Chapitre 1 :
Ils avaient rapidement passé en revue les différentes approches envisageables pour braquer la banque de Paleto Bay. Chacun réfléchirait de son côté, puis ils se réuniraient de nouveau pour voter en faveur de l'une des propositions émises par Lester. Michael avait mis les voiles le premier, soucieux de retrouver sa famille plus désunie que jamais ou une prostituée plus probablement qui lui accorderait cette affection qu'Amanda lui refusait depuis des années, mais qu'elle distribuait à quiconque mettait un pied chez elle. Franklin était parti à son tour, si bien qu'il ne restait alors dans la fabrique que Trevor, Steve et Lester. L'ambiance pour le moins électrique eut tôt fait de faire fuir le troisième. Comme il fermait toujours son usine, les deux restants se retrouvèrent sur les rives du canal, sans grand chose à faire d'autre que de finir leur bière en "discutant". La discussion se muant tout de suite en dispute concernant ce qu'ils étaient ou pas, le Bien et le Mal.
Dave n'avait pas eu tort de le prévenir au sujet de Trevor. Steve le trouvait souvent prudent à l'excès, ennuyeux à mourir avec ses conseils qu'il méprisait, mais, cette fois, il avait suivi son avis. Il la jouerait en douceur avec le maniaque. Enfin, s'il le lui permettait. Tous deux possédaient une personnalité assez dominante, forte et irascible, caractérisée également par un manque d'empathie et une absence de remise en question assez flagrante. Trevor le reconnaissait volontiers ; Steve, non.
Steve ne comprenait pas lui-même pourquoi il s'était attardé. Il se débarrassa de la bouteille vide. Cette bière bon marché lui soulevait le coeur. Pourquoi rester, alors qu'un délicieux whisky l'attendait chez lui ? Steve s'appuya contre une colonne du large pont de béton passant au-dessus de leurs têtes, pendant que Trevor s'installait sur le bord du canal et faisait des ricochets. Steve trouva ça totalement stupide et puéril, pas aussi absurde cependant que certaines rumeurs dont il avait eu vent au sujet du dingue. Trevor percevait nettement ses coups d'oeil méprisants.
- Quoi ? pesta-t-il ; sa condescendance lui tapait sérieusement sur le système.
- T'es une blague.
Balancé comme ça, de but en blanc. En un éclair, Trevor était sur ses pieds.
- "T'es une blague" ?! répéta-t-il avec un regard fou. Tu te crois meilleur que moi ? Huh ? Derrière ta paire de lunettes hors de prix ?
Il rit en se souvenant cette stupide chanson qui passait dans la voiture qu'il avait piquée pour venir jusqu'ici. "Cooler than Me". Trevor jaugea rapidement Steve. Oui, ça lui allait juste comme un gant. Il détenait la certitude, plus aujourd'hui que jamais, que tout n'était qu'apparence avec lui. Tout aussi vite, il lui arracha ses lunettes de soleil et, avant que Haines ait pu protester, il les avait balancées dans le canal. La rage passa dans les yeux azurés du fédéral, mais s'énerver équivalait à accorder entière satisfaction à Trevor, alors il tâcha de se contenir. Pour le moment, il en était encore capable, mais le brun ne s'en tint pas là.
- Avec tes phrases bien machos dignes du Parrain ? Avec ton émission au public d'attardés bourrés de fric ? Tu penses peut-être que ça m'impressionne toute cette merde qui pue les paillettes, le prémaché, le fake ?! Alors, "Princesse", qui est la blague entre toi et moi ?! Toi ! T'es une putain de blague !
- Moi ? Je suis de plein pied dans le réel ! Je suis un agent fédéral, enfoiré, alors que, toi, tu n'es rien qu'un détraqué !
Il les avait étudiés ces marginaux plus ou moins excentriques et tarés. Il avait obtenu tout un tas de diplômes ; il aurait pu nommer la moindre de ses déviances. Trevor prit un air supérieur qui l'agaça :
- Tu sais que... en m'insultant, tu t'insultes du même coup ?
Steve répartit, sur la défensive soudain :
- Je n'ai rien à voir avec toi.
Définitivement. Trevor se gaussa avec exagération et le mima en le parodiant, le mettant en rogne. De rieur, il redevint furibond. Il rétorqua violemment :
- Ok alors tu veux entendre la seule et unique différence entre moi et toi, pretty boy ?
- Avec plaisir !
- On est aussi mauvais l'un que l'autre ! s'exclama Trevor, pour qui il s'agissait d'une évidence. Tueurs, voleurs, des vrais connards ! Mais moi, au moins, je n'agis pas comme le pire des bâtards tout en prétendant être quelqu'un de bien ! J'assume qui je suis ! Un putain de psychopathe, pyromane, violeur et cannibale à ses heures perdues, et fier de l'être !
Steve dressa son index, le gardant pointé sur lui, comme s'il allait répliquer, pour finalement l'abaisser dans un râle exaspéré. Trevor repartit de plus belle, le harcelant comme il lui laissait une ouverture.
- Explique-moi ça sweetheart : tu te bats pour la justice et l'équité et toutes ces conneries, pas vrai ?
- Bien sûr ! Alors que tu ne fais que foutre le bordel et le chaos pour ton amusement personnel !
- Mais tu aimes la torture... souligna le brun, sur un ton malicieux assez malsain.
- Je dois parfois y recourir... Pour garantir la sûreté de ma patrie ! essaya de se rattraper tant bien que mal Steve.
Trevor fit une chose que personne, sauf Cicero, ne se permettait avec lui. Il posa un pied dans son espace, franchit la limite invisible instaurée entre deux individus et qui constituait une preuve de respect. Il le força à reculer.
- Mais ça te plaît bien, huh ? susurra-t-il, la voix grondante, tantôt perverse, tantôt inquiétante. Tu as adoré me voir torturer Mr. K sous tes ordres. Essaye même pas de te défendre. Je l'ai vu... Tu étais juste aussi excité que moi.
A ce stade, l'agent s'avouait un peu confus. Néanmoins, il conserva toute son assurance et feignit un mépris sans bornes. Il esquissa un pas vers sa voiture, clefs en main. Les élucubrations de cet accro à la méth à la langue trop bien pendue l'horripilaient. Il était sur le point de lui coller une balle dans le front, une fois de plus.
- ça fait mal de rencontrer une personne qui ferme pas sa gueule, huh ? le relança Trevor, goguenard. Qui te crache tes quatres putains de vérités en pleine tronche ?
