Chapitre 2, Une rencontre

Prosper Poiredebeurré était très content de la jolie Adèle. Il fallait bien avouer que la jeune fille était très agréable, et que son sourire donnait une toute nouvelle fraîcheur à son auberge. Pendant quelques secondes, l'aubergiste se mit à observer sa nouvelle employée. Elle avait négligemment relevé ses beaux cheveux blonds, dévoilant ainsi une nuque gracile. Malgré la fatigue, elle dansait presque sur ses longues jambes en passant le balai. Elle respirait la joie de vivre. En fait, ce qui rendait Adèle si belle, ce n'était pas tellement des traits particulièrement beaux comme on en voit chez les grandes dames... Elle avait c'est sûr, un joli visage, mais c'était l'incroyable gentillesse qui s'en dégageait qui l'embellissait. Lorsque Adèle souriait, on se disait que oui, la vie était drôlement belle. C'est sûr, elle n'avait pas beaucoup de sang-froid et s'énervait facilement. Elle n'était pas bien patiente non plus, mais Poiredebeurré s'y était beaucoup attaché.

« Y'a pas erreur, Prosper, c'est une perle cette fille. Pas mesquine pour un sou, et toujours le mot pour rire. »pensait-il en la regardant.

Lorsqu'elle lui avait avoué qu'elle n'avait pas de famille ni d'endroit où aller, le bon Prosper lui avait aussitôt proposé de travailler pour lui. Il aimait beaucoup Adèle, et il s'inquiétait pour elle. De plus, la présence de la jeune fille était bonne pour les affaires. Quand Adèle vous servait, vous aviez toujours droit à quelques mots gentils. Sauf Bill Fougeron et ses amis... A celui-là, elle lui avait jeté sa pinte de bière à la figure. Le pauvre aubergiste avait eu bien du mal à calmer le jeu... Mais ce coquin de Fougeron revenait toujours, pour la bière et pour embêter Adèle.

Oui, Adèle souriait tout le temps. Pourtant, ce n'était pas que l'inquiétude l'avait quittée. Elle avait beau tourner tout ça dans sa tête, elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il y a un mois, elle était une jeune fille ordinaire, qui allait au cinéma, riait avec ses amies, passait des heures au téléphone... Et voilà que maintenant, elle se retrouvait au Poney Fringant, en pleine Terre du Milieu. Voyant bien que son rêve ne cessait pas, la jeune fille chercha d'autres pistes. Etait-elle devenue folle ? Tombée dans le coma ?... Morte ? Elle devait faire quelque chose pour trouver des réponses. Mais pour l'instant, elle ne pouvait se résigner à quitter la sécurité de Bree. Elle savait quelles drôles de choses parcouraient ce monde, et elle préférait prendre son temps, histoire de se remettre un peu de ses émotions et d'apprendre tout doucement comment vivre sur ces terres. Alors pour l'instant, elle continuait à faire la serveuse. Il finirait bien par se passer quelque chose. Forcément. Et la bonne humeur de Poiredebeurré, de Bob et de Nob lui permettait d'oublier sa difficile situation. Pourtant, il fallait qu'elle réagisse...

Ce soir-là, il y avait particulièrement beaucoup de monde au Poney Fringant. Le pauvre Prosper ne savait plus où donner de la tête et Adèle devait penser pour deux. Cet affreux Bill Fougeron était là aussi, avec ses amis tout aussi immondes que lui.

- Adèle ! Viens un peu par ici !

- Quoi ?, soupira Adèle, qui en avait déjà bien assez à faire.

- Dis-moi, le patron, tu ne serais pas en train de l'embobiner pour qu'il t'épouse par hasard ? C'est que ses affaires marchent bien...

- Non mais ça va pas !, s'écria-t-elle, outrée.

- Ne fais pas ton innocente, moi je dis que sous tes grands airs t'es une sacrée profiteuse ma jolie !

N'y tenant plus depuis déjà des semaines, elle le gifla. Poiredebeurré intervint, contraint d'obliger la jeune fille à lui faire des excuses. Car on ne gifle pas les clients, même s'ils sont Bill Fougeron.

- Ne fais pas ta tête de pioche, et va plutôt servir le type en fond de salle. Fais attention, il est pas méchant, mais il est pas clair, dit Poiredebeurré en essuyant la sueur qui perlait sur son front.

