Chapitre 2 :

Encore une occasion ratée. Pourtant cette fois, j'avais senti Kate réceptrice, ouverte, et Dieu, ce sourire qu'elle avait eu. Mais en une fraction de seconde, elle s'était à nouveau retranchée derrière ses barricades, et elle avait fuit. Je ne savais plus quoi faire, que dire pour lui faire comprendre, pour qu'elle réalise et accepte que je serais toujours là pour elle. Pas seulement parce qu'elle était mon amie, mais parce que j'étais fou d'elle et que je ferais tout et n'importe quoi pour la maintenir heureuse et en sécurité. Et je restais là, les bras ballants, à fixer une porte close qui figurait tout ce qui me séparait de la femme que j'aimais. Désespéré, je me passais une main lasse sur la nuque, cherchant ce que j'aurais pu dire ou faire pour la retenir.

Mais je savais que rien n'y aurait fait. C'était à elle de décider. C'était elle qui avait toutes les cartes en main. Je ne bluffais plus depuis longtemps et attendais simplement qu'elle l'accepte. En attendant, je faisais en sorte qu'elle sache qu'elle n'était plus seule, qu'elle avait quelqu'un sur qui compter et qui serait toujours là pour elle. Voilà pourquoi je l'avais suivie à L.A. Pas parce qu'elle était ma muse et que cette histoire serait fabuleuse arrangée à la sauce Nikki Heat, mais parce que je ne voulais pas la laisser faire face à la mort de Royce seule. Cet homme avait été un imbécile complet. Il avait eu ce que je mourrais d'envie de posséder. Le cœur de Kate, et il l'avait piétiné, s'en moquant éperdument. La faisant souffrir dans le processus. Pourtant, je savais qu'il l'avait aimé, j'aurais encore plus douté de sa santé mentale si ça n'avait pas été le cas, mais il avait préféré l'attrait de l'argent à Kate.

Et voilà où cela l'avait mené. Où cela avait conduit Kate. Comme si elle n'avait déjà pas suffisamment de dragons à terrasser, il avait fallut qu'il s'arrange pour qu'elle se lance dans une nouvelle quête de justice. Au péril de sa vie et de sa carrière, de tout ce qu'elle avait si durement acquis. Alors quel autre choix avais-je que d'être là pour elle ? Que pouvais-je faire d'autre que de lui apporter mon aide, que de m'assurer qu'elle ne franchirait pas la ligne, et surtout de veiller à ce qu'elle reste en vie ? Je m'étais pourtant promis de ne pas la brusquer, mais en la voyant si triste à cause de cet homme qui ne la méritait pas, qui n'avait pas su se montrer digne de son amour, je n'avais pu m'en empêcher. Et j'avais pris une gifle monumentale.

Abattu, blessé, je restais là, sans savoir quoi faire. Insister ? Mais ne serait-ce pas tirer profit de sa vulnérabilité ? Laisser couler au risque de la voir se renfermer et prendre ses distances ? Je ne savais pas, je ne savais plus. En soupirant, je décidais finalement d'aller panser mes plaies dans ma chambre. Le regard rivé sur la porte, je me levais lentement, ne pouvant m'empêcher contre toute raison d'espérer qu'elle allait ouvrir cette fichue porte et venir enfin à moi. Un rire sans joie m'échappa à cette pensée. Dans mon métier, mon imagination était une véritable bénédiction, mais pas lorsqu'il s'agissait de ma vie sentimentale et encore moins de Kate. Parce que la vie réelle n'avait rien d'un conte de fées, et la belle ne finissait pas toujours dans les bras du valeureux héros.

Un soupir à fendre l'âme m'échappa et je me passais la main dans les cheveux avant de me détourner de la porte honnie. Lentement, les épaules basses, je regagnais ma chambre et en refermais doucement la porte alors que j'aurais aimé la claquer aussi violemment que je le pouvais ne serait-ce que pour extérioriser un tant soit peu ma peine d'avoir été une nouvelle fois rejeté. Je sentais chaque fibre de mon être tendue à l'extrême et je me sentais au bord de la rupture. Je devrais y être habitué depuis le temps, mais c'était chaque fois plus douloureux et insupportable que la fois précédente. M'adossant lourdement contre la porte, je tentais de faire le tri dans mes émotions, cherchant une solution qui ne venait pas.

