Pique-nique mortel, chapitre 2

Samedi 6 décembre 1941 19h30, île Manana à un kilomètre de l'île d'Oahu.

La nuit était tombée depuis déjà deux heures, mais grâce à la pleine lune éblouissante, on y voyait comme en plein jour. Alors que normalement personne n'habitait sur cet îlot rocheux, on pouvait voir un côtre aurique qui se balançait doucement selon les envies de l'océan. Le voilier avait déposé depuis longtemps ses propriétaires sur la plage de l'île, et malgré l'obscurité croissante, ces derniers s'amusaient bien. La famille Fleetwood avait passé une merveilleuse journée sur cette île désertée par les hommes et habitée par les lapins. Il y en avait tellement, que le père de famille, Adam Fleetwood avait décidé de préparer lui-même le repas en capturant et en tuant des lapins. Il en ramena trois gros, puis laissa à son épouse Beverley le soin de les préparer et de les cuire. Pendant que le repas cuisait sur un feu qu'Adam avait préparé et tandis que la petite dernière Lucie restait près de leur mère, les deux aînés de la famille, Gabriel huit ans et sa sœur jumelle Faith, allèrent dans leur cachette secrète. C'était une fissure dans la falaise donnant sur un couloir qui dévoilait au bout de quelques mètres une grotte très vaste. Sur la paroi qui donnait vers la mer se trouvait une ouverture par laquelle on pouvait voir l'océan où dansait paisiblement le Mary-Ann, et la plage mais cette anfractuosité était invisible grâce à une corniche qui en ombrageait l'ouverture. En attendant l'appel de leurs parents, les deux enfants s'amusaient comme des fous aux pirates avec l'aide non négligeable d'une lampe de poche afin de ne pas se cogner contre les parois abruptes.

Malgré le bruit du ressac et les cris des mouettes, les jumeaux entendirent parfaitement le crépitement des fusils mitrailleurs et les cris d'agonie de leur père ainsi que celui plus aigu de leur petite sœur. Ils se précipitèrent vers l'ouverture et grâce à la clarté de la pleine lune, ils découvrirent l'horreur. Le sable blanc était devenu rouge du sang du patriarche ainsi que celui de leur cadette et sur la plage, ils virent leur mère s'enfuir vers l'intérieur des terres, mais deux hommes en uniforme se jetèrent sur elle, ils lui arrachèrent les vêtements et la violèrent avec une brutalité animal. Beverley poussait des hurlements de terreur et de douleur en se débattant pour se libérer de l'emprise des deux hommes. Quand l'un avait terminé, le deuxième prenait la place et ainsi de suite. Ils la prirent de force jusqu'à ce que ses cris déchirants ne soient plus que des gémissements plaintifs, ensuite quand ils furent rassasiés, ils se rhabillèrent, puis l'un des hommes sortit une arme de sa ceinture et tira une balle dans la tête de leur victime en riant.

Dans la grotte, les deux enfants étaient tétanisés, ils n'arrivaient pas à comprendre ce qu'ils venaient de voir, ils n'arrivaient pas à accepter que leur famille était là, morte sur le sable rouge de l'île de Manana. La douleur s'insinua dans tous les rouages de leurs esprits, dans le moindre endroit de leurs intellects, les changeant profondément, irrémédiablement, définitivement. Les larmes salées qui coulaient le long de leurs joues blêmes se teintèrent peu à peu de rouge, jusqu'à ce que ce soit du sang qui s'écoule de leurs yeux. L'innocence qui brillait il y a peu dans leur regard d'enfant disparut pour laisser la place à de la colère, de la haine et de la folie. Ils avaient mal, tellement mal qu'ils voulaient que d'autres ressentent la même souffrance, ils voulaient que ceux qui les avaient détruits soient détruits aussi.

Gabriel et Faith serrèrent les poings, sifflèrent sous la rage qu'ils ressentaient. Ils se moquaient de ce qu'ils pourraient leur arriver, mais ils voulaient se venger, ils voulaient du sang, ils voulaient que le sang de ces monstres coule aussi, ils voulaient que ces sales soldats, que ses salopards qui avaient osés tuer leur famille payent pour ce qu'ils venaient de faire. Les yeux brouillés de larmes, ils virent les soldats japonais rejoindre le Mary-Ann. Les deux hommes montèrent dans le canot qui avait permis aux Fleetwood de rejoindre l'île, puis allèrent vers le voilier afin de monter à bord. En voyant cela, les deux enfants quittèrent la sécurité de la grotte et armés de leur simple inconscience et de leur haine, ils rejoignirent la plage. Ils restèrent quelques minutes devant les cadavres de leur famille. Leur père, l'homme de leur vie qui les avait tant aimés et qui leur avait appris la voile, la navigation, le courage et l'honneur, cet homme était allongé sur le dos, ses yeux bleus écarquillés par la surprise et voilés par la mort, son corps constellé d'impacts de balles. Près de lui se trouvait la petite Lucie. Leur petite sœur de deux ans était sur le ventre, prouvant que l'enfant avait tenté de s'enfuir, mais les balles l'avait fauché dans sa maigre tentative, sa vie avait été brisée en quelques secondes. Faith regardait sans mot dire la petite robe rose ensanglantée être délicatement soulevée par une douce brise marine. Comme si quelqu'un avait appuyé sur un interrupteur, toute la souffrance qu'ils éprouvaient avait disparu, ils ne ressentaient plus rien même quand ils virent leur mère. Elle était un peu à l'écart, recroquevillée en position fœtal, une jambe légèrement décalée par rapport à l'autre. Sur son corps dénudé, du sang coagulé se mêlait à du sang frais venant de sa blessure à la tête, enfin, du sang et du sperme maculait ses cuisses couvertes d'ecchymoses. Et non loin de ce massacre, le feu brûlait toujours, rôtissant les lapins que plus personne ne toucherait, dernière preuve d'un piquenique en famille.