Steve s'immobilisa, soupira. Il le tuerait. Vraiment. Ses phalangues blanchirent, ses poings se serrant à outrance autour de son trousseau. Il avait suffi d'un instant à Trevor pour jauger et analyser ce type. Beaucoup trop sûr de lui et conscient de ses qualités, mais pas du tout de ses défauts ; crâneur à l'extrême, du genre qui s'écoutait parler et qui ne laissait personne en placer une, surtout à son propos.
- Tu te caches derrière ce badge, en t'imaginant que ça légitime tous tes crimes. En fait... ce petit insigne de merde...
Le rouquin se demanda s'il rêvait ou si Trevor osait bel et bien s'avancer vers lui ainsi, presque sereinement. Il viola encore son territoire, brisa de nouveau la barrière. Il se foutait de lui ; Steve frémit de rage. La rage refluait dans ses veines. Le brun ne stoppa qu'à quelques centimètres de lui et, d'un geste rapide, arracha la fameuse plaque du FBI, qui rejoignit les lunettes trempant dans une flaque.
- C'est la seule chose qui te différencie de moi.
Pendant une seconde, Steve demeura parfaitement immobile. Il sentait bien que, quoi qu'il réponde, il avait perdu et, surtout, il peinait encore à réaliser ce que Trevor venait de faire. Puis la réalité lui claqua en pleine face et il lui sauta à la gorge.
- "Cut here" ! rugit-il, hors de lui. Merci pour le mode d'emploi, fils de pute !
- Personne me traite de "fils de pute" ! Ma mère essayait de gagner sa vie comme elle pouvait !
Trevor le balança au sol d'un crochet du droit et ce filet de sang qui gicla de la lèvre fendue du si joli agent, toujours si impeccable et propre sur lui, fut un spectacle qui le ravit. Steve resta sonné un court moment, qui suffit à Trevor pour le plaquer au sol et lui coller un nouveau poing au visage. Ironiquement, la première pensée de Steve fut de se demander ce qu'il raconterait d'héroïque à ses collègues le lendemain, au boulot, pour justifier ses hématomes. Il essaya de se dégager. Assurément, il connaissait de nombreuses techniques ; il avait pratiqué des sports de combat, de self-defense, mais la théorie ne valait pas la pratique. Trevor avait davantage d'expérience que lui. Steve avait bien pu s'entraîner en salle durant sa formation, il ne s'était pas battu sauvagement dans les rues aussi souvent que lui. Il se libéra à grand peine, n'y parvint qu'en raison de la distraction de Trevor qui riait à gorge déployée tout en le tabassant. Steve, dont la fierté n'était plus sujette à débats, l'attaqua sans en craindre les répercussions ; l'idée de perdre lui était insupportable.
Les deux hommes roulèrent sur quelques mètres, haletants, sales et échangeant des coups. Steve joua de malchance. Ce fut son dos qui cogna contre la poutre du pont. Il poussa une exclamation de douleur, alors que Trevor essayait de lui fracasser le crâne contre.
- T'as fini ?! hurlait-il à ses oreilles.
Steve sentait bien qu'il n'avait plus de forces, que c'était perdu, mais il s'acharna à lutter.
- Hey ! J'ai pas entendu ! rugit Trevor, qui désormais se contentait de le tenir par les cheveux d'une poigne ferme. Est-ce que t'as putain de fini ?!
En un tour de main, ce que jamais l'agent, qui se surestimait à outrance et sous-estimait autrui tout autant, n'aurait présagé, Trevor l'eut retourné et épinglé au sol, face appliquée contre le béton taché de sang et de sueur. Le brun inhala et expira à plusieurs reprises, à pleins poumons, puis il rit encore et se pencha pour murmurer à l'oreille de Steve :
- Hey... Pretty boy... Le sexe en colère... c'est le meilleur.
Le tout accompagné d'un mouvement de bassin obscène contre son postérieur. Steve grogna avec dégoût :
- T'es taré...
Mais son grondement hargneux recelait un curieux rire malsain. Comme si une part de lui se réjouissait aussi de la situation. Trevor ne retira pas ses mains, mais sentit qu'il pouvait relâcher légèrement la pression, sans que Steve ne tente plus de se libérer. En effet, le rouquin paraissait étonnamment calme pour une fois, comme si cette baston irréfléchie, instinctive, avait eu un effet relaxant sur lui, lui avait permis de décompresser. ça confirmait une théorie de Trevor.
- Tu sais... J'ai entendu dire que les gars comme toi... hauts dans la hiérarchie... croulant sous les responsabilités... aiment être dominés. Au pieu.
Pour être soulagés du stress d'être en permanence aux commandes.
- De ce que j'ai vu la dernière fois... et de ce que je vois maintenant...
Trevor raffermit de nouveau sa prise sur lui. L'idée d'enculer cet enculé de première n'était pas pour lui déplaire non plus.
- ça te correspond exactement.
Avec la fatigue accumulée au boulot, les derniers retentissements et l'alcool, Steve dut avouer qu'il considéra une infime seconde sa proposition, puis il se rappela qu'il avait un petit ami, que l'homme en question était Trevor, qu'en somme il aurait s'agi d'une erreur colossale qu'il aurait amèrement regrettée juste après l'avoir commise.
- Désolé, "T". J'ai un copain et... je n'encourage pas vraiment les écarts entre "collègues".
Trevor, dont la frustration sexuelle atteignait des sommets depuis qu'il avait quitté son désert et ne pouvait plus s'envoyer Ashley, émit un grognement de déplaisir. Ses mains restèrent cramponnées à Steve. Celui-ci, qui reprenait ses esprits, s'agita rudement :
- Trevor ? Trevor ?!
S'il poussait sa folie jusqu'au bout, Michael ne manquerait pas de lui rebattre les oreilles avec. Trevor grogna encore, mais finit par laisser aller le fédéral et Steve prit bien garde à ne pas trop se hâter en retournant à sa voiture ; il ne voulait surtout pas que Trevor s'imagine qu'il le craignait, qu'il le "dominait". Une fois dans l'habitacle cependant, il ferma les portières et pesta. Ce gars n'était qu'un animal ! La coopération s'avérait déjà délicate.