Un son étouffé de l'autre côté de la porte me fit me redresser. Les oreilles aux aguets, j'écoutais, me demandant si quelqu'un s'était introduit dans la suite. McCauley peut-être ? Avec la discrétion des flics d'ici, il avait peut-être entendu parler de l'enquête que l'on menait sur lui et avait décidé de venir régler le problème. A cette idée, je tressaillis d'angoisse. Pas pour moi, mais pour Kate. L'avait-elle entendu ou bien s'était-elle endormie ? Avec lenteur, j'entrebâillais prudemment et aussi silencieusement que possible la porte de ma chambre et scrutais le salon à la recherche de McCauley. Mais ce n'était pas lui que j'aperçus près de la fenêtre. C'était Kate.

Elle se tenait, immobile, fixant le paysage crépusculaire californien. J'hésitais à la rejoindre, mais le tremblement de ses épaules et l'image de son reflet m'en dissuadèrent. Elle pleurait. La constatation me choqua presque. Pourtant je l'avais déjà vue pleurer, mais là c'était au-delà de tout ce à quoi je n'avais jamais assisté. Elle paraissait dévastée de l'intérieur. Et ce qui avait commencé par quelques larmes se transforma en véritable torrent. A tel point que son corps fut rapidement secoué par de violents sanglots et qu'elle tomba à genoux sur la moquette. Instinctivement mon corps se tendit vers elle, et je dus me faire violence pour ne pas esquisser le moindre geste.

J'aurais voulu la rejoindre, la prendre dans mes bras pour la consoler, lui dire que tout irait bien et que je serais toujours là pour elle, mais je n'osais pas, sachant qu'elle ne me laisserait sûrement pas faire. Et puis je savais qu'elle en avait besoin, que pleurer ne pourrait que lui faire du bien, que cela l'aiderait à se libérer de ce trop plein de souffrances qu'elle avait emmagasiné avec tant d'acharnement depuis trop longtemps. Alors je restais là à la regarder, me sentant plus impuissant que jamais, mon cœur pleurant à l'unisson du sien, mes yeux laissant à leur tour s'échapper des larmes, écho de sa souffrance que je faisais mienne, comme pour l'aider à l'évacuée plus rapidement, l'en délester dans une certaine mesure.

Elle n'avait même pas réalisé que j'étais là, et je me faisais l'effet d'un voyeur. Je n'aurais pas dû être présent, être témoin de sa crise, mais je ne pouvais ni ne voulais la laisser. Et mu par une force inconnue, je ne parvenais pas à détourner mon regard comme si je voulais par ce simple lien, lui transmettre ma force pour traverser cette tempête émotionnelle. Tout mon être refusait de s'en aller, de quitter cette pièce, de l'abandonner comme elle l'avait trop souvent été. Alors j'attendis simplement qu'elle se calme, que ses larmes se tarissent. Et enfin, ses sanglots s'espacèrent, et elle se laissa tomber sur le côté, s'endormant alors même que son corps était secoué de tremblements et que sa respiration restait saccadée et hachée.

Son beau visage était rougi et bouffi d'avoir trop pleuré, et pourtant elle ne m'avait jamais parue plus belle qu'en cet instant. Peut-être parce qu'elle ne se cachait plus derrière un masque, qu'elle était elle, totalement, sans réserve, et que c'était un spectacle au combien captivant. Avec douceur, je repoussais ses cheveux de son visage, essuyant du bout des doigts les dernières perles salées qui glissaient encore le long de ses joues. Epuisée émotionnellement, elle s'agitait dans son sommeil, marmonnant des mots incompréhensibles. Je ne pouvais décemment pas la laisser passer la nuit allongée sur la moquette de cette suite, aussi m'approchais-je lentement d'elle et passais mes bras sous son corps.

« Rick…. » souffla-t-elle d'une voix rendue rauque d'avoir tant pleuré, s'agitant de plus belle dans mes bras.

