise dans un fauteuil qui sirotait une tasse de tisane.

Inspirant profondément, Yuna toqua trois coups à la porte. Il ne fallut que quelques secondes pour que la vieille femme, suspicieuse, leur ouvrit et les regarde d'un œil sévère et impatient. La jeune femme lui montra la photo qu'ils avaient récupéré quelques minutes plus tôt.

« Bonsoir. Est-ce que vous reconnaissez ces personnes ? » demanda-t-elle sur un ton aimable.

La dame posa ses lunettes sur son nez et se saisit de la photographie pour la regarder de plus près. Elle la lui redonna brusquement, le regard pénétrant.

« Qu'est ce que vous voulez ?

- Nous aimerions savoir ce qu'est devenu le fils » indiqua-t-elle en posant son doigt sur celui-ci sur la photographie.

- Il a rejoint la septième division des Harusame » répondit-elle en leur claquant la porte au nez.

Ils se regardèrent, les sourcils élevés, un air amusé.

« Pas commode la vieille dame ! » dit Kenta, le rire au bord des lèvres.

Yuna laissa échapper un petit rire, puis se tourna pour scruter les environs.

« Qu'est ce qu'on fait maintenant ? C'est quoi les Harusame ? s'enquit Yuna

- T'es pas sérieuse ! Dès que quelque chose ne rentre pas dans ton monde des bisounours ta mémoire est défaillante ou quoi ?

- Oui bon, je sais que c'est un espèce de syndicat du crime de l'espace, mais j'avoue ne jamais m'être penchée sur la question. On fait quoi, on va leur demander gentiment ?

- Mais bien sûr ! « Bonjour messieurs les criminels, je m'appelle Yuna et je cherche ce jeune homme pour des raisons totalement secrètes. Vous voulez bien me dire où il se trouve ? » Certainement pas, répondit-il avec des gros yeux.

- T'as vraiment aucun humour, tu le sais ça ?

- C'est parce que parfois j'ai peur que tu sois sérieuse en disant des choses comme ça. Bref, laisse-moi quelques jours, je vais voir pour arranger un rendez-vous avec le fils ici-même. »

Elle hocha de la tête pour acquiescer et ils arrêtèrent leur conversation ici, bien décidés à trouver une auberge pour manger un morceau et se reposer. Il leur fallut dix minutes pour retourner en centre-ville et dix autres minutes pour trouver une auberge pas trop insalubre et pas très chère. Elle réussit même à négocier la pension complète pour pas grand chose puisqu'il leur faudrait probablement rester plusieurs jours. Après un bon repas et un bain chaud, elle s'engouffra dans les draps propres et s'endormit rapidement. Kenta, quant à lui, était bien décidé à profiter des plaisirs que la ville offraient tout en travaillant à la proposition de réunion, et rentra peu avant l'aube, assurément soûle.

Il fallut deux jours, ou, pour être plus exact, deux nuits, pour que Kenta atteigne son but. Il avait appris bon nombre de choses, notamment que le capitaine de la septième division était justement ce jeune homme et qu'il s'appelait Kamui. Il avait également réussi à arranger une rencontre rapide entre l'homme, son vice-capitaine et eux deux dans trois jours. Yuna l'apprit un matin alors que Kenta rentrait de sa soirée mouvementée et qu'il l'avait réveillée en titubant jusqu'au lit à côté du sien. Trop excitée par l'annonce, elle ne se rendormit pas et se leva pour commencer sa journée, laissant Kenta finir la sienne.

La veille de la rencontre, Kenta la rejoignit en trombe sur la place du marché où elle flânait depuis le début de l'après-midi.

« Yuna ! Je suis vraiment désolé... je vais devoir te laisser y assister seule demain.

- Quoi ? Pourquoi ? »

L'idée ne la réjouissait pas tellement, compte tenu que le jeune homme faisait quand même parti d'un syndicat du crime et qu'elle allait poser des questions indiscrètes sur son passé, mais elle le ferait quand même puisque c'était leur seule piste...

« Un message de mon père est arrivé en express d'un de mes corbeaux. Ma mère... elle... elle est retombée très malade. Le docteur pense que cette fois-ci elle ne s'en sortira peut-être pas et que c'est une question de jours. J'ai déjà trouvé un vaisseau pour rentrer, je suis désolé... Je m'en voudrais trop de ne pas être là si le pire devait arriver... J'embarque dans dix minutes. »

Bouche-bée, Yuna ne répondit pas pendant quelques secondes. L'inquiétude et la compréhension se dessinèrent sur son visage alors qu'elle prit la parole :

« Vas-y, ça ira pour moi. Retourne auprès de ta famille.

- Tu es sûre que ça ira ?

- Oui, lui assura-t-elle, les traits déterminés, même si elle n'était pas très rassurée intérieurement.

- Tu veux que je passe un message à ton père ?

- Dis lui juste que tout va bien et que je le verrai bientôt. ».

Il opina et s'en alla retrouver le navire spatial, la laissant seule. Elle inspira et expira lourdement, essayant de se convaincre que tout ira bien, et continua de flâner au marché pour le restant de la journée, bien décidée à garder son calme.

La nuit qui suivit fut très longue. Son esprit tournait à cent à l'heure, incapable de s'arrêter et de la laisser glisser dans le sommeil. Au final, elle s'endormit à l'aube et se réveilla en début d'après-midi. Le rendez-vous était fixé pour vingt-deux heures dans un endroit isolé à l'écart de la ville, à l'abri des regards indiscrets. Sur le papier, c'était un rendez-vous d'affaire, mais ils n'avaient rien dit de plus. Ils n'allaient sûrement pas être ravis d'apprendre qu'ils s'étaient déplacés pour qu'elle leur pose des questions...

L'après-midi défila bien trop vite à son goût et elle se retrouva sur le lieu de rendez-vous, agitée, ne tenant pas en place, replaçant encore et encore sa capuche sur sa tête, dans un geste qui se voulait rassurant pour elle-même. Elle regarda sa montre, constatant qu'ils étaient légèrement en retard. Bien sûr, c'était eux qui avaient quelque chose à offrir, pourquoi lui feraient-ils l'honneur d'être à l'heure ? Finalement, elle aperçut deux silhouettes se détacher de la pénombre et avancer d'un pas assuré vers elle. A gauche, un grand homme aux longs cheveux blonds, l'air ennuyé, et, à sa droite, un jeune homme aux cheveux tressés oranges, à la démarche légère et au sourire rassurant. Elle soupira, se disant qu'ils avaient l'air tout à fait amicaux et que ça se passerait sûrement mieux que ce qu'elle avait imaginé toute la nuit. Ou peut-être pas...