De son côté, Trevor comptait les billets qu'il avait en poche. Il soupira, balança son pied dans sa jeep. Cinquante dollars ! A peine de quoi se payer une pipe par une pute et pas une jolie ! Il regarda l'heure sur son tableau de bord. Par chance, Floyd serait rentré à l'heure où il arriverait. Il rangea ses billets. Floyd n'était pas vraiment son genre, mais une économie était toujours une bonne chose.
Michael commençait à en avoir sérieusement marre d'elle. Il lui avait offert une belle vie, l'avait sortie de sa condition misérable, lui avait même payé cette ridicule paire d'obus beaucoup trop durs à son goût, du moins s'il se fiait au souvenir qu'il en gardait. Après le prof de tennis, le prof de yoga ! Ce fichu yogi d'opérette ! Et elle s'indignait, en plus de ça, du fait qu'il réagisse quand ce Fabien lui collait son pelvis aux fesses ? C'était lui qu'elle traitait de malade ?!
Pendant une seconde, il s'était vu empoigner son revolver et les tirait tous les deux comme des lapins. Au lieu de ça, il avait soupiré, juré et s'était affalé dans son canapé, pour mater une émission stupide. Il avait passé sa main dans sa chevelure gominée qui virait au gris. Déjà 48 ans. Près d'un demi-siècle. Il y pensait, et aussi à la façon dont sa vie dérivait. Il n'avait pas réagi correctement avec Amanda. En situation d'urgence, en braquage, il excellait, mais il passait totalement à côté de sa vie familiale. Il n'avait jamais les bons réflexes. Il engouffrait un second paquet de chips, quand son portable vibra sur la table basse sur laquelle il avait balancé ses pieds.
- Lester ?
- Michael, tu as oublié notre réunion ?
Le braqueur se tapa légèrement le front.
- Merde... Ecoutez, les gars, j'arrive tout de suite !
Il entendit très nettement un soupir exaspéré qu'il attribua sans peine à Steve et Trevor qui s'écriait, volontairement assez fort pour qu'il le comprenne :
- C'est encore à cause de sa connasse ?
Michael feignit de ne pas l'avoir entendu et, tout en marchant à grands pas vers sa voiture, s'exclama :
- J'suis désolé ! Désolé, ok ?!
Il conduisit à toute allure jusqu'à la fabrique, grillant tous les feux et ignorant les panneaux, et gara sa voiture à l'ombre, dissimulée sous le pont, près de celles de ses partenaires. Il gravit les marches quatre à quatre et se précipita dans le bureau. Trevor tapa sur ses cuisses.
- Enfin !
- Avant qu'on ne commence, je tiens à rappeler à tout ce petit monde que, moi, j'ai un vrai métier ! gueula Steve, en tapotant le cadran de sa montre de marque. J'ai des horaires à respecter, ok ?!
- Rien à foutre de son boulot, mais, Mikey, c'est depuis que tu vis comme un prince aux frais de tes amis les féds que tu es malpoli au point de pas respecter une putain d'heure ?! Tu t'en branles à ce point de nous ?!
- Lâchez-moi vous deux. Putain, dans le genre chieurs, vous faites la paire !
Trevor et Steve émirent le même bruit désapprobateur. Lester frappa dans ses mains et manqua au passage de choir. Il se rattrapa à son bureau et s'empressa de se munir de sa canne.
- Je vous avais demandé d'étudier toutes les possibilités pour Paleto Bay, mais je crois qu'une seule est viable finalement. J'ai énormément réfléchi...
- Comme s'il pouvait foutre autre chose... ricana tout bas Steve, avec une méchanceté totalement gratuite.
A côté d'un Michael consterné, Trevor n'en rajouta pas, mais il eut un léger sourire. Lester, quant à lui, fit mine de ne pas avoir entendu.
- Il va nous falloir du matériel militaire, des nouveaux masques et des ensembles coordonnés, au cas où ça devienne la panique, pour se reconnaître. Vous allez sûrement attirer toute la flicaille du coin. Michael et Trevor, vous entrerez dans la banque avec Chef. Franklin et Steve...
- Agent Haines... corrigea-t-il, détestant être appelé par son prénom par ce type ; il exécrait les familiarités de manière générale.
- Steve ira très bien, rétorqua Michael, avant d'enjoindre Lester à reprendre son briefing.
- Franklin et Steve seront en charge de vous couvrir autant que possible sur le chemin jusqu'à l'usine de poulets où vous attraperez le train. Vous devez tous le prendre, parce que je n'ai pas d'autre moyen de vous faire quitter la zone. Elle sera quadrillée et des barrages auront été dressés partout. Des questions, les gars ?
- Par quoi on commence ? s'enquit Franklin.
- Le matériel militaire, répondit derechef Steve. T'as rien écouté ou quoi ?
- Pour la peine, démerde-toi pour le trouver toi-même. J'me charge des tenues.
- Et moi des masques, soupira Michael, en se dirigeant vers la sortie.
Steve l'arrêta, hésitant.
- Hum... Heu... Un classe pour moi. Pas un truc... que tu achèterais pour Trevor par exemple.
- L'un de vous deux nous intercepte un camion militaire, conclut Lester, en se tournant vers Trevor et Steve.
Steve ne perdit pas une seconde pour se défiler, en prétextant une urgence à son office.
- Hep hep hep ! Non Princesse, tu viens avec moi ! Tu vas bosser ! C'était le deal !
- T'es con ou quoi ? Je n'ai pas le temps ! Je travaille moi !
Trevor ne voulait rien entendre. Il montait déjà dans sa jeep. Il tapota le siège passager près de lui.
- Tu te passeras juste une couche de crème de moins avant d'aller dormir ! Allez, en route !
- Et si on me reconnaît ?
Etre vu en compagnie de cet énergumène figurait parmi les choses qu'il voulait à tout prix éviter. Trevor lui balança une casquette sur les genoux.
- Mets ça.
Steve prit du bout des doigts la casquette, qui puait un millier d'odeurs si inextricablement mêlées, additionnées les unes aux autres avec les années, qu'elles en étaient devenues impossibles à identifier.
- Je m'en passerai, fit-il finalement.
Trevor conduisait à toute allure, alors qu'il était loin d'avoir une voiture de sport avec une bonne suspension et adhérence et que ses capacités de conducteur étaient loin d'avoisiner celles de Michael ou de Franklin. Une main cramponnée à la toiture du pick-up et l'autre à sa portière, Steve voyait pour ainsi dire sa vie défiler devant ses yeux.
