Partie Deux : A corps défendant
Toutes les femmes ont un secret
Dans le secret de leur âme
Quelques rires et quelques larmes
Impossible à oublier
C'est ainsi que vont les femmes
Fortes et fragiles à la fois
Quand le présent les désarme
Elles s'enfuient sans qu'on les voie
Toutes les femmes ont un secret - Sylvie Vartan
Camp de l'U-17 ~ Deux mois plus tard.
Le corps endolori par son match contre un des lycéens du Court Numéro Trois, Katsumi se détendait sous la douche, l'eau ruisselant sur les bleus qu'elle s'était faits. L'adolescente ne s'était pas ménagée pour gagner et cela n'avait pas été facile. Mais elle se sentait bien et n'avait qu'une hâte, pouvoir manger un morceau tant elle se sentait affamée. Elle se profita néanmoins encore de quelques instants du jet d'eau brûlante qui soulageait ses muscles tout en cherchant d'une main sa serviette éponge qu'elle enroula autours de son corps. Secouant ses longs cheveux, la joueuse se sécha rapidement avant d'enfiler à la hâte sa jupe et son tee-shirt. Ses jours derniers avaient été éprouvants tant sur le plan physique que sur son moral. Tezuka Kunimitsu, son Capitaine, avait décidé de partir en Allemagne suivre une véritable formation de joueur professionnel et, étrangement, la blonde avait pris cela comme un abandon. Déjà éloignée de son frère et maintenant avec le départ d'une personne pour qui elle avait éprouvé une attirance charnelle certaine, la jeune fille se sentait perdue, errant à la recherche d'une personne à laquelle se raccrocher, lui donnant le sentiment d'être une jeune fille tout ce qu'il y a de plus normale. Depuis que Sanzô et elle s'étaient parlés à cœur ouvert, Katsumi était plus désorientée que jamais ; Tezuka représentait pour la jeune fille un point d'ancrage sécurisant, un garde-fou face à ce qu'elle pouvait éprouver pour son propre frère. Tezuka parti, arriverait-elle à ne pas se laisser dévorer par cette haine d'elle-même, par la colère et par la frustration? Par le poids de ce sentiment de culpabilité? Par cet amour démesuré pour quelqu'un qui partageait le même sang?
Chassant ses pensées, la lycéenne se chaussa avant de se rendre dans la salle commune où la plupart de ses camarades et rivaux s'étaient déjà attablés pour se restaurer. Sans un mot, elle prit un plateau et choisit sans les regarder une entrée et le plat principal. Ce fut d'ailleurs à peine si elle entendit Yukimura l'appeler pour se joindre à sa table où se trouvaient Sanada, Yanagi et quelques autres des joueurs collégiens.
Acquiesçant d'un léger signe de tête, elle s'assit à leurs côtés, l'air absent. Katie ne remarqua pas le regard de Yukimura qui l'observait pensivement. La jeune fille l'avait toujours fasciné, irrésistiblement attiré, une situation que Tezuka n'avait pas manquée de déceler depuis le début de leur séjour au camp. Avant de partir, le Capitaine de Seigaku avait fait promettre à celui de l'équipe du Rikkai de veiller sur la jolie blonde. Elle paraissait forte et pourtant, au fond de lui-même, le jeune homme aux lunettes ressentait en elle une profonde fragilité. Son instinct lui soufflait que le petit air indifférent et parfois moqueur n'était qu'une partie d'elle-même que Katsumi daignait montrer et l'avait expliquée à celui qui, désormais, était en charge de veiller sur elle. La savoir sous la protection de Yukimura lui permettait de partir un peu plus serein, ce que ce dernier avait compris. Après tout, tous deux l'aimaient mais, pour une raison que Tezuka ne sut l'expliquer, il n'avait jamais tenté ne serait-ce que l'avouer à la joueuse. Peut être parce qu'il partait et qu'il ne souhaitait pas la voir obligée de choisir entre lui et sa vie au Japon. Yukimura n'en ressentit que plus d'admiration et du respect envers son rival qui, ainsi, plaçait en lui toute sa confiance. Néanmoins, le joueur, sans parvenir à se l'expliquer, éprouvait déjà comme un léger malaise.
« Yukimura-san? Cela ne va pas? »
L'intéressé sursauta ; Katsumi le fixait, ses grands yeux violets se plongeant dans les siens. A le rendre fou. S'était-elle aperçue que ses pensées le dirigeaient immanquablement vers l'adolescente? Non, c'était impossible.
