Chapitre 1 : Gourmandise
PDV : Alice Wonders
Je rentre dans la pièce. Les équipes sont déjà là, passant au peigne fin le sol, les murs, les meubles. Mais personne ne touche à la silhouette, là-bas, avachie sur une chaise réduite en morceaux. Je pose un pied précautionneux sur le sol recouvert de matières organiques. Je retiens un hoquet nauséeux tant l'odeur est infecte : un mélange de moisi, de matières fécale et de corps en décomposition. Un de mes assistants me tend une paire de gants que j'enfile, avant de couvrir mon nez et ma bouche d'un masque protecteur, et salvateur. Je m'approche du cadavre, entourée par Alex, un des inspecteurs du poste, et par le Dr Cobain, médecin légiste.
Dégoûtée malgré l'habitude que me confère l'exercice de ma profession, je me penche sur la victime. Même si mon poste dans la police scientifique m'a confronté à des scènes de crimes plus abominables les uns que les autres, cet assassinat ne ressemble à… rien. Je n'ai jamais vu une telle horreur.
Je me présente, Alice Wonders, jeune femme de 22 ans, et mise nez à nez avec une scène de crime particulièrement… Oh mon dieu.
Quand ce matin, mon supérieur est arrivé avec un fax dans la main, je ne pensais sincèrement pas être confronté à ce genre de chose. « Nouvelle affaire pour vous, Wonders. » Une phrase anodine, que j'entends souvent, dans ces bureaux où je passe la majeure partie de mon temps. Et un appel anodin, d'ailleurs. Une femme, dérangée par une odeur de pourri, appelle la police. Cela arrive fréquemment, mais là, tout est différent.
Tout est pire.
Bien pire.
Je secoue la tête, tentant de faire abstraction de l'odeur. Laissant au légiste le soin d'examiner le cadavre, je rejoins Alex, et nous commençons une inspection en règle du petit appartement. Appartement somme toute très classique… Un petit trois-pièces, meublé, mais laissé à l'abandon. Étrange, car si on en croit les voisins, la victime, un certain Kriss, vivait ici depuis plusieurs années.
L'appartement est dans un état de délabrement avancé. Le papier peint, pourri, tombe en morceaux, et les murs suintent d'humidité. Les meubles sont abîmés, marqués par le temps. L'électricité fluctue, et les fenêtres ne s'ouvrent pas. J'évite avec dégoût un cafard, grand comme mon pouce, apparemment dérangé par notre arrivée. Alex examine la cuisine, du moins ce qu'il en reste. Enfilant des gants et attrapant une paire de pinces, il ouvre le frigo, découvrant une armoire réfrigérante remplie à craquer. Rien de très étonnant d'ailleurs, si on en croit les 200 kg du fameux Kriss. Le frigo, d'ailleurs, est la seule partie de l'habitation propre et bien rangée.
Je retourne dans le salon, et m'accroupis près du Dr Cobain.
- Alors ?
Celui-ci se relève, des gouttes de sueurs sur le front.
- Il va falloir une autopsie. Je… Je n'ai jamais vu ça. Cet homme a été gavé.
- Gavé ? C'est-à-dire ?
Le médecin avale sa salive avec difficulté.
- Celui qui a fait ça l'a… obligé à manger jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Je déglutis. Entre l'état de l'appartement, l'atmosphère de la scène, la violence du crime et le manque d'indices, j'enchaîne les mauvaises surprises.
C'est alors qu'Alex m'appelle. Je le rejoins dans la cuisine, où lui et l'équipe ont déplacé le frigo. J'interroge du regard mon assistant, qui est livide. Il tend un bras tremblant vers le mur. Je m'approche.
Sur les lambris dévorés par les vers, une inscription est écrite.
GOURMANDISE
Je touche du bout du doigt l'inscription encore fraîche. Mon gant devient alors rouge.
Du sang. C'est du sang.
C'est encore pire que ce que je pensais.
De retour au poste de police, je monte dans mon bureau, que je partage avec Zoé Davis, ma collègue. Je me sers un café, et m'assoie dans mon fauteuil. Quelle horreur...
Zoé et moi avons été désignées pour cette enquête. Deux jeunes policières de 23 ans, seules, face à un tueur gavant ses victimes. Génial...