Ils fonçaient vers la zone du pénitentier, qu'était supposé longer le véhicule militaire. A peu près tout exaspérait Steve et lui déplaisait dans l'instant : la compagnie en laquelle il se trouvait, les beuglements immondes des chanteurs du groupe affectionné par Trevor, la poussière qu'il mangeait par paquets, la chaleur harassante qui lui faisait regretter son bureau climatisé et ce vieux tacot dans lequel il était assis, puant, mais pas autant que son propriétaire. Au bout de près de vingt minutes, son agacement atteignit son paroxysme et il éteignit sèchement la radio. Trevor la ralluma illico et, avant qu'il ait pu faire un geste, s'exclama d'une voix menaçante :
- Ma voiture, mes règles, ma radio !
- Regarde la route ! riposta Steve et il dut prendre le volant une seconde pour qu'ils évitent de sortir de la route et heurter un rocher.
Trevor ne paraissait pas spécialement anxieux ou perturbé par le fait qu'ils aient frôlé la mort. Il ne changea pas sa conduite d'un iota. Steve n'en menait pas large. Pourtant, il était du FBI, avait connu des situations périlleuses, mais il aurait aimé ne pas risquer sa vie au bord d'une voiture, alors qu'ils n'étaient même pas attaqués.
- On dirait que t'as pas confiance en ma conduite ?
Il touchait juste. Steve avait une conduite plutôt "punchy" aussi ; il n'était pas impressionné par la vitesse ou sillonner entre les voitures ou même conduire à contresens. Juste, il n'avait confiance en personne d'autre que lui-même. Il se contenta de dire :
- Arrête-toi sur cette colline. Le convoi approche.
Steve n'attendit même pas qu'il ait parfaitement immobilisé le véhicule. Il sauta avec son fusil en mains et se tapit.
- Je descends les gars dans la voiture de tête. Toi, ceux de la dernière.
Les survivants essaieraient soit de chercher les agresseurs, soit de fuir. Dans ce cas, ils monteraient à bord d'une des jeeps ; ils ne fileraient pas avec le camion, beaucoup trop lourd et trop lent. Trevor, finalement, ne leur laissa pas cette opportunité. Après s'être assuré que les voitures et le camion étaient assez espacés, il balança une grenade sur les véhicules d'escorte. Steve enfila une cagoule et le suivit alors qu'il détalait vers le camion convoité. Ils grimpèrent à bord.
- T'es malade ou complètement con ?! aboya Steve, furieux à cause de ses méthodes.
Trevor l'attrapa par la nuque, ce qui envoya un frisson tout le long de sa moëlle épinière ; c'était presque "agréable". Il le réalisa et se rebella aussitôt. Dans sa position, une clef de bras n'était pas possible. Il lui donna un coup sec au cou, pas assez fort pour couper l'arrivée d'air, mais assez pour le forcer à lâcher prise. Trevor ne parut pas réaliser pendant quelques secondes ; il n'était pas habitué à être malmené depuis des années. Il avait fait en sorte qu'après son père, plus personne ne le frappât plus jamais ; il avait contré la violence par une bien pire qu'il initiait le plus souvent. Après ce court moment d'absence, il regarda le fédéral, qui l'observait aussi, prêt à parer un nouvel assaut.
- Allons-y, dit le rouquin, d'une voix neutre pour désamorcer la tension, et il remplaça sa cagoule par une nouvelle paire de lunette de soleil, encore plus clinquante que la précédente.
- Tu... débuta Trevor en enclenchant le moteur.
Il s'interrompit volontairement et ne reprit sa phrase qu'après avoir parcouru une centaine de mètres. Il tapa du plat de la main sur le volant, à défaut de pouvoir écraser la tête de Steve.
- Tu as de la chance qu'on ait besoin de toi vivant pretty boy !
- Me tuer serait en effet une très mauvaise idée...
Trevor augmenta le volume de la musique à fond et le reste du trajet se passa sans qu'ils échangent un mot. Ils abandonnèrent le camion près de la fabrique de méth de Trevor. Steve sortit son portable, songeant sérieusement à appeler un taxi.
- Tu fous quoi ? le héla Trevor et il lui fit signe de le rejoindre.
Le brun se tenait au milieu de la route terreuse, du sang sur ses phalanges sales et tatouées et un corps inanimé à ses pieds. Il avait eu besoin d'une voiture, alors il avait arrêté le premier malheureux qui passait par là et l'avait allongé d'un sévère coup de poing. Steve secoua la tête et accourut. Il se rua à l'intérieur du véhicule, qui démarra en trombe. Il s'apprêtait à lui filer son adresse, quand Trevor le devança :
- Pas la peine. J'm'en rappelle.
- Je préférerais que tu l'oublies, rétorqua Steve sur un ton sec.
- Même les drogues les plus dures pourront pas effacer ce magnifique souvenir de ma tête !
Steve se renfonça dans son siège, agacé et gêné à la fois. Il grommela :
- Va te faire foutre...
Le voyage se promettait long et pénible.
Franklin balança les sacs contenant leurs tenues sur la plage arrière de sa berline et s'installa au volant. Il inséra la clef de contact, voulut démarrer, puis se ravisa. Il extirpa son portable de sa poche de jean et chercha le "P" dans son répertoire. Il hésita encore, mais finit par appuyer sur la touche d'appel. La personne à l'autre bout décrocha quasi-instantanément. ça ne surprit pas Franklin ; Paige confessait être bien mieux dans son petit studio que n'importe où ailleurs. Elle ne sortait jamais, à part pour leurs meetings. Elle se faisait même livrer ses courses à domicile. Vaguement agoraphobe, elle ne se plaignait pas de cette vie-là ; elle détestait la foule, les gens en général. Franklin, qui l'avait trouvée un peu cliché à leur première rencontre, avec ses tatouages macabres, ses attitudes et ses fringues de garçon manqué, avait finalement appris à l'apprécier. Ils avaient échangé quelques textos. Malheureusement, voilà plusieurs jours qu'elle ne répondait plus, ce qui motivait son appel.
- Allô ?
- Hey, c'est Franklin. J'me demandais...
La femme poussa un soupir exaspéré et vaguement anxieux.
- En "période calme", nous ne sommes pas sensés communiquer, lui rappela-t-elle avec fermeté.
- C'est pour ça que tu ne réponds plus ?
- Ecoute, Franklin, t'es un bon gars, mais...