« Désolé, bafouilla le joueur du Rikkai, la journée a été éprouvante ; je me sens fatigué.
-Tu devrais te ménager, Capitaine Yukimura, remarqua Yagyuu. D'ici quelques jours, tu devras très certainement affronter les joueurs du Courts Numéro Quatre. »
Aucun d'entre eux n'osa ajouter « nous affronter » même si cela semblait évident. L'adolescent réalisa soudain qu'il serait amené à affronter celle qu'il devait désormais protéger. Le pourrait-il, seulement? Et Katsumi, verrai-elle en lui un camarade, un rival ou autre chose? Il remarqua juste que cette dernière se levait pour reposer son plateau.
« Je vais aller marcher un peu, pour digérer, fit-elle d'une voix suave. Si quelqu'un veut m'accompagner? »
Sans même savoir pourquoi, Yukimura se redressa brutalement.
« Je t'accompagne, » déclara-t-il d'une voix assurée.
La soirée était fraîche et les deux jeunes gens savouraient cette ambiance intimiste, particulière, propice aux confidences. Yukimura songea que cette occasion pour savoir, ou tout du moins, tenter de savoir quels étaient les sentiments de la blonde à son égard, s'ils partageaient le même ressenti l'un envers l'autre. Sans en avoir vraiment conscience, il lui saisit le poignet. La jeune fille recula, ses yeux n'exprimaient rien d'autre qu'une légère appréhension. Ni surprise ni rejet explicite. Rasséréné, l'adolescent aux cheveux lavande raffermit sa prise.
« Katsumi-san… Je…
-Je sais, chuchota la joueuse. Je l'ai compris très vite, que tu… »
Elle se tut quelques instants, cherchant les mots appropriés.
« Je crois que je t'aime, la coupa Yukimura, lui confirmant ce qu'elle semblait déjà savoir. Je ne veux pas t'imposer mes sentiments mais… J'ai fait une promesse à Tezuka, celle de te protéger, maintenant qu'il est parti en Allemagne. Je dois tout faire pour que tu ne puisses pas souffrir… »
Il lut alors dans le violet de ses prunelles une sorte de souffrance indicible et des larmes naquirent sur le recoin de ses yeux.
« Tu ne peux pas me protéger de tout, reprit-elle dans un murmure. Tu ne peux pas éviter que je puisse souffrir, tant bien même tu ferais tout pour ça. J'ignore encore ce que je ressens vraiment pour toi. Quand je t'ai rencontré pour la première fois lors de la Finale, je souhaitais te connaître mieux, savoir qui tu étais vraiment. Quand tu as joué du piano lors de la petite soirée que l'on avait organisée pour fêter la rencontre entre Seigaku et Rikkai, je n'avais jamais ressenti une telle émotion quand je t'ai écouté nous interprété la Sonate au Clair de Lune pour piano de Beethoven, continua-t-elle dans un mouvement de la main pour l'empêcher de l'interrompre. A ce moment de ma vie, j'avais réalisé certaines choses que je me refusais à admettre. Et encore aujourd'hui, je suis face à une choix qui me fait souffrir. Tu ne peux rien contre cela. »
Elle se tut, ses pensées tournées vers son frère, vers celui qu'elle ne pourrait jamais trahir ni abandonner. Parce qu'il avait toujours été là. Mais son âme d'adolescente lui soufflait parfois ce sentiment naissant envers le Capitaine du Rikkai. Katsumi Sanzô ne voulait pas choisir entre celui avec qui partageait tout depuis sa naissance, qui la connaissait comme personne et celui qui l'éveillait à sa nature de femme, qui lui ferait découvrir des choses nouvelles, lui montrerait le monde d'un œil neuf.
Sans un mot, elle s'enfuit, les larmes roulant sur ses joues. Sanzô! Reviens vers moi, suppliait-elle en silence. Viens me dire que tu ne m'en voudras jamais. Viens me dire que quelque soit le choix que je ferai, jamais nous ne serons séparés!
