Chapitre I
Il avait faim, froid, et il était trempé. Il avait mal partout et une estafilade luisante balafrait son torse. Tandis qu'il se recroquevillait un peu plus sous le buisson pour tenter vainement d'échapper à la pluie glaciale qui tombait dru, son regard se fixa sur la fumée noire qui montait de l'autre côté de la vallée. Il poussa un gémissement et s'évanouit…
Pardon lecteur ? Tu aimerais savoir de qui je parle et où nous sommes ? Si tu m'interromps déjà, on n'est pas près de la finir, cette histoire !!! Mais passons. Nous sommes dans une épaisse forêt, sur le versant nord de la vallée d'Armillione. Ca t'aide vachement de savoir ça, je sais. Nous nous trouvons en fait dans la terre d'Ysgaral, où la magie fait partie du quotidien, où l'homme n'est plus le plus grand prédateur (loin de là !!) et où les monstres pullulent. Bref, un petit monde fort sympathique et accueillant pour tous ceux qui cherchent des histoires à raconter, comme moi. Et si tu veux vraiment tout savoir, nous sommes en plein milieu du continent du Delshan, pendant la huitième année du cycle du Lion, mais je ne pense pas que ça t'avancera à grand-chose. Quant à la personne dont je narre les aventures, je vais te la décrire. Ce sera mieux et le suspense durera plus longtemps. Donc cette personne est en apparence humanoïde, elle doit mesurer dans les 2 mètres 10, et peser dans les 112 kilos. Sa musculature athlétique, sa mâchoire prognathe et sa peau vert sombre indiquent qu'il s'agit d'un orc. Petite parenthèse : si tu considère les Orcs comme de la chair à donjon ou comme des elfes dénaturés par un cyclope pyromané, tu as tout faux. Les Orcs dont je te parle sont une espèce à part entière, mais beaucoup plus proche des humains qu'on ne pourrait le penser. Il en existe deux sortes : ceux des montagnes et ceux des plaines. Les premiers ne sont pas grand-chose de plus que des animaux vivant en tribus mal organisées et à peu près aussi futés qu'un chimpanzé attardé. Les seconds sont au contraire relativement civilisés, avec un niveau technologique comparable à celui des populations scandinaves du Moyen Age. Mais s'ils ne dépassent pas ce stade, c'est plus par choix que par limitation intellectuelle : leurs maisons sont en bois ou en peaux car c'est moins lourd à déménager, les machines complexes (plus sophistiquées qu'un moulin) les rebutent car c'est embêtant à réparer, et les concepts comme l'art, l'architecture élaborée ou la richesse ostentatoire les laissent indifférents (à quoi bon s'encombrer de babioles jolies mais coûteuses et fragiles quand on peut avantageusement les remplacer par des trophées qui rappellent de bons souvenirs ?). Cependant, en cas de cohabitation rapprochée et prolongée avec les humains, certaines communautés orques peuvent égaler leur voisin au niveau technologique voire architectural (mais pour le côté artistique, c'est râpé d'avance.). Pour en revenir à notre personnage, c'est un orc des plaines.
Outre un pantalon de laine agrémenté de pièces de cuir aux endroits stratégiques, il porte un gilet en peau d'ours, des bottes ferrées et sa longue tignasse noire est retenue en arrière grâce à un anneau de bronze (je t'épargne l'adresse du coiffeur ?). A son côté pend grâce à une sangle une masse de plomb dotée à une extrémité de protubérances pyramidales. Il porte une amulette en or gravée de son nom : Drâkon.
Ce qu'il fait là ? Tu vas le savoir, ne soit pas aussi impatient !! Revenons donc au récit...
Quand il se réveilla, Drâkon eut un peu de mal à faire le point sur ce qu'il faisait là et ce qui lui était arrivé. La fumée qu'il avait vue la veille était encore visible, et se chargea de lui rafraîchir la mémoire. Son village, ainsi que la communauté humaine qui vivait non loin avaient été pris d'assaut et réduits en cendre par une armée inconnue. Après avoir vu les dernières forces combinées orcs/humains être balayées par les attaquants, Drâkon avait décidé de donner le maximum de temps aux femmes et aux enfants pour fuir vers la forêt. Le groupe de guerrier qu'il dirigeait avait vite été mis en pièce et Drâkon avait dû se résoudre à battre en retraite après avoir été gravement blessé. Il avait traversé la vallée avant de s'écrouler, épuisé, sur le versant nord. Sa blessure semblant à présent cicatrisée (c'est en effet un des atouts des Orcs : il frappent fort, encaissent bien et récupèrent vite.), il décida de retourner à son village afin d'y retrouver d'éventuels rescapés.