Adèle se dirigea donc vers le fond de la salle, toujours aussi remontée. « Saleté de Bill Fougeron, si j'étais pas dans cette galère y'a bien longtemps que je l'aurais viré à grands coups de balai... », pensait-elle avec rage. Elle posa violemment l'assiette devant le client encapuchonné. L'homme sursauta, ne s'attendant pas à une telle brutalité de sa part.

- QUOI ? Vous me trouvez désagréable vous aussi ? Ou vous êtes jaloux de la gifle que j'ai mise à Fougeron ?, dit-elle avec colère, oubliant les propos de l'aubergiste.

- Non, calmez-vous... J'en aurais fait tout autant à votre place. C'est une crapule, lui répondit doucement l'inconnu.

Elle se calma. Mais soudain, son cœur fit un bond dans sa poitrine.

- Oh mon Dieu !, s'écria-t-elle en laissant tomber son plateau.

- Mademoiselle ? Vous ne vous sentez pas bien ?, s'inquiéta l'homme.

Elle était incapable de répondre. C'était Grands-Pas, ou plutôt Aragorn, fils d'Arathorn. Le courageux Rôdeur, héritier du trône du Gondor, le roi en exil. Et accessoirement, elle venait de le menacer d' une gifle... D'une gifle !

Poiredebeurré vint vers elle, inquiet. Elle le rassura, se mit à nettoyer et l'aubergiste les laissa, non sans jeter un regard soupçonneux au Rôdeur. Adèle le fixait. C'était bien lui. De son côté, Grands-Pas était intrigué, la jeune femme semblait l'avoir reconnu, pourtant, il était sûr qu'il la voyait pour la première fois.

- Je ne veux pas vous importuner, mais vous aurais-je effrayée ? Je veux bien reconnaître que les gens d'ici n'aiment pas les Rôdeurs, mais je ne m'attendais tout de même pas à une telle stupeur... dit Aragorn avec un sourire, en retirant sa capuche.

- Aragorn... Il faut... Oh mon Dieu ! J'y crois pas...

Le visage du Rôdeur se crispa. Adèle ne savait absolument pas quoi lui dire. « Salut, je viens d'un autre monde dans lequel tu es considéré comme un héros et comme un pur beau gosse. Je t'ai déjà vu, je sais ce qui va t'arriver mais toi tu sais rien de moi ! » aurait été légèrement abrupt. Elle s'attarda quelques secondes à se dire que oui, il était beau. Son visage était fatigué, il n'avait pas fière allure dans ses habits crasseux de voyageur, mais bon sang... Elle se reprit, et repartit très vite.

Toute la soirée, Grands-Pas la suivit du regard. Il ne comprenait décidément pas. Pourquoi cette jeune fille si enjouée avait-elle été si inquiète et surprise en le voyant ? Pourquoi l'avait-t-elle reconnu, prononcé son vrai nom alors que c'était la première fois qu'il la voyait ? Il était tracassé, détestant les mystères.

La fermeture venue, la salle était apparemment vide. Poiredebeurré était tellement débordé qu'il ne remarqua même pas le Rôdeur resté dans l'ombre, et partit voir ce que fabriquaient Bob et Nob. Grands-Pas la regarda, tira une chaise vers lui en lui demandant de le rejoindre.

- Il semblerait que vous ayez beaucoup de choses à me dire, jeune Adèle.

Le problème, c'est que Adèle ne savait absolument pas quoi lui dire. « Espèce de cruche, tu pouvais pas te contrôler non ? Comment tu vas t'en sortir maintenant hein ? HEIN ? » : elle ne voyait pas comment éviter de tout révéler. Pourtant, elle avait besoin d'aide car il lui fallait se rendre à Fondcombe, ou rencontrer quelqu'un qui serait capable de lui répondre...

- Euuuuuuuuuuh... Beeeeeeeeeeeeeeen..., balbutia-t-elle, misérablement.

- Je vous trouvais bien plus loquace quand il était question de me gifler. Auriez-vous perdu votre langue ?, se moqua-t-il.

Aragorn la regardait avec attention. Il sentait qu'elle était loin d'avoir mauvais cœur, et désirait qu'elle lui fasse confiance : l'Ennemi lui avait déjà tendu bien des pièges par le passé et il devait rester sur ses gardes.