Laissant cette vision de mort, les deux enfants se tournèrent vers le bras de mer entre l'île et la plage de Kaupo, puis virent l'engin qui avait permis aux assaillants de venir sur l'île, un sous-marin de poche. Gabriel et Faith regardèrent fixement l'engin, puis tous les deux, allèrent vers le feu qui continuait à brûler, puis ils prirent des bûches enflammées et nonobstant la chaleur et les flammes, ils nagèrent vers le sous-marin en gardant un bras en l'air afin de ne pas éteindre les flammes qui continuaient à dévorer le bois. Ils grimpèrent avec un calme mortel sur le kiosque, puis jetèrent les morceaux de bois en feu à l'intérieur avant de pénétrer dans l'eau et d'aller vers le Mary-Ann. Ils montèrent silencieusement sur le pont en teck, puis découvrirent des gaffes aux crochets acérés. Tous les deux prirent les outils de marin et pénétrèrent dans le voilier. Silencieux comme des fauves en chasse, ils marchèrent vers le bruit que faisaient les ennemis. Ils regardèrent dans la cabine de leurs parents et découvrirent des soldats japonais qui fouillaient consciencieusement dans les bijoux de leur mère. Les deux enfants ne se concertèrent même pas, mais laissèrent leur haine parler. Ils se jetèrent chacun sur un des hommes et frappèrent avec toute la violence qu'ils avaient en eux. Ils se moquaient du sang qui giclait, des hurlements de douleur des deux hommes, ils tapaient, encore et encore. Quand ils n'eurent plus de force, ils regardèrent les soldats, leurs uniformes bleus étaient poisseux de sang, l'homme battu par Gabriel était mort, la gorge déchiqueté et le torse perforé par les nombreux coups donnés par l'enfant. Quant à la victime de Faith, il n'avait plus de visage, mais une pulpe sanguinolente et quelques bulles rosées quittant difficilement son la masse qui avait été son nez prouvait qu'il était encore vivant. Un chuintement quitta le trou où se trouvait auparavant sa bouche :

-停止! 私は頼む! 停止! (Arrêtez ! Je vous en supplie ! Arrêtez !)

Les deux enfants le regardèrent avec froideur, puis ils l'attrapèrent par les jambes et le tirèrent vers le pont. Arrivés là, ils poussèrent de toutes leurs forces et jetèrent le soldat par-dessus bord puis plongèrent et utilisant la poussée d'archimède, ils le tirèrent sur le sable. Se retournant vers le sous-marin de poche, ils découvrirent qu'il brûlait avec violence, prêt à exploser. Ils regardèrent le soldat, puis ils se décidèrent. Ils l'abandonnèrent sur la plage et retournèrent sur le Mary-Ann. Là, ils tirèrent le mort et le jetèrent par-dessus bord, ensuite, ils allèrent chercher un jerrican d'essence pour le moteur du voilier et retournèrent à terre une lueur sadique et malsaine se lisant dans leurs yeux qui n'avaient plus rien d'enfantin.

Faith regarda l'homme qui perdait du sang, puis avec un doux sourire, elle mit ses mains en coupe, les emplit d'eau de mer et laissa tout tomber sur le visage de l'homme. Le japonais poussa un cri suraigu alors que le sel contenu dans l'eau brûlait les plaies qui se trouvaient sur le visage détruit de l'homme. Ce dernier ouvrit les yeux et vit le mal. Le mal à l'état pur dans le corps de deux enfants. Il comprit ce qui allait lui arriver quand le garçon lui fit un grand sourire, les yeux écarquillés par la folie, en lui montrant le jerrican. Les jumeaux débouchèrent le bidon, puis aspergèrent le corps du japonais en riant, et c'est en riant qu'ils tracèrent un chemin d'essence qui allait de l'homme jusqu'au feu. Le japonais tenta de fuir en rampant, mais les flammes bleues le rattrapèrent en quelques secondes et son hurlement atroce d'agonie fut noyé par l'explosion du sous-marin de poche. Gabriel et Faith applaudirent joyeusement en regardant l'homme brûler vif. Ils rigolaient toujours alors qu'ils brûlaient les corps de leur famille et s'esclaffaient alors qu'ils rejoignaient une dernière fois le Mary-Ann qui reprit sa route vers Oahu. Personne n'entendit jamais l'explosion, personne ne demanda aux enfants où se trouvaient leurs parents, car le temps de la joie et de la paix était terminé, la guerre venait de commencer et pour tout le monde, les Fleetwood furent les malheureuses victimes de Pearl Harbor.

A suivre