Resté seul, les bras ballants, Yukimura s'interrogea longuement sur les paroles de son amie. De quel choix pouvait bien avoir évoqué la jeune fille? Choix qui lui avait amené à faire une telle réponse à l'aveu du Capitaine sur ses sentiments. Se pourrait-il qu'elle éprouva les mêmes sentiments pour son Capitaine et la peur de le trahir en aimant un autre? Mais dans ce cas, ne l'avait-elle pas cru quand il avait reconnu qu'il avait promis à Tezuka de la protéger? Pourquoi pouvait-elle croire une seule seconde qu'il lui mentirait?
« Kat-san, murmura-t-il, n'arrivais-je pas à trouver comment atteindre ton cœur? »
Sans parvenir à trouver une réponse à cette question, il regagna les bâtiments avant d'aller se coucher, son sommeil peuplé du regard désespéré de son amie.
Dans les jours qui suivirent, rien dans l'attitude de la blonde ne trahissait ce qui s'était passé entre eux. Yukimura n'osait pas encore lui reparler malgré les regards qu'il lui arrivait de lui lancer, avec une lueur de regret dans ses prunelles, ses lèvres sur le point d'ébaucher des mots qu'elle aurait tant aimés lui dire, dans un murmure. Mais Yukimura ne voulait pas renoncer. Il voulait savoir ce qui perturbait à ce point Katsumi Sanzô.
Cet après-midi là, la chaleur était particulièrement étouffante. Transpirant sang et eau, Yukimura décida d'aller chercher une bouteille d'eau dans les vestiaires. Alors qu'il s'apprêtait à regagner son Court, il croisa la jeune fille qui sortait de son propre vestiaire, visiblement après avoir changé de maillot. C'était l'occasion ou jamais.
« Katsumi-san, il faut qu'on parle, toi et moi. »
Sans rien dire, la joueuse détourna les yeux, mal à l'aise.
« Je sais, finit-elle par murmurer. Je sais à quel point tu tiens à tenir la promesse que tu as faite à mon Capitaine… A Tezuka. Mais…
-Est-ce lui que tu as si peur de trahir? Parce que tu étais amoureuse de lui? »
L'adolescente le regarda, surprise. N'avait-il donc nourri aucun doute concernant elle et son frère? Certes, elle n'en parlait pratiquement jamais mais il lui avait toujours semblé que ce fussent justement ces rares fois que la demoiselle trahissait toute la tendresse et l'attachement qu'elle éprouvait envers celui qu'il lui ressemblait.
« Non, tu te trompes, déclara fermement Katsumi. J'ai pu être amoureuse de Tezuka, par le passé, je l'admets. Néanmoins, ce n'est pas ça… »
Serrant les poings, le regard fuyant, elle allait reprendre quand soudain, les haut-parleurs du camp se mirent à crachoter son prénom.
« Katsumi Sanzô est attendue dans la salle de réunion. Merci, braillait l'appareil à amplifier le son.
-Que me veulent-ils? S'étonna la jeune fille.
-Je l'ignore, répliqua son compagnon. Je t'accompagne, si tu veux. »
Haussant les épaules, la blonde accepta tacitement la proposition du Capitaine du Rikkai.
En pénétrant dans la salle de réunion, Katsumi ne s'attendait pas à ce qu'on lui réservait. La surprise se lisait clairement sur son visage quand ses yeux tombèrent sur son frère, observant l'extérieur du camp d'entraînement depuis la fenêtre. Immobile, incapable de prononcer la moindre parole, la joueuse mit quelques instants avant de réaliser la situation.
« San-Sanzô?
-Idiote, évidemment que c'est moi, rétorqua le moine de sa voix impétueuse, de ce ton qui rassurait sa sœur. Je voulais te parler. En privé, ajouta-t-il avec un regard mauvais envers Yukimura.
-Katsumi-san… murmura l'intéressé.
-Yuki-san, laisse-nous, c'est mon grand-frère, » lui intima la blonde, l'air absent.
Un peu déçu de ne pas être mis dans la confidence, le demi-dieu se retira. Était-ce ça, ce qui empêchait la jeune fille de pouvoir l'aimer? Un frère possessif? Si d'un côté, le joueur comprenait Sanzô, de vouloir protéger sa sœur, il se sentait bizarrement blessé d'être exclu, de ne pas pouvoir défendre sa cause. Défendre les sentiments qu'il portait à la belle. Il se décida à aller retrouver ses camarades. Ce dont il avait besoin pour le moment, c'était de jouer au tennis. Pour apaiser cette douleur qui lui vrillait la poitrine.
« Si seulement… » se murmura-t-il.
