Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, je me contente simplement de les emprunter.
Note : cette histoire est un pastiche de Silent Hill, une série de jeux vidéo d'horreur (dont a aussi été tiré un film) se déroulant dans l'univers de Gravitation. Il ne s'agit pas d'un crossover, et les lecteurs familiers de cet univers n'y croiseront donc pas Harry Mason, Henry Townshend ou aucun des autres personnages de la série, pas plus que les monstres qui la hantent. Son titre, Shizuka na machi, signifie « Quartiers silencieux », qui est une référence directe à la traduction en français de Silent Hill.
Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !
PARTIE I : MUTILATION
Chapitre I
Shûichi était beaucoup de choses, et plus que tout, il était persévérant. Cela faisait à présent plus de vingt minutes qu'il courait à petites foulées le long de la route déserte, sans penser à autre chose qu'à rallier Kyôto et retrouver Yuki. Le regard fixé devant lui, concentré sur son souffle et le claquement de ses baskets sur l'asphalte, il refusait de laisser son esprit prendre le mors aux dents et commencer à échafauder des hypothèses. S'il se mettait à réfléchir, vu la situation qui était la sienne, il était perdu. « Réfléchir ? Comme si ça pouvait t'arriver.» C'était cela que dirait Yuki d'un ton ironique s'il venait à avoir vent de ses pensées.
Songer à Yuki lui insuffla un regain d'énergie et il reprit le rythme de sa course, qui avait quelque peu fléchi à l'amorce d'un raidillon. Soudain, ses yeux se posèrent sur un morceau de papier gisant au beau milieu de la chaussée, incongru à force d'être blanc sur le bitume gris sale. S'il s'était agi d'une journée ordinaire, de celle qui le conduisait habituellement de l'appartement qu'il partageait avec Yuki au studio des Bad Luck et vice-versa, il n'y aurait pas davantage prêté attention qu'à n'importe quel autre bout de papier échappé de sa poubelle. Mais il n'y avait rien sur cette route. Pas la moindre saleté, pas la plus petite trace d'une quelconque présence humaine en dehors de la sienne. À pas lents, il s'approcha du papier et le ramassa.
Il s'agissait d'une feuille A4 pliée en deux, dont le texte fit faire un bond violent à son cœur car il annonçait la tenue du XVIIIe Salon du livre de Kyôto, avec pour invité d'honneur Eiri Yuki, au Palais des congrès internationaux. Et cette feuille, Shûichi l'avait vue entre les mains de son amant le matin même. C'était donc lui qui l'avait perdue, ce qui confirmait qu'il était bien passé par là.
Ragaillardi, le garçon reprit sa course en trottinant et constata, à la sortie d'un virage une vingtaine de mètres plus loin, que les bois qui bordaient la route se faisaient moins touffus ; quelques minutes plus tard, en effet, il lui sembla que la brume était devenue moins dense et il aperçut des bâtiments au loin, semblables à ceux d'une petite zone commerciale. Kyôto, enfin !
Euphorique, Shûichi suivit la route que bordaient quelques entrepôts et magasins et déboucha peu après dans un quartier visiblement résidentiel. Quelques voitures y étaient stationnées mais tout était silencieux et immobile, et la brume, bien que moins épaisse, recouvrait toujours tout. Tout à son soulagement d'avoir enfin atteint son objectif, le jeune chanteur ne réalisa pas tout de suite qu'en dépit de ces constructions familières et rassurantes, il n'y avait absolument personne en dehors de lui. La rue tout comme les jardins étaient vides, et les autos soigneusement rangées le long des clôtures étaient les seules ; pas une autre ne roulait.
Mais c'est pas vrai… Je suis pourtant bien à Kyôto ? Où sont tous les gens ? Où sont… Où est passé tout le monde ?
Refusant de croire qu'il était la seule personne dans le secteur et porté encore par un optimisme inoxydable, Shûichi longea la rue, jetant des coups d'œil par-dessus les portillons qui fermaient pour la plupart de jolis petits jardins soigneusement entretenus ; du moins l'avaient-ils été à une époque car ils étaient à présent envahis d'herbes folles et les haies d'arbustes, aux feuilles jaunies, étaient hérissées de repousses. Arrivé au bout, cependant, force lui fut d'admettre qu'il était bien seul ; il n'y avait personne en dehors de lui, pas même un chien ou un chat. Il était tout seul au milieu de ce qui ressemblait à une ville fantôme.
Accablé, il avança lentement le long d'une autre rue, quasiment identique à celle qu'il venait de quitter, copie presque conforme de n'importe quel quartier pavillonnaire de faubourg ; toujours pas âme qui vive. Il tenta à nouveau de téléphoner, sans trop y croire cependant, et l'appareil, en effet, demeura muet.