Elle lui rappela Tanisha, sauf que cette dernière le connaissait réellement. Ils étaient sortis ensemble plusieurs années, après s'être tournés autour au moins aussi longtemps. Paige ne semblait même pas prête à lui laisser sa chance.
- Je bosse tout de suite. Je m'entraîne pour l'opération.
- Tu mens mal ! répliqua-t-il, en ôtant le point mort. J't'entends ! Tu joues à Righteous Slaughter aussi !
Comme Lester, Jimmy et probablement tous les geeks de la planète.
La brunette soupira.
- Bien, bien. Que veux-tu ?
- Rien de spécial, prétendit-il, alors que son coeur s'accélérant un brin attestait du contraire. Pourquoi on sortirait pas boire un verre ?
Elle maugréa quelque chose de peu amène et il se rattrapa tant bien que mal :
- Ou j'peux passer discrètement chez toi ? J'traîne bien de temps en temps avec Michael et Trevor...
Paige pivota sur elle-même, contemplant ce qui était lui avait été loué comme studio et ressemblait dorénavant davantage à un dépôt informatique, piqueté de posters gothiques.
- Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
Elle donna un coup de pied dans un vieil emballage, peut-être une boîte de pizza vide. C'était difficile à déterminer avec cette couche de crasse par-dessus.
- Vraiment pas, renchérit-elle tout de go.
- Te prends pas la tête. On prendra juste une bière ou deux, ok ?
Il dut encore réfuter toute une armée d'arguments qu'elle exhiba un par un. Vint le moment où elle ne sut plus quoi objecter. Un long silence s'ensuivit, laissant présager du pire, mais, finalement, vaincue, elle lâcha :
- Très bien. Comme tu voudras, mais je t'aurais prévenu.
Steve pointa du doigt un petit coin en bordure de la route.
- Dépose-moi là. Je finirai à pied.
- Oh non ! Aujourd'hui, je rentre par la grande porte ! T'imagines pas comment j'en ai chié pour grimper la grille et traverser les haies... J'avais le cul plein d'épines et...
Steve se détourna, démontrant clairement son désintérêt. La voiture tangua légèrement, tressauta sur la fin de sentier très rustique, et ne se stabilisa qu'en entrant dans la propriété aux allées de gravier.
- Comme quoi, ça paye très bien d'être un sale enfoiré...
L'agent descendit et avança vers sa maison sans lui accorder d'attention. Comme Trevor ne bougeait pas d'un pouce, ne repartait pas, il finit par s'arrêter et faire volte-face.
- Qu'est-ce que tu fous encore là ?! Tu veux quoi ?
Trevor écarta les bras et s'exclama, comme si c'était évident :
- Une bière ! Une putain de bière fraîche ! J'ai conduit des heures dans le désert !
Steve savait très bien pourquoi il insistait de la sorte ; Trevor était un emmerdeur. De première catégorie. La situation actuelle avait créé une égalité entre eux, Steven n'étant plus en position de commander Trevor et ce dernier ne pouvant toujours pas attenter à sa vie sans en payer le prix fort avec Michael et Franklin. Ils étaient tous dans le même bateau à présent. Steve s'efforça de contenir ce flux d'insultes qui lui chatouillait la langue. Il avait à peine sorti ses clefs que la porte de la villa s'ouvrit d'elle-même et une femme avoisinant les soixante-cinq ans apparut dans l'embrasure. Une tignasse de cheveux roux teints de toute évidence au vu de son âge, des yeux d'un bleu délavé, la digne mère de son fils en somme, et une peau pas trop parcheminée ; Steve lui offrait la possibilité de prendre soin d'elle. A vrai dire, elle ne ressemblait pas à ce qu'on se figurait généralement d'une mère. Elle était plutôt grande et élancée pour une femme âgée. Elle aurait sûrement pu être mannequin dans sa jeunesse. Malheureusement, les années finissaient toujours par vous rattraper.
- Steven ! Comment s'est passé ta journée ? Mon dieu, mon garçon, tu as une mine affreuse !
Le rouquin parut extrêmement embarrassé. Que Trevor rencontre sa mère et qu'elle lui donne toutes les raisons du monde de se moquer davantage de lui étaient les dernières choses dont il avait besoin.
- Ce n'est rien, marmonna-t-il, très ennuyé, se frayant un passage vers l'intérieur, comme s'il pouvait planter Trevor là et se réfugier chez lui.
Le brun ne soufflait mot, les yeux rivés sur la dame âgée, ce qui rendit Steve absolument fou quand il le remarqua. Par égard pour sa parente, il ne le dit pas tout fort.
- Tu ne me présentes pas ton ami, Steven ?
Alors que le canadien s'avançait, avec un sourire qui ne disait rien qui vaille, Steve appliqua sa main sur son torse, le repoussant sensiblement.
- Il est pressé, maman. Peut-être une autre fois.
La vieille femme, qui se réjouissait à l'idée que son fils se soit enfin fait des camarades, émit un soupir désappointé et baissa les yeux.
- Moi qui avais justement préparé du thé et des biscuits...
- On peut toujours s'arranger, Madame Haines, sourit Trevor, d'une manière qui horripila Steve. Je suis sûr que je peux me dégager un peu de temps.
Elle rehaussa ses lunettes très stricts et le regarda, les yeux brillants.
- Vraiment Monsieur... ? Monsieur...
Avant que Steve ait pu inventer un mensonge, Trevor lança tranquillement :
- Philips, madame Haines. Trevor Philips.
Il savoura le regard furibond que Steve darda sur lui et suivit sa mère qui leur faisait signe de rentrer. Elle clopina gaiement à travers un couloir au sol de marbre qui n'en finissait pas. Si elle avait su que tout cela avait été payé grâce aux assassinats d'un tueur à gages brésilien... Trevor réprima un mince sourire. Le corridor déboucha sur le salon où s'étaient déroulés la discussion de Cicero et Steve, puis leurs ébats. Trevor inspecta rapidement les canapés ; Steve avait nettoyé la moindre trace. Maintenant qu'il en avait le temps, Trevor pouvait observer à loisir la décoration des lieux. Tout semblait beaucoup trop propre et soigné, comme l'image que Steve renvoyait en tant que personne. La matriarche l'invita à s'asseoir. Steve s'apprêtait à l'imiter, lorsqu'elle le stoppa net :
- Non, Steven ! Va te changer enfin ! Tu es tout taché !