D'ailleurs, mon amie rentre dans le bureau, chargée de nombreux dossiers. Je lui jette un regard accablé.
- Hey...
Zoé relève la tête. Même si elle n'a pas pu venir avec moi dans l'appartement, elle est déjà au courant de l'affaire. Elle me fait une grimace de dégoût.
- À voir ta tête, c'était si horrible que ça?
La gorge nouée, j'hoche doucement la tête. Elle pose les dossiers sur la table, avant de s'asseoir face à moi.
- Bon, ben le chef m'a demandé de chercher dans les archives si y'avait déjà eu des cas comme ça, mais j'ai rien trouvé...
Elle lâche un soupir désespéré.
- Pfff... Cette affaire m'écœure... Dire que je devais aller déjeuner avec Antoine ce midi... Alice, ça va aller ?
- Je suis désolée, mais ton dîner romantique tombe à l'eau... Et, oui, ne t'en fais pas.
Au mot 'dîner', je frémis. Je crois que j'ai une légère phobie de la nourriture, maintenant. Je croise son regard, et commence à lui expliquer ce que j'ai vu ce matin.
- J'ai jamais vu ça... D'après le Dr Cobain, il a été gavé. Quelqu'un l'a obligé à manger jusqu'à ce qu'il meure. Tu y crois ? Quel déséquilibré pourrait faire ça ! Et puis... Il y a avait cette inscription... 'Gourmandise'... Je n'y comprends rien.
- Et moi donc... Il faut être complètement dingue pour faire manger quelqu'un comme ça. Quelle horreur. Mais… Pourquoi ne s'est-il pas défendu ? Il en a pourtant les moyens…
Je la regarde, désespérée. Ce n'est pas une si mauvaise question, après tout. Un homme de 200 kg qui n'arrive pas à empêcher quelqu'un de l'agresser, et surtout qui se laisse gaver à mort ? Avouez que c'est étrange. Quelque chose cloche.
- Bonne question. Excellente question...
Je soupire. Mon téléphone vibre, et après y avoir jeté un regard, je me lève et attrape ma veste.
- Met un pull, on va à la morgue. Cobain vient de finir l'autopsie, il y a sûrement du nouveau.
Attrapant un stylo et le dossier, je finis mon café d'une traite. Je prends alors conscience qu'un psychopathe est en liberté dans la nature. J'attrape mon flingue et le glisse dans ma ceinture, me sentant, pour la première fois de ma carrière, menacée par ce tueur qui me semble déjà inaccessible.
- Tu viens ?
- J'arrive !
Elle me suit d'un pas rapide, ses cheveux bougeant au rythme de ses pas.
Nous marchons vers la chambre froide, et je frémis une nouvelle fois. Mon amie me sert le bras, mais je sais qu'elle redoute autant que moi de voir le cadavre sous les lumières crues de la morgue.
- Tu sais quoi ? J'ai la sombre impression que cette affaire ne s'arrêtera pas là. Ce n'est pas un crime ordinaire... Il y aura des suites. J'en suis sûre.
- Oh non, ne dis pas des choses aussi glauques ! J'espère qu'il n'y en aura pas, de suite ! C'est juste trop... Trop répugnant.
Elle frissonne et je peux sentir son frisson me traverser le bras, où mes poils se hérissent. Nous arrivons devant la salle. Nous nous regardons, puis poussons la porte, où nous attend le médecin légiste. Il finit par arriver, un café à la main.
- Wonders, Davis.
- Re-bonjour, Dr.
Il nous fait un laconique signe de la main. Je le sens déjà épuisé parce ces quelques heures de travail. Il allume les lumières de l'arrière salle, et nous nous approchons tous trois de la civière. Le cadavre de l'obèse Kriss y gît, recouvert d'un drap blanc.
- Gants.
Nous enfilons toutes les deux une paire de gants de protection. Nous nous penchons alors sur le corps, tandis que le Dr Cobain soulève le drap.
- Alors ?
- Il a explosé de l'intérieur.
Je retiens un hoquet tandis que Zoé se détourne avec un sursaut nauséeux.