« Où es-tu, Yuki ?... » questionna-t-il d'une voix morne, scrutant la brume comme s'il espérait confusément y apercevoir la haute silhouette de son amant. Il marcha ainsi quelques instants jusqu'à déboucher dans un quartier commerçant, si l'on se fiait aux enseignes colorées placardées au-dessus des rideaux métalliques quasiment tous baissés. Où chercher ? Comment espérer retrouver quelqu'un dans ce nulle part délirant qu'était devenu cet endroit du Japon ?
Je suis peut-être mort dans cet accident de voiture et mon esprit est dans l'au-delà ? Mais si c'est ça, je m'attendais franchement à autre chose, songea Shûichi en balayant du regard le carrefour qui s'ouvrait devant lui sur un nouvel enchevêtrement de ruelles. À force de tourner, il allait bien finir par tomber sur un commissariat ?
C'est alors qu'un mouvement au loin attira son attention et il oublia toute idée de chercher un poste de police ; quelqu'un marchait au loin.
« Yuki ? Yuki ? s'écria le garçon en se lançant à toutes jambes à la suite de la personne qui s'éloignait vers l'extrémité de la rue. Yuki c'est moi ! Attends-moi ! »
Dans la brume, il était difficile de distinguer les traits du marcheur mais sa silhouette était indéniablement celle d'un homme grand et mince.
« Yukiiii ! »
Mais l'homme ne l'entendit pas, à moins qu'il ne soit pas agi du romancier car, arrivé au bout de la rue, il tourna à gauche et disparut à la vue de Shûichi qui redoubla d'efforts, les dents serrées, courant comme si une horde de diables étaient à ses trousses. Il déboucha à son tour dans l'avenue où était parti l'homme mais n'y vit personne. Tout était immobile et silencieux, à l'exception de ses lourds halètements.
« Yuki ? Yuki ! YUKIIIIII ! Merde, c'est pas vrai ! C'est pas vrai ! »
Des larmes de rage aux yeux, Shûichi envoya de toutes ses forces un coup de pied dans une benne à ordure toute proche. Si cela ne fit pas apparaître Yuki comme par enchantement, le geste eut au moins le mérite de faire tomber instantanément sa colère et son dépit car la benne était solide et sa basket nettement moins. Boitillant, il décida de poursuivre sa route le long de la rue qui abritait à nouveau des rangées de maisons à un étage ceintes de jardinets.
Alors qu'il contemplait d'un air abattu des jouets d'enfant laissés à l'abandon sur une pelouse envahie de chiendent, il entendit soudain un bruit de pas derrière lui. On ne pouvait se méprendre ; au milieu de ces rues désertes, le claquement de semelles sur l'asphalte était un son aisément identifiable.
« Yuki ? » s'enquit-il en se retournant d'un bond. Face à lui se tenait une jeune fille revêtue d'un uniforme de lycéenne. Des cheveux longs et bruns encadraient son visage pâle et des traînées de maquillage maculaient ses pommettes, comme si elle avait pleuré.
« Heu… Excuse-moi… Tu n'as pas vu passer un homme blond, par hasard ? » demanda Shûichi le plus naturellement du monde, certainement pas comme s'il était plongé en plein cauchemar dans une ville fantôme après avoir poursuivi ce qui n'était peut-être qu'un pur produit de son imagination. L'adolescente demeura muette, et tandis qu'elle le dévisageait fixement, le chanteur prit conscience de sa mise défraîchie, des taches qui ornaient le devant de son blaser bleu et de ses genoux crasseux. Et son visage était plus que pâle, il était blême et ses yeux étaient soulignés de cernes noirs.
« Heu… Je… peux peut-être t'aider ? » ajouta-t-il, mal à l'aise sous la fixité de ce regard qui prenait peu à peu vie et dont l'expression était tout sauf engageante. Sans le lâcher des yeux, la fille plongea la main dans sa poche et en sortit un joli stylo rose bonbon décoré de la bouille ronde de Hello Kitty.
« Ah ! Tu… tu veux un autographe, c'est ça ? »
Les traits de la lycéenne se crispèrent et un rictus mauvais découvrit ses dents.
« Salaud… gronda-t-elle d'une voix basse et éraillée.
- Quoi ?
- Taki Aizawa… Tu l'as… tué ! »
Son élocution était pâteuse mais ses gestes étonnamment vifs et, sans crier gare, elle leva son stylo et le planta dans l'épaule de Shûichi qui poussa un glapissement de douleur. Par chance, la mine s'était abattue juste sur la bretelle de son sac à dos mais il en avait tout de même vu trente-six chandelles. Cette fille était folle ! Aizawa ? Non seulement il ne l'avait pas tué mais c'était lui qui avait eu à souffrir, et pas qu'un peu, des agissements de son ancien rival, dont le groupe avait disparu de la scène du jour au lendemain. De quoi l'accusait-elle ?