La forêt qu'il avait traversé la veille en courant, de nuit et sous une pluie battante ne lui paraissait guère plus accueillante en plein jour : les arbres gris et biscornus semblaient tisser de leurs branches une grande toile d'araignée. De plus, le silence général qui y régnait ne disait rien de bon à notre héros : un orc est habitué à la joyeuse ambiance du village natal (au moins trois bagarres par heure) ou au tumulte d'une bonne chasse au griffoncéros entre amis (les orcs ne sont en effet pas très doués pour l'approche discrète ou l'embuscade, mais leurs mollets puissants et leur endurance pallient à cet inconvénient.). Bref, le silence pesant de cette forêt sans oiseaux ni soleil visible le rendait nerveux. Il savait d'expérience qu'un bois silencieux ne pouvait signifier que deux choses : la présence d'un élément empêchant la vie de se développer, ou l'approche d'un grand prédateur. Aucun de ces deux scénarios ne lui plaisait. Drâkon prit sa masse et passa son poignet dans la sangle. Il préférait cette arme à l'épée ou la hache de certains de ses amis car (selon lui) elle était bien plus solide, étant fondue dans un seul bloc de métal, et il n'avait pas à l'aiguiser avant chaque combat. Drâkon avait vécu pas mal d'aventure avec elle : depuis presque sept années il était de toutes les échauffourées, toutes les mêlées. Cependant il n'aperçut la pointe de la hallebarde que lorsqu'elle commença à lui piquer douloureusement la glotte. Il tourna lentement la tête et aperçut qui était situé du bon côté du manche : Un Troll.
La première impression que l'on a d'un troll (et qui est hélas souvent la dernière, aussi, vu le caractère imprévisible de ces créatures) est une grande bête bipède dégingandée qui ferait bien entre 2,50m et 3m de haut si elle se tenait droite : les trolls vivent le plus souvent accroupi, et c'est toujours surprenant de voir une bestiole de plusieurs mètres jaillir d'un buisson. Ils sont mystérieux, un rien déroutants, même. Ils teignent souvent leurs longs cheveux raides et les montent en crêtes de punk, catogans, tresses, couettes (aucune coiffure ridicule ne semble les rebuter)…Ils aiment les percussions et les rythmes endiablés, et un troll en plein groove serait capable de faire le moonwalk sur les mains en chantant la chanson du hamster (titititatititutu tiiiiipatutituuu…) tout en marquant le tempo avec les doigts de pieds. Ils apprécient aussi les breloques (colliers, pendentifs et autres colifichets). Chez les trolls « fréquentables », ça se traduit par des noix, des pierres colorées, des bâtons. Chez les autres, votre crâne servira de castagnettes.
Drâkon lâcha sa masse. Il savait que quand un troll décidait (arbitrairement) qu'un territoire était à lui, toute créature à priori dangereuse (c'est-à-dire de taille supérieure à un rat musqué) avait de sérieux soucis à se faire. Mais habituellement, les orcs avaient une chance de s'expliquer. Habituellement. Drâkon tenta la solution diplomatique :
« Salut !! Dit-il. Moi pas vouloir voler terres à toi, ni gibier !! Moi y'en a me barrer vite fait dès que toi avoir viré truc qui pique de gorge à moi !! » Ce langage appauvri passait pour être celui des trolls qui dans leur grande majorité en étaient encore au stade « Toi vois, Toi tue et toi pas te casser la nénette ». Le troll considéra Drâkon un long moment sans avoir l'air de comprendre ni bouger d'un pouce sa hallebarde. Au bout de deux minutes de silence, ce dernier estima que la solution diplomatique avait échoué. Depuis une poignée de secondes, il rapprochait insensiblement sa main de la masse qui pendait toujours à son poignet. D'un mouvement fluide, il la fit tournoyer, déviant la pointe de la hallebarde, puis tenta d'asséner un grand coup sur le crâne du troll. Hélas, celui-ci n'était plus là : utilisant l'inertie du coup de l'orc il avait fait un saut périlleux sur le côté et l'attendait, la hallebarde prête. Il paraissait rusé, calculateur même. Lorsque Drâkon se précipita vers lui, la masse haute, le troll esquiva son coup, lui envoya son (grand) pied dans les jambes, se retourna et s'apprêta à enfoncer son arme dans le dos de l'orc qui s'était écroulé à ses pieds. Drâkon fut étonné de ne pas sentir la pointe aiguë lui déchirer les omoplates. Il se retourna et vit qu'un des troncs s'était animé et qu'il avait saisi le troll dans une de ses branches et qu'il essayait de lui arracher sa hallebarde. Drâkon n'avait jamais eu beaucoup de scrupules à tuer quelqu'un. Mais se faire frustrer d'un bon combat, même mal engagé, c'était contraire à tous ses principes. Il courut vers l'arbre et lui abattit sa masse sur l'articulation d'une de ses branches. Un craquement des plus satisfaisant se fit entendre suivi peu après par un crissement strident : le troll avait profité de la surprise de l'arbre pour lui trancher la branche qui le retenait. Il se laissa tomber sur le sol et se tourna vers Drâkon.