Immédiatement, je me figeais effrayé de l'avoir réveillée, et tétanisé par la surprise d'entendre mon nom s'échapper si facilement de ses lèvres, elle qui ne le prononçait jamais. En un geste réflexe, je resserrais mon emprise autour de son corps abandonné, et elle poussa un soupir alors qu'un fin sourire se dessinait sur ses lèvres et qu'elle se blottissait contre moi avec confiance. Fasciné, je regardais le jeu des derniers rayons solaires sur son visage d'ange, et me reprenais alors qu'elle remuait de nouveau, visiblement en proie à de sombres pensées alors que les traits de son visage se crispaient de nouveau.

« Tout va bien Kate… je suis là, tu n'es pas seule… » murmurais-je en me penchant au-dessus d'elle avant de déposer un tendre baiser sur son front.

« Rick… » m'appela-t-elle de nouveau, et sa main se referma sur ma chemise, comme pour m'empêcher de m'écarter d'elle.

« Je suis là, dors en paix… » soufflais-je encore en lui caressant tendrement les cheveux.

Je restais dans cette position un long moment avant qu'une crampe dans mon genou gauche ne me rappelle à l'ordre. Délicatement, presque en ayant peur de la briser, je la soulevais et comme si elle ne pesait pas plus lourd qu'une plume, je l'emportais jusque dans sa chambre. Avec milles précautions, je retirais mes bras de sous son corps, lui tirant un gémissement plaintif, et je me rendais dans la salle de bain. Attrapant un gant, je le passais sous l'eau froide et l'essorant soigneusement, je revenais et avec douceur, le passais sur le visage de Kate, effaçant toutes traces de ses pleurs.

Elle gémit de nouveau mais ne se réveilla pas. Ensuite, j'hésitais sur la marche à suivre. Son haut était trempé et je ne pouvais pas la laisser dormir avec, mais devais-je pour autant prendre la liberté de la dévêtir ? Elle allait me tuer, c'était une évidence. Décidant finalement que c'était un risque plus qu'acceptable, je commençais lentement à lui retirer son haut, priant tout du long pour qu'elle ne se réveille pas. Après ce qui me parut une éternité, je parvins enfin à le lui enlever, et miracle elle ne se réveilla pas. Je soupirais de soulagement en constatant qu'elle portait un débardeur blanc en dessous, ce qui m'éviterait sûrement la mort à son réveil.

Tirant sur la couette, je l'en recouvrais, veillant à ce qu'elle ne prenne pas froid, et je souriais lorsqu'elle se blottit sous l'épais édredon. Longuement, je l'observais dormir, ses traits s'apaisant au fur et à mesure que son sommeil se faisait plus profond et paisible. Et à nouveau, l'hésitation m'envahit. Devais-je la laisser et retourner tranquillement finir ma nuit dans ma chambre ? Ou bien rester ici pour le cas où elle se réveillerait durant la nuit et aurait besoin d'une épaule pour s'épancher ? Je ne voulais pas qu'elle se retrouve seule dans cette chambre pour faire face à ses fantômes.

Sur une impulsion, je retournais dans le salon et m'emparais du fauteuil d'angle, le portant dans la chambre ainsi que le petit pouf qui me permettrait d'étendre mes jambes. Ce ne serait pas la nuit la plus confortable que je passerais, mais je savais que si je m'allongeais à ses côtés, je me ferais tirer comme un lapin. Sans mauvais jeu de mots. Une fois le fauteuil placé stratégiquement en face d'elle, dans l'angle gauche de la chambre, je retournais dans ma chambre et m'emparais de mon propre édredon. En passant, je verrouillais la porte de la suite, me rappelant de la peur que je m'étais faite un peu plus tôt.

Je m'installais aussi confortablement que possible, et me plongeais dans mon activité préférée. Observer ma muse. Et j'en profitais pleinement sachant qu'elle ne me demanderait pas de cesser sur le champ puisqu'elle dormait. De temps en temps, elle remuait, un gémissement s'échappait de ses lèvres, mais globalement, son sommeil fut paisible. Je m'assoupissais finalement en emportant avec moi l'image d'une Kate sereine.