« Hé mais… Arrête… » plaida-t-il en reculant, les paumes levées en signe de conciliation.
« Ordure ! » cracha la fille dont les yeux avaient pris une expression hallucinée en fendant l'air de son stylo comme pour le lui enfoncer dans le ventre cette fois. Shûichi recula à nouveau, alarmé. C'était bien sa veine ! Pris dans une histoire défiant tout entendement, il fallait que la première personne qu'il croise soit une groupie nostalgique des ASK ! Le plus sage était encore de s'éloigner. Esquivant une nouvelle attaque, il fit un bond de côté et se retourna pour fuir mais son cœur lui parut un instant cesser de battre à la vue du groupe de filles qui, comme apparues de nulle part, barraient la rue de part et d'autre. Des brunes, des blondes et des rousses, toutes revêtues d'uniformes sales et dépenaillés et arborant la même expression haineuse un peu hagarde tout en brandissant comme des armes qui un stylo plume, qui un crayon parfaitement taillé, avec l'intention bien arrêtée d'examiner son intérieur d'un peu plus près.
« Assassin… Salopard… Tu vas crever… »
Éperdu, Shûichi lança un coup d'œil circulaire. Les groupies menaçantes avaient entrepris de lentement avancer vers lui pour l'encercler, et s'il ne bougeait pas rapidement, il pouvait dire à jamais adieu à ses rêves de gloire et de premières places à l'Oricon. Il se ramassa sur lui-même, et au moment où une des filles levait son arme – un rapidographe Pentel à pointe ultra-fine – il se propulsa en avant, renversant son agresseur qui roula au sol avec un grognement rauque, bouscula deux autres adolescentes et s'enfuit à toutes jambes, n'importe où mais loin de ces furies grimaçantes dont les insultes le poursuivaient. Seulement, alors que les rues étaient vides et silencieuses quelques instants auparavant, elles grouillaient à présent de lycéennes crasseuses et hystériques, vomies semblait-il par chacune des ruelles que comptait le quartier. Elles tentaient d'agripper Shûichi tandis qu'il zigzaguait comme un dément au milieu d'elles, incapable de trouver la moindre issue susceptible de le conduire hors de cet enfer – à supposer qu'un tel endroit existât dans cette ville infernale qui ne pouvait pas être Kyôto.
Hors d'haleine, le garçon se rua dans un passage dégagé, assourdi par le piétinement confus de la horde de ses poursuivantes lancées à ses trousses. Confusément, lui revenait le souvenir de courses-poursuites semblables en compagnie de ses collègues de Bad Luck, à la sortie d'un concert ou d'une séance de dédicaces, mais alors leurs fans n'avaient nullement l'intention de les refroidir tandis que ces hystériques étaient des admiratrices de ASK, du genre fanatique. Autant dire qu'il n'avait aucune chance.
Aucune chance. La ruelle dans laquelle il s'était jeté se terminait en cul-de-sac fermé par un haut mur de béton surmonté par un grillage rigide. Dans son dos, les lycéennes se ruaient vers lui. Fouaillé par la terreur, Shûichi chercha désespérément une échappatoire – le mur était trop haut pour pouvoir être escaladé, il n'avait plus le temps de revenir sur ses pas… Ses yeux se posèrent sur une plaque d'égout à ses pieds. Elle n'était pas vissée en place mais légèrement posée en décalé sur l'orifice circulaire qu'elle était censée clore. Frénétiquement, le garçon poussa la lourde plaque de métal, jeta son sac dans le trou et se tortilla pour se glisser dans l'interstice juste avant qu'une main aux ongles irréguliers peints en gris anthracite ne se referme sur ses cheveux. Sans pouvoir se raccrocher à l'échelle, il chut lourdement sur la bordure en béton et n'évita que de justesse un plongeon dans l'eau nauséabonde qui coulait à côté.
Les groupies s'étaient rassemblées autour de la bouche d'accès à l'égout mais ne paraissaient pas disposées à le poursuivre ; de là où il se tenait, haletant et trempé de sueur, plaqué contre la paroi humide, il les voyait scruter le fond par l'ouverture en demi-lune où il s'était faufilé.
« Sale rat ! »
Shûichi tressaillit. Leurs voix graves, éraillées, totalement déplacées pour leurs corps d'adolescentes, étaient presque aussi horrifiantes que leurs regards fixes et hallucinés. Ces filles n'étaient pas vraiment des filles, n'est-ce pas ? Et cet endroit… quel était-il ?