« Je te remercie de ton aide, orc. Ton secours fut des plus opportun. Je te propose que nous finissions cet Ancien Belliqueux avant de régler notre querelle.
Drâkon marqua une pause. Qui serait le plus fort : la soif du combat ou l'envie de retourner chez lui ? Il jeta un coup d'œil à l'arbre agressif puis répondit :
- D'accord. Je propose une attaque en tenaille Moi par derrière sur les articulations, et toi en diversion devant. » Après un signe de tête affirmatif, le troll se rua vers ce qu'il avait appelé « Ancien Belliqueux » (à savoir un arbre de 8m de haut, sans feuillage, doté quelques instants avant de quatre longues branches préhensiles et de deux excroissances couvertes de racines ressemblant à des jambes). Le troll avait une peau bleue, des cheveux noirs, un pagne de peau doté d'une ceinture de cuir avec une sacoche et des signes cabalistiques tatoués sur tout le corps, signes de pratiquant des arcanes et donc d'une intelligence supérieure. De toute la race peau verte (qui comprend les orcs, leurs cousins gobelins, les ogres et les trolls), les trolls sont les plus sensibles aux fluctuations de la magie. Cela va chez eux du rebouteux du village à l'ensorceleur vivant en reclus, même si ces derniers sont rares. En effet leur pouvoir leur monte vite à la tête, et ils ont tendance à se croire invincibles, ce que le premier dragon venu se fait une joie de démentir. Drâkon affirma sa prise sur la manche de sa masse d'arme et se prépara à passer à l'action. Ce troll lui semblait plus sympathique et fréquentable depuis qu'ils étaient associés pour une bagarre (la meilleure garantie chez les orcs) et de plus il se battait bien. Un sourire carnassier éclaira le visage de l'orc. Cet ancien était bien à plaindre…
Le combat fut relativement bref. Dès les premiers échanges (unilatéraux) de coups, la fin était relativement prévisible : l'Ancien était incapable d'atteindre la grande asperge qui bondissait et roulait autour de lui en lui assénant de grands coups de hallebarde sur les branches, et le fait qu'il y ait un orc solidement bâti qui lui abattait sa masse d'arme sur le dos avec une puissance et une régularité déconcertante ne jouait guère en sa faveur. Brusquement, le troll cessa de bouger dans tous les sens et se planta fermement devant l'arbre. Il avait lâché sa hallebarde. Drâkon lui cria :
« Mais qu'est-ce que tu fais ? Tu vas te faire tuer !!!