Son regard erra sur elle, alors qu'il ne savait comment réagir face à Trevor. Finalement, l'autorité maternelle l'emporta et il fila à sa chambre se changer promptement, pendant qu'elle sortait les cookies du four. Il ne voulait surtout pas la laisser seule avec ce dingue. Il revint pile à temps ; elle venait de déposer le plateau de biscuits fumants et servait le thé.
- Dites-moi, Monsieur Philips... commença-t-elle de sa voix très aimable.
- Appelez-moi Trevor, dit-il et cela lui valut un nouveau regard noir du fils.
- Trevor, vous travaillez avec Steven ?
Steve toussota et s'empressa de répondre avec un mensonge plausible, avant que le brun ne sorte une énormité :
- Trevor est... un pilote récemment recruté par mon unité.
- Je suis aussi auto-entrepreneur, souligna Trevor. Trevor Philips industries.
Mais pitié, ta gueule. Steve crut qu'il allait l'abattre sur place.
- Un self-made man ! Mes félicitations, Trevor ! s'écria la mère, toute contente.
Il apprécia particulièrement la bienveillance de cette femme qui aurait pu être sa propre mère, Steve étant plus jeune que lui. Le téléphone sonna et elle les quitta pour décrocher. Trevor renversa le contenu de sa tasse dans un pot de fleurs. Steve le chopa par le bras et le tira à lui. Il se pencha pour l'engueuler à voix basse :
- Putain de merde, tu peux m'dire ce que tu fais ?!
- J'distrais une pauvre vieille femme, murmura-t-il l'air de rien, un peu rêveur. Merde, ta mère est un rêve...
- Ferme-la !
Steve sentait bien qu'il prendrait un malin plaisir à s'éterniser, si bien qu'il ne voyait qu'un seul moyen de le faire partir vite.
- On se tire et je paye ta consommation pour la soirée. Deal ?
Le regard circonspect de Trevor plana sur lui un moment, comme s'il essayait de déterminer s'il mentait ou non. Finalement, il lâcha :
- Deal.
Steve n'avait même pas précisé quel type de consommation il garantirait, ni pour quel montant.
Ils avaient vite écumé le minuscule paquet de bières qu'elle gardait chez elle et, finalement, il avait réussi à la faire sortir de sa tannière. Elle lui avait suggéré un bar qui était aussi connu pour ses strip-teaseuses. La possibilité qu'elle tente par là de lui faire passer le message qu'elle était homosexuelle lui traversa l'esprit, mais elle le rassura vite.
- Je sais que c'est votre truc, à vous... Les hommes, acheva-t-elle non sans un brin de dédain.
- J'te croyais pas féministe.
- Non, ou alors surtout pas de celles qui éprouvent le besoin de se balader à poil pour revendiquer des droits qu'elles perdent par le seul fait de se mettre seins nus pour les demander ! Comme si les femmes devaient toujours utiliser leur corps pour tout !
- Hum... Ton point de vue s'défend, reconnut Franklin, même si la cause féminine était, actuellement, le dernier de ses soucis.
Au club, il choisit volontairement une table éloignée de la scène et fit de son mieux pour garder les yeux sur Paige.
Franklin crut d'abord que c'était l'alcool et qu'il hallucinait, mais, à en croire la tête que tirait Paige, soit il s'agissait d'une hallucination collective, soit c'était bel et bien la réalité. Un Trevor et un Steve en état d'ébriété plus qu'avancée titubaient dans leur direction ; ils ne paraissaient même pas les avoir remarqués. Franklin comprenait à peine un mot de ce magma verbal incompréhensible qu'ils babillaient. Ils étaient assez pathétiques tout de suite.
- Trevor ? Steve ? appela Paige, la moins imbibée des quatre.
- Oh tiens... fit Trevor, en la reluquant sans visiblement la reconnaître. Jane...
Il lui souffla son haleine alcoolisée en plein visage et elle le repoussa sans rudesse, mais assez fermement pour qu'il n'y revienne pas deux fois.
- C'est Paige, corrigea-t-elle abruptement.
- Pag... Paige, c'est ça. C'est ce que j'ai dit !
Steve ne s'était pas avancé avec Trevor. Appuyé contre sa voiture, il terminait une bouteille de vodka, avec un sourire goguenard suspendu aux lèvres. Il assista à la débâcle amoureuse de Trevor aux premières loges. Trevor murmura d'une voix perverse à Paige, qui recula d'un pas, écoeurée :
- ça t'dirait qu'on aille... quelque part ?
Franklin était sur le point d'intervenir, mais il s'avéra que Paige se débrouillait très bien toute seule.
- Désolé, je ne fais pas dans les parties à trois.
Une incompréhension sans bornes se lut sur le visage de Trevor, avant qu'il ne réalise qu'elle faisait référence à lui et Steve. Il rit, puis s'exclama :
- Tu crois que... Non, non !
Il s'interrompit un instant, toisa Steve, Paige, puis de nouveau Steve, et acheva en haussant les épaules :
- Ou pourquoi pas.
- Amusez-vous bien dans ce cas, rétorqua-t-elle et elle tira Franklin par la manche de son tee-shirt : On bouge.
Les deux jeunes filèrent sur la moto verte, sous le regard éberlué de Trevor, dont le cerveau fonctionnait au ralenti tant il avait bu. Steve ricana :
- T'auras pas son cul, amigo.
- Fais gaffe ou c'est le tien que j'vais prendre ! rétorqua Trevor et lui arracha sa bouteille des mains pour la finir d'une traite.
L'agent grinça des dents, d'un air féroce. Il le mit au défi, ce qui n'était pas la meilleure des idées, Trevor se faisant un plaisir de relever n'importe quel challenge.
- Tu peux toujours essayer !
Les bras de Trevor placés de part et d'autre de sa tête le maintinrent en place ; peu importait ; il n'aurait pas essayé de fuir de toute façon.
- On dirait que quelqu'un a besoin qu'on lui rafraîchisse la mémoire, huh ?
- Pas toi, en tout cas... ça t'a "marqué".
- Hé bien ! Peut-être qu'après j'suis passé un sex-shop et peut-être qu'encore après j'ai molesté mon "colocataire" en l'appelant Steve et lui faisant porter une perruque rousse, mais... ça ne signifie rien du tout !
S'il n'avait pas été complètement imbibé, Steve n'aurait absolument jamais, au grand jamais, toléré cette proximité avec Trevor, ni n'aurait répondu ce qu'il répondit.