- Allons... Ne me dites pas que je vous effraie tant que ça. Si vous avez plus peur de moi que de Fougeron, je vous assure que je vais finir pas me sentir vexé !

Adèle éclata de rire. Au-delà de la plaisanterie d'Aragorn, elle se rendait surtout compte du ridicule de sa situation. Elle était en train de discuter avec l'héritier du trône du Gondor. Normal.

- Oh non, je vous en prie ne vous vexez pas... Alors, écoutez, je viens d'un pays très très trèèèèèès lointain et...

- Et quel est donc ce pays ?, la coupa le Rôdeur.

- La... France. C'est... très très loin, au point que la plupart des gens d'ici ne connaissent pas. Mais c'est charmant.

- Je suis un Rôdeur. Rares sont les régions que je ne connais pas. Sur quelles terres se trouve votre pays ?

« Sur quelles terres ? Eh ben, t'as pas fini de ramer ma grande... Il est coriace dans le genre Sherlock Holmes... Et c'est que le début ! »

- En... Europe.

- Cela ne me dit rien du tout. Votre pays doit vraiment se trouver « très trèèèèèès » loin... dit-il en souriant.

- Tout à fait. Et je me suis retrouvée à Bree parce que... En fait, je ne sais pas exactement comment je suis arrivée ici. Je ne connais rien de Bree. Il y a un énorme trou noir dans ma mémoire juste avant mon arrivée dans la forêt... Je ne sais absolument pas ce qui m'est arrivée, et je vous avoue que cela m'angoisse, car je ne sais pas comment rentrer chez moi. Je me demande même si je n'ai pas été enlevée, car je ne vois pas d'autres explications... J'ai besoin d'aide.

- Voilà une histoire bien étrange... Et je suis désolé de ce qui vous arrive. Mais, cela n'explique en aucun cas pourquoi vous me connaissez. Et pourquoi vous osez me raconter tout ça, à moi.

« Mais il s'arrête jamais ? Réfléchis Adèle, réfléchis... » Elle ne lui avait pas encore menti jusqu'à présent...

- Gandalf ! Oui, j'ai... vu Gandalf. Il est venu il y a plusieurs semaines de cela. Il était pressé et n'avait pas le temps de s'occuper de ma situation. Il a dit que vous viendriez, et que vous sauriez m'aider...

Adèle venait de tout parier sur ce qu'elle savait du tout début de la trilogie, sachant par déduction que la Guerre de l'Anneau n'avait pas encore eu lieu. Elle savait que Gandalf était censé passer à l'auberge quelques semaines avant l'arrivée des Hobbits et d'Aragorn... Mais était-ce seulement la bonne période ? Elle regrettait déjà ce coup de poker.

Pourtant, cela marcha. Il lui demanda de lui décrire le magicien, et il parut plutôt satisfait de sa réponse.

- Que vous a dit Gandalf ?, s'enquit le Rôdeur.

- Que vous étiez là pour une de ses affaires. Que je devais vous faire confiance, malgré tout ce qu'on me dirait sur vous...

Elle décida de finir de le convaincre et ajouta : « Tout ce qui est or ne brille pas ». L'homme sourit.

- Bien, je vous laisse le bénéfice du doute pour l'instant. Après tout, vous me faites confiance. Cependant, avant d'envisager quoique ce soit, il me faut m'assurer de votre situation... Et savoir ce que vous savez exactement de « l'affaire » de notre ami. Mais nous reprendrons notre conversation une autre fois, car si ce cher Poiredebeurré me trouve à discuter seul avec vous, je crains qu'il ne finisse par réellement me détester !

- Je vous remercie. Pour ce qui est de Poiredebeurré, c'est un brave homme vous savez...

- Ne vous inquiétez pas, je le sais bien. Je viendrais vous trouver demain matin, si vous le permettez.

- Très bien, répondit la jeune fille avec son plus grand sourire. Bonne nuit.

- Bonne nuit, Adèle.

Il y avait longtemps qu'Adèle ne s'était pas sentie aussi soulagée. Aragorn était un allié de taille. Pourtant, elle était bien consciente que rien n'était gagné, car elle savait que le Rôdeur ne lui faisait pas encore complètement confiance.