- Loin de là, mon ignorant ami, répliqua placidement le troll. Je ne saurais trop te recommander de t'éloigner de cet encombrant végétal, car je m'en vais te faire une démonstration de mes talents qui risquerait de t'endommager plus ou moins mortellement si tu t'obstinais à rester où tu te trouves. »
Drâkon recula après avoir donné un dernier coup sur la rotule de l'arbre, coup qui fit gicler des morceaux d'écorce dans tous les sens et qui fit faire une belle embardée à l'arbre. Le troll était de nouveau accroupi sur le sol et semblait marmonner quelque chose. Il ne donnait pas l'impression d'être conscient que l'arbre s'approchait de lui aussi vite que lui permettait sa jambe amochée par la masse de Drâkon. Le troll, les yeux fermés, étendit ses mains en direction de l'arbre, puis en direction du sol. Son marmonnement était devenu plus rapide et il paraissait prodigieusement en colère. Soudain, il se dressa, ouvrit les yeux (qui avaient à présent une belle couleur mauve flamboyant) et poussa un bref cri. L'instant d'après, le sol au pied de l'arbre commença à fumer, et un brusque craquement retentit : l'arbre fut soudain englouti dans une colonne de flammes qui le fit flamber comme une torche. Drâkon se demanda si la poursuite du duel avec le troll était une si bonne idée que ça. Ce dernier se tourna vers lui, s'essuya symboliquement les mains, sourit et lui dit :
« Je te remercie encore de m'avoir aidé. Je m'en serai très bien tiré tout seul, mais tu m'as évité de trop me fatiguer. Pour la peine, je te laisse le choix : tu m'explique ce que ta verte personne fait sur MON territoire, ou (il toucha sa hallebarde) nous reprenons notre petite conversation là où nous l'avions laissée…
- Je pense que je vais choisir l'autre option, répondit Drâkon. Comme j'ai tenté de te l'expliquer il y a cinq minutes, je ne fais que passer. Mon village –situé sous le panache de fumée que tu ne vois pas à cause des arbres là-bas- a été attaqué et réduit en cendres. J'ai été contraint de m'enfuir au hasard, et je retournais sur les lieux du combat afin de comprendre un peu mieux ce qui s'est passé.
- Ton village a brûlé ? fit le troll en haussant un sourcil. Ca explique l'état de nervosité des Anciens. Ils ne m'aimaient déjà pas beaucoup à cause de mes modestes talents, alors ils ont du croire que c'était de mon fait… (Le troll se tut un instant) Si tu n'y vois pas d'inconvénients, je pense que je vais t'accompagner. Si quelqu'un a attaqué un village orc et a réussi à le détruire, il est probable qu'il est d'une part puissant et d'autre part sûr de lui. Il est donc susceptible de recommencer, et je ne vais pas passer ma vie à incinérer tous les arbres de cette forêt. J'ai d'autres occupations. »
Quelques instants plus tard, ils étaient repartis. Les orcs ont en effet tendance à faire très vite confiance à quiconque s'est battu avec eux (et même contre eux dans certains cas.).
Le chemin fut relativement sans histoires -une meute de loups affamés et un rien stupides les attaqua bien, mais cela ne mérite pas que l'on s'y attarde- et Drâkon et Zaphirron (tel était le nom du troll) en profitèrent pour faire mieux connaissance pendant que les loups rôtissaient sur une broche. Drâkon apprit que comme pas mal de trolls dotés de pouvoir « intéressants » Zaphirron avait été chef de clan, mais il s'était vite lassé de cette vie : tabasser à longueur de journée les blancs-becs qui croyaient pouvoir lui piquer sa place n'avait rien d'exaltant, et les trolls du village en avaient marre de l'odeur de cochon grillé qui planait autour de sa hutte. Il avait donc décidé de partir en solitaire, et s'était temporairement fixé dans cette forêt où la flore locale lui avait fichu une paix royale après avoir expérimenté (à ses dépens) les « petits talents » du troll. De son côté, Drâkon lui raconta sa vie au village, son incorporation dans le groupe des chasseurs et se vanta à propos du nombre de tonneaux de bière qu'il avait ingurgité pour fêter ça. Zaphirron surenchérit, et ils décidèrent de fouiller dans les huttes quand ils seraient arrivés au village afin de trouver la réserve de bière et mettre ça au clair. (C'est pour cela que les elfes n'aiment pas discuter avec les peaux vertes : la conversation finit toujours par tomber sur ce sujet.)
Lorsqu'ils arrivèrent au village, la fumée avait cessé de s'élever des huttes en cendres. Tout le village avait été dévasté (y compris la réserve de bière, ce qui fit proférer à Drâkon une bordée d'appellation ordurières et sulfureuses qui fit grimacer Zaphirron), et beaucoup plus bizarre : pas une trace des combats qui avaient pourtant été nombreux. Aucun cadavre, aucune arme laissée à l'abandon. Pire : dans la forêt autour du village, ils ne trouvèrent aucun signe du passage des femmes et des enfants qui avaient fui sur l'ordre de Drâkon. Quand ce dernier ressortit des runes de sa maison, il vit que Zaphirron était accroupi sur le sol et marmonnait quelque chose.
« Ah non, tu ne trouves pas que ça a assez brûlé comme ça ?