- Raconte-moi ce que tu lui as fait...
Trevor se pencha davantage et lui susurra à l'oreille :
- Tu... préférerais pas que j'te montre, pretty boy ?
L'agent fédéral, qui ne ressemblait plus du tout à ce présentateur respectable et propre sur lui de l'émission "Underbelly Of Paradise", n'hésita qu'une très brève seconde. Dans son état, il aurait pu coucher avec n'importe qui ; cela faisait un sacré temps qu'il ne s'était pas retrouvé aussi saoul. Il buvait régulièrement, mais s'arrêtait toujours à temps, comme si son cerveau avait intégré sa limite. Cette fois, il l'avait complètement dépassée. Dans l'instant, il ne recherchait pas plus loin que son plaisir et, pour l'obtenir, il éprouvait le besoin d'être chosifié. Il n'y avait sûrement pas mieux pour ça que de le faire avec un homme qui ne l'aimait pas, voire qui l'aurait tué depuis longtemps s'il en avait eu l'opportunité, et qui baisait comme il mangeait ou dormait. Sans sentiments. Beaucoup n'y comprenaient rien, Cicero inclus. Trevor, lui, ne poserait pas de question au moins. Sans un mot, il grimpa à l'arrière du pick-up. Trevor eut un ricanement. Bien sûr, Steve n'était pas une femme, surtout pas une femme mûre ; il était plus jeune que lui et un homme, mais Trevor avait toujours su faire contre mauvaise fortune bon coeur et, comme il l'inscrivait sur son profil Lifeinvader, selon sa philosophie, "un trou est un trou". En fin de compte, il apprécia même davantage qu'il ne le présumait. Avilir ce mec qui se prenait pour le meilleur, le pousser dans ses derniers retranchements, le soumettre, était purement jouissif. Au-delà de ça, Steve, au moins, était propre sur lui et ne risquait pas de lui refiler toute une panoplie de maladies vénériennes ou des morpions.
Trevor tira une taffe, avant de tendre le joint à l'agent, qui le déclina ; il venait de vider le contenu de son estomac, très liquide, dans le caniveau. Il avait le coeur au bord des yeux ; il voulait juste rentrer chez lui, se laver et dormir. Il se sentait encore plus misérable que tout à l'heure. Il surjouait toujours pour éradiquer ce sentiment, mais là, avec l'alcool, c'était difficile. Pourtant, il s'enquit subitement, la question lui traversant l'esprit :
- T'y as pensé ? A faire ce qu'on vient de faire.
Il était sûr que oui. Quand il torturait Mr K sous ses ordres. Trevor ne le détrompa pas.
- Putain, oui. Ce genre de trucs, ça m'lance toujours.
Steve baissa les yeux, honteux de se constater dans la même situation. Le brun le remarqua. Il balança son mégot terminé, croisa ses bras derrière sa tête et la balança en arrière en ricanant :
- Tu vois... Pareils. Sauf que moi, j'porte pas des polos à 1000 dollars.
- T'exagères... murmura Steve dans un souffle, puis il ajouta avec un fin sourire : Jamais au-delà de 800.
Trevor lui rendit son sourire, avant de renverser la tête en arrière pour finir une dernière bouteille qu'il balança sur le parking.
- Hey... Steve... J'me demandais... Ta mère, t'as dit qu'elle allait bientôt y passer. Elle m'a paru en très bonne forme. Elle... a la ligne !
Steve mit un certain temps avant de répondre, au point que Trevor allait s'énerver, croyant qu'il esquivait la question. De toute évidence, même aviné, au bord du coma éthylique, il s'agissait d'un sujet très douloureux pour lui.
- Ouais, tu parles... Elle... murmura-t-il d'une voix hésitante. Elle a le cancer du sein, avec des... putains de métastases osseux disséminés un peu partout. Mon père, il refusait qu'elle se montre à qui que ce soit, alors... on a pu trouver la maladie que quand il est mort. Elle a toujours voulu le satisfaire coûte que coûte... Elle a jamais assez pensé à elle. Que à ce connard. Il l'a foutu en dépression les trois quarts de sa vie...
Il se tut et Trevor ne voulut pas en apprendre davantage. Son fardeau à lui était aussi déjà bien pesant et il ne se voyait pas capable de supporter celui d'un autre. Steve ne parraissait pas enclin à poursuivre son discours non plus. Un silence très étrange s'installa. Presque pesant, alors qu'ils venaient de coucher ensemble dans cette même voiture.
Il sortit avec difficulté, après avoir mis un certain temps à le retrouver, son portable et parcourut ses derniers mails. Son téléphone dernier cri était impeccable, sans la moindre rayure ; l'écran de celui de Trevor était fissuré d'un bout à l'autre et le téléphone captait désormais à peine les appels et les messages. Une fois sa lecture, dont il ne retint quasiment rien, Steve sembla un peu défait, un état d'âme auquel Trevor ne le figurait pas sujet auparavant.
- Tout le monde... me déteste. Même toi, tu es plus aimé que moi.
- Allons, allons... musa Trevor, un brin allumé par la drogue et cette tournure inattendue qu'avaient pris les événements plus tôt. Viens par là...
Il l'invita à se lover au creux de ses bras, comme il l'avait fait avec Johnny avant de sauvagement lui exploser le crâne à coups de tesson de bouteille et de chaussure. Steve ne vit pas le danger, mais il le repoussa, se sauvant sans même le savoir.
- Je n'ai pas ton talent pour me voiler la face ! Je suis lucide ! Je le vois bien qu'ils m'obéissent par pure obligation !
- Si ça peut te remonter le moral, pretty boy, je ne te hais pas. En fait, je t'aime bien même quand tu... m'suces la bite ou que t'es assis dessus ou...
Le regard en biais qu'il lui lança lui intimait de stopper tout net. Ereinté, il poussa un soupir, essuya d'un revers de main les saletés qui maculaient sa joue droite, puis se leva, descendit du pick-up et marcha vers sa voiture, d'une démarche peu assurée.
- Je rentre chez moi. Salut, Trevor.
Celui-ci bondit sur ses pieds et accourut, tout agité. Comme toujours. Steve leva les yeux au ciel une seconde, mais ne referma pas la portière. Il se serait exposé à des tirs de fusil ou à une grenade balancée par le toit ouvrant.
- Hé ! Alors c'est comme ça que tu quittes après avoir partagé un moment intime ?
