Il se tenait droit, droit et seul, dans son désespoir, dans sa presque-résolution, dans sa mort prochaine, du moins celle de cette vie vouée au bien qui très bientôt ne serait plus.

Car il n'y avait pas d'échappatoire possible il le savait, le Monstre s'en était assuré, et les conséquences s'il se rebellait ou restait inactif étaient telles qu'il ne pouvait même pas y songer sans être pris de vertiges. Quant à l'idée de réagir, de contre-attaquer …

Il était fait comme un rat.

Aux mains d'un chat dont le jeu était d'une cruauté sans limites.

Il n'avait pas le choix.

Tout allait se jouer. Entre le pire. Et le bien pire encore.

Le compte à rebours était lancé. Il arrivait à son terme.

Une minute.

Soixante secondes et rien ne serait plus pareil.

La Terre ne changerait pas d'axe. Le soleil continuerait sa course incessante. Les gens s'aimeraient, s'entre-déchireraient, poursuivraient leur routine quotidienne. Mais rien ne serait plus pareil quand même.

Pour ces autres.

Pour le Monstre et ses hommes.

Pour lui-même.

Quarante-cinq secondes.

Peut-être démissionnerait-il après tout ça?

Surement même.

Car comment pourrait-il croiser le regard de ses coéquipiers, de Gibbs, d'Abby, une fois cet acte abject commis ? Il ne serait pas capable de soutenir jour après jour le regard empli de dégoût, de condamnation, d'inquiétude ou de pitié de ces amis et des quelques autres qui sauraient ce qu'il aurait effectué. Il ne voulait pas être assimilé à une victime ou à un monstre, à un criminel.

Et c'est ce qu'il deviendrait irrémédiablement. L'Homme y avait veillé, avait pris les dispositions pour. Un cerveau retors et machiavélique était à l'œuvre.

Et il ne faisait aucun doute que l'Homme le laisserait vivre. C'était là la seule fin logique à cette horrible farce.

Vivre. Avec ses remords. Avec son dégoût. Avec sa conscience qui ferait un travail plus destructeur encore que n'importe quelle arme ou condamnation.

Combien de temps s'écoulerait avant qu'il n'envisage d'y mettre un terme de façon radicale et définitive par lui-même? Combien de temps avant qu'il ne prie, qu'il ne supplie la Mort de venir le chercher ?

Mais ce n'était pas le moment adéquat pour se forger un hypothétique futur, le présent restait à s'accomplir, concret et abominable.

Et puis il était perdu d'avance. Il le savait. Pour les autres. Pour lui-même.

Mais il pouvait encore les sauver.

Eux.

Tous.

Sauf un.

Sauf cette personne vers qui était tendu son bras et qui le regardait, pétrifiée, terrassée par l'angoisse, le corps secoué de tremblements et de sanglots étouffés. Cette personne aux traits si familiers. Qui le suppliait du regard. Lui son assassin en devenir.

Il se tenait droit mais le doigt pressé sur la gâchette de son arme était incroyablement crispé. Sa main qu'à cet instant il considérait dans un mouvement de pure irrationalité comme une traitresse, un abominablement prolongement de son corps, cette main était secouée de faibles sursauts et le début d'une crampe commençait à s'y installer.

Un bip aigu et régulier retentit.

Le gong avait sonné. Sans aucune salvation.

.

.

Des pneus crissèrent sur le gravier devant un bâtiment délabré et désinfecté.

Du véhicule en sortirent trois personnes munies de gilet par balle, une arme à la main. Le plus âgé, un homme aux cheveux grisonnants et aux yeux bleus animés par la détermination et la fureur, vociféra ses directives à l'homme et à la femme qui l'accompagnaient.

Sans perdre un seul instant, dans une coordination des plus synchrones, ils se mirent en position et avancèrent prudemment vers l'entrée principale.

Il ne leur fallut que quelques minutes pour sécuriser le périmètre, maîtriser dans le silence le plus total un garde pourtant aux abois, et parvenir devant une large porte aux battants fermés.

Avec derrière l'inconnu.

Pas un bruit, pas un son.

Juste un bip strident et régulier.

.

.

Un coup de feu retentit, lourd, sec.

Et l'enfer s'abattit.