- On l'a forcé à manger jusqu'à ce que son estomac explose et... Enfin il est mort d'une hémorragie interne. On l'a laissé mourir au milieu de ses propres déjections et...
Je le coupe.
- Oui, bon, bref. Viens au fait. Son sang ?
Il soupire.
- Rien.
Je sursaute.
- Comment ça, rien ? Pas de drogue, pas de médocs ?
- Rien, j'te dis.
- Pourquoi ne s'est- il pas défendu s'il était en pleine possession de ses moyens ? C'est...ça ne tient pas la route.
Zoé s'approche.
- Je ne sais pas. Je ne comprends pas. C'est trop tôt pour dire quoi que ce soit mais… Enfin je ne sais pas, il n'y a quasi aucune piste. Peut-être que… Le meurtrier est aussi gros que lui… Non, c'est stupide !
Elle soupire.
Le Dr Cobain prend la parole.
- Je n'ai très sincèrement jamais vu ça. Tout indique que la victime était consentante. Aucun coup sur le corps, pas de blessures externes, pas de sang, rien. C'est à l'intérieur que tout est parti en… Vous comprenez. Et puis, ça peut aussi vouloir dire que Kriss connaît, enfin, connaissait son meurtrier. Il va falloir chercher dans son entourage. Dans son immeuble, ses voisins, tout le monde. Et puis, Zoé, pour revenir à ton hypothèse, le mode opératoire semble désigner un serial killer, ou tout du moins, quelqu'un qui as déjà tué. Hors, on a aucun psychopathe tueur obèse dans nos fichiers. Donc non, la victime était consentante.
Ma coéquipière me jette un regard, et tend le menton vers moi.
- T'en pense quoi ?
- Que ça a tout du crime parfait.
Ma voix chavire sur les derniers mots. Le crime parfait...
Gourmandise.
La clé est là…
Au milieu de la nuit, je suis réveillée en sursaut par la sonnerie de mon téléphone.
- Allô ?
Je réponds d'une voix ensommeillée sans même ouvrir les yeux. Mais la voix blanche d'Alex au bout du fil me réveille soudainement.
- Alice ? Viens au poste, maintenant. Il y a du nouveau.
- J'arrive. Mais… ça va ? Tu as une voix bizarre.
- Viens voir par toi-même, princesse. T'auras une voix bizarre toi aussi après.
Une trentaine de minutes plus tard, je débarque au poste, à moitié habillée, à moitié endormie. Alex est là, un énième café à la main, le visage plus pâle qu'un fantôme. Il m'attrape le bras et, sans un mot, m'entraîne vers la morgue, de nouveau. Nous entrons dans la pièce, et le Dr Cobain se lève précipitamment de son fauteuil.
- On a du nouveau.
Je dégage mon bras endolori de l'étreinte d'Alex.
- J'avais compris oui… Alors ?
- On a répondu à certaines questions. Déjà, pourquoi ne s'est-il pas défendu ? La réponse : parce qu'il était attaché.
Il m'entraîne vers le corps.
- Ces hématomes viennent d'apparaître. Pourquoi, je ne sais pas. Mais en tout cas, tout indique que le meurtrier l'a ligoté très serré, sûrement sur la chaise où on a retrouvé le corps.
Il m'indique du bout des doigts plusieurs marques jaunâtres horizontales, qui semblent effectivement tracer le contour d'une corde.
Je me redresse.
- D'accord. Mais même attaché, ce n'est pas facile de gaver quelqu'un sauf…
- Sauf si on a un tuyau.
Il attrape un objet longiligne enveloppé dans un drap.
- C'est quoi ?
- Tu vas comprendre, murmure le Dr Cobain.
Je retire la protection et découvre, à ma plus grande stupeur, un genre de tuyau, creux et couvert de sang.
Je relève un visage qui doit être à moitié traumatisé.
- Attends… Quel genre de meurtrier tue quelqu'un en le gavant et en utilisant… Du… Bambou ?!
Hey ! Et voilà, le premier chapitre de Seven Light Grievous s'achève ! J'espère qu'il vous a plus, et que vous aurez envie de suivre l'histoire. Dites-moi ce que vous en pensez surtout, c'est très important. A la semaine prochaine, j'espère !
B'sous
Psycho'