- Trevor, sérieusement, je n'ai pas le temps pour tes conneries...
Il consulta brièvement l'heure. Il se souvenait de la menue dizaine de dossiers à remplir avant que le réveil ne sonne à cinq heures pétantes. Autrement dit, dans une heure. Tant pis pour le sommeil. S'il pouvait au moins sauver la douche...
- "Conneries" ?! "Conneries" ! répéta Trevor, rouge de colère, et, déjà, il brandissait son poing fermé. J'ai aidé à conjurer ta peine ! Je... Je t'ai offert un orgasme ! J'ai... partagé mes fluides avec toi !
A ces mots, Steve fit la grimace.
- Trevor... S'il te plaît...
Il l'écoeurait un peu, mais il ne l'effrayait pas. Le rouquin afficha finalement un sourire diverti.
- Attends, tu qualifierais autrement ce qu'on a fait ?
Qu'il ne riposte pas, ni ne prenne peur d'ailleurs, mais plaisante, eut un effet tranquillisant sur Trevor.
- J'ai dit "moment intime", appuya-t-il, en accentuant chaque mot avec cette gestuelle si particulière qui lui était propre.
- Très bien ! lâcha Steve, à bout, mais le dissimulant, histoire d'en finir au plus vite. Merci pour ce "moment intime", Mr. Philips, mais je dois vraiment y aller.
Les bras levés, Trevor eut une exclamation satisfaite de triomphe. Il s'écarta de la voiture et feignit une révérence, l'invitant à prendre la route.
Le lendemain matin fut plein de regrets et de culpabilité pour Steve, ce dont il n'avait franchement pas l'habitude. Il avait couché avec Trevor, avec ce malade psychotique qui passait son temps à se droguer quand il ne tuait personne ou ne braquait pas une banque. Autrement, une vermine, un parasite social du genre de ceux qu'il exécrait et rêvait de mettre à l'ombre toute leur vie durant. Le pire dans tout ça était que le peu de souvenirs qu'il en gardait n'était pas désagréable. Pas du tout. Il s'en dégoûtait encore davantage. C'était plus euphorique et excitant qu'avec Cicero, mais sûrement juste parce que c'était tout nouveau et comme briser un tabou encore plus colossal.
Il passa le double de temps sous la douche, se récura dans les moindres recoins, comme si sa peau avait été souillée. Tout en se préparant devant sa glace, il se répéta en boucle que ce n'était qu'une ridicule erreur, un égarement, qui n'emporterait aucune conséquence. Son portable sonna. Comme son journal au réveil dénombrait un bon nombre d'appels en absence de Sanchez et Dave, il présuma que c'était l'un d'eux. Il décrocha sans regarder le numéro. Son coeur manqua un battement, dans la panique, quand il entendit la voix de Trevor. Celui-ci était de toute évidence encore perché ; il avait dû prolonger sa soirée après son départ.
- Hey... Huh... Steve ?
Steve ne songea même pas à le corriger sur cette familiarité ; après tout, il n'en avait plus les moyens.
- Quoi, Trevor ?
Le brun, dont l'esprit demeurait très embrumé, mit un temps avant de répondre.
- Tu fais quoi ce soir, pretty boy ?
Steve ne s'attendait pas à ce qu'il essaye de le joindre et encore moins à ce qu'il relance. Il se racla nerveusement la gorge, feignant de se l'éclaircir, alors qu'il gagnait du temps pour chercher la manière la moins brutale de décliner l'invitation, de toute évidence, à renouveler leur expérience de la veille.
- Je suis occupé, lâcha-t-il finalement, sur un ton un peu sec et embarrassé que Trevor décela, même saoul et drogué.
- Tu mens mal putain, grommela le canadien, d'une voix sombre, puis, sans crier gare, il hurla : T'as pas de couilles !
- Je crois que tu es très bien placé pour savoir que si, répliqua-t-il, mais il n'en menait pas large. Trevor, je vais pas te faire un dessin. Ce qui s'est passé cette nuit n'aurait jamais dû arriver.
Il était hors de question pour lui de poursuivre cette "relation" entamée la veille. Trevor reçut parfaitement le message. Il lui raccrocha au nez illico. Il rangeait son portable non sans quelque rudesse quand celui-ci sonna furieusement. Trevor grogna. Trop tard, sale bâtard. Va te faire foutre. Par quelqu'un. Mais il insistait tant qu'il finit par décrocher et aboya :
- Va chier !
La voix surprise de Michael lui répondit.
- Quoi ?! Qu'ai-je fait encore ? s'enquit-il sur un ton très las.
Trevor se rattrapa sans trop de peine :
- T'es un enculé !
- Ouais, ouais, je sais ! Tu n'arrêtes pas de me le hurler à longueur de journée !
Comme il était accoutumé aux brusques accès de colère de Trevor, il reprit plus calmement :
- T, on a dégoté un boulot. Martin Madrazo, je t'en ai parlé ?
- Le gars dont t'as défoncé la baraque ?
- Ouais. Enfin, celle de sa maîtresse qu'il lui avait payée j'imagine. Il a besoin de nous. C'est pas du n'importe quoi. On se retrouve chez lui.
Tout se déroula à la perfection. Ils se rendirent chez Madrazo, qui leur indiqua quel avion descendre et lequel de ses passagers avec, une fois qu'il se serait extrait de la carcasse brûlante au sol. Trevor se conforma au plan. Il y adhéra surprenamment bien et facilement. Au début en tout cas, tant que Michael pouvait exercer un contrôle sur Trevor. Puis, aussitôt qu'il rompit la liaison, Michael sentit que la situation tournerait mal, mais il n'aurait jamais imaginé que Trevor, furieux de ne pas avoir été payé, en arriverait à mutiler l'oreille de leur employeur défaillant et surtout à kidnapper sa "chère" femme, Patricia, une rouquine mexicaine teinte en survêtement rose bonbon qui allait sur ses cinquante-huit ans.
Evidemment, Martin avait juré d'avoir leur peau à présent et ils n'étaient plus du tout les bienvenus à Los Santos. Michael en informa Franklin et lui laissa le soin de faire passer le message à Lester et Steve que le coup de Paleto Bay serait retardé. Aucun d'eux n'accueillit bien la nouvelle.
Pour répondre, je compte bien aborder un peu tous les persos, mais je ne pourrai pas tous les décrire autant.
Merci aux lecteurs,
Beast Out