- Ne t'inquiète donc pas, impulsif tas de muscles sans cervelle. Comme tu as pu t'en rendre compte, la nature des mes pouvoirs est liée au feu. J'ai entre autres la capacité de savoir d'où provient un incendie.
- Ben là c'est pas dur à deviner, je t'ai déjà dit que cela provient des torches que l'armée adverse avait avec eux.
- Désolé de te contredire, mais tu as (encore) tout feu, euh non, faux! Les flammes qui ont ravagé le tas de paille malodorant qu'était ton village ne viennent ni de torches, ni de la magie. Elles semblent avoir été apportées d'un autre monde...
- Ben voyons... Si je résume, tu me dis que mon village -qui est très beau, soit dit en passant- a été brûlé jusqu'aux fondations par des flammes extra dimensionnelles?
-En gros c'est ça, oui. Ta capacité synthétique me laisse pantois. Et pour en revenir à ces flammes, je suis incapable de t'en dire plus.
- Alors que conseilles tu de faire?
- Le problème est qu'à part toi, nous n'avons pas de témoin de cette attaque. Sans compter que, si j'ai bien compris, tu n'as pas assisté à leur arrivée.
- Non, je me suis réveillé au moment où ces sagouins mettaient le feu à ma hutte. Je me souviens d'un truc tout à coup. On ne pouvait pas voir leur visages, ni aucune parcelle de leur corps. Ils étaient engoncés dans des armures de forme compliquées et rien de ce que l'on faisait ne semblait les atteindre.
- Etaient-ils nombreux ?
- Je n'en sais rien: il faisait nuit, il y avait de la fumée et j'était un peu trop occupé pour les compter.
- Bon, il n'y a donc qu'une solution, aller voir un témoin.
- Mais je viens de te dire que tout le monde semblait s'être volatilisé !!
- Je ne pensais pas à un témoin direct, mon très étroit d'esprit compagnon.
- ça te gênerait de parler normalement ?
- Ma vie dans la forêt m'a permis d'en savoir plus sur certains de ses résidents. Il se trouve que l'un d'entre eux a exactement les talents dont nous avons besoin.
- Et lequel?
- Un Grumpbolg. »
Les grumpbolgs font partie du peuple des sylvaniens (avec les centaures, les dryades, les harpies, les lutins et les esprits follets en tous genres). Ils ressemblent à des gnomes niveau taille, avec de grandes oreilles poilues, un nez rougeaud, un corps d'une exceptionnelle difformité et une tendance marquée à ronchonner sans arrêt. La magie leur donne deux dons: Premièrement, ils ne peuvent dire que la vérité. Ils ne sont pas pour autant omniscients et quand ils ne veulent pas parler rien (sauf peut-être du sodium pentothal) ne pourra les faire changer d'avis, mais rien de faux ne peut sortir consciemment ou inconsciemment de leurs lèvres. Secondement, leurs sens sont si développés qu'ils peuvent analyser un microscopique changement autour d'eux et en déduire ce qui se passe dans les environs. Certaines personnes ont tout de suite vus quels avantages pouvaient être retirés de ces capacités. Sentant (pas forcément à tort) qu'on tentait de les exploiter, les grumpbolgs ont fini par vivre automatiquement à l'écart du monde, principalement aux pieds des montagnes ou dans le cœur des forêts. Leur mauvais caractère leur donne un franc parler quelque peu désarçonnant, mais pour celui qui sait les trouver et les amadouer, ils peuvent être une source de renseignements précieuse et une aide non négligeable.
Le grumpbolg dont parlait Zaphirron vivait dans un vieil arbre foudroyé, au somme du versant sud de la vallée. Zaphirron avait découvert son existence de façon tout à fait fortuite: juste après avoir quitté son village et être arrivé en vue de la vallée, il avait passé la nuit sous l'arbre et à son réveil, le grumpbolg lui avait volé son coutelas et le lui appuyait négligemment sur la gorge en lui demandant en des termes injurieux ce qu'il fichait devant la porte de chez lui. Après quelques explications proférées avec la prudence de rigueur lorsqu'on a une lame acérée placée sur telle ou telle partie sensible de son anatomie, Zaphirron avait pu repartir, sans son coutelas. Tandis qu'il racontait cela à Drâkon, ils progressaient le long du promontoire rocheux ou était situé l'arbre. Une fois arrivé à côté, Drâkon demanda:
« Et maintenant, on fait quoi? On frappe à la porte?
- Ce ne sera pas nécessaire, fit