« Sale rat ! Sale rat ! Sale rat ! »
Elles scandaient à présent ces deux mots comme le plus sinistre des chœurs et un raclement sourd, ainsi que la disparition progressive de la faible lumière qui entrait par le trou, indiquèrent au fuyard qu'elles remettaient la plaque en place. Un « Crève, sale rat ! » accompagna le claquement de la lourde pièce de métal et Shuichi se retrouva plongé dans une obscurité d'encre absolument terrifiante, en plus d'être étouffante et puante.
Terrorisé, Shûichi demeura un long moment immobile, le cerveau tout simplement à l'arrêt. « Ça ne change pas beaucoup de d'habitude », aurait ironisé Eiri et la pensée de son amant, toute liée à un contexte désagréable soit-elle, le tira de son hébétude et le poussa à agir. Il devait retrouver Eiri coûte que coûte, et pour ce faire il devait commencer par sortir de ce cloaque. Il tira son téléphone portable de sa poche et s'en servit pour projeter un rayon de lumière sur ses alentours. Ça ne valait pas une lampe-torche, bien sûr ; mais il se félicitait d'avoir téléchargé l'application – au milieu de tout un tas d'autres fonctions parfaitement inutiles – permettant d'en faire office.
C'était la première fois qu'il se retrouvait dans un égout, bien que K ait plus d'une fois envoyé les Bad Luck en des lieux plus insolites les uns que les autres, et ce qu'il en distinguait à la faible lueur de son téléphone lui donnait très envie d'en sortir au plus vite. Des parois de béton gris flanquées d'étroites bordures entre lesquelles s'écoulait paresseusement un flot d'eau grasse et boueuse d'où montaient des effluves méphitiques. Et, partout, cette humidité suintante qui luisait le long des murs et vous glaçait jusqu'aux os.
Le jeune chanteur soupira. Il ne savait déjà pas où il se trouvait dans la ville et il était à présent perdu dans le réseau de collecte des eaux usées, au fond duquel il faisait aussi noir que dans un four (et aussi froid que dans… une crypte ?). Le mieux était encore d'avancer jusqu'à la prochaine bouche d'égout, en espérant qu'elle soit ouverte, en tout cas de trouver une sortie, quelle qu'elle soit. Prudemment, le cœur comprimé par l'angoisse, Shûichi s'enfonça le long de la galerie voûtée tout en s'efforçant de verrouiller à double tour son imagination trop fertile qui lui suggérait déjà que l'endroit devait sans nul doute grouiller de rats – des gros, nourris depuis des générations des rebuts de toute une ville, avec des yeux rouge et méchants et des griffes comme des lames de rasoir. Il avait sans doute eu la chance (si tant est que l'on puisse qualifier cela de chance) de tomber dans une section rénovée des égouts car il déboucha soudain dans une galerie pavée, couverte d'un mousse gluante, et la difficulté de sa progression s'en trouva nettement accrue. Et toujours, toujours ce silence de tombe, troublé uniquement par le clapotis de l'eau épaisse qui coulait lentement. En dépit de sa situation peu réjouissante, le garçon ne put s'empêcher de songer que ces égouts-là étaient nettement moins romantiques que ceux qu'il avait vus dans le film du Fantôme de l'Opéra, et certainement mille fois plus malodorants.
Shûichi ne tarda pas à se rendre compte que les égouts constituaient un véritable labyrinthe avec des culs-de-sac fermés par des grilles rouillées et des conduits si puants et mal entretenus qu'il ne se serait jamais hasardé à y mettre les pieds. Seule bonne chose, il n'y avait pas de rats, géants ou non ; pas plus qu'il n'y avait d'araignées, de limaces ou quelque autre insecte, de même qu'à la surface il paraissait avoir été le seul être vivant à hanter ces lieux.
Mais les filles qui l'avaient attaqué étaient vivantes aussi, n'est-ce pas ? Certainement droguées, ou folles, ou…
Un pavé mal scellé oscilla sous son poids et, déséquilibré, le garçon plongea le pied gauche dans l'eau glacée et bourbeuse. Le cœur battant, il prit appui contre le mur irrégulier en secouant sa jambe, écoeuré à l'idée qu'il aurait pu choir tout entier dans ce flot de liquide fétide. S'il ne faisait pas plus attention, il allait vraisemblablement finir par y tomber le derrière en avant, et il n'avait aucune envie d'en vérifier la profondeur.
C'est alors qu'il sentit qu'il n'était plus seul.
Il n'entendait pas de bruit de pas, ne discernait aucun mouvement au milieu de ces ténèbres opaques que son téléphone ne perçait que sur quelques mètres ; cependant, quelqu'un approchait, son instinct le lui hurlait. Les courts cheveux sur sa nuque lui semblèrent se hérisser et ses paumes devinrent moites.
Quelqu'un ou… quelque chose.
Son cœur se mit à cogner à grands coups dans sa poitrine.
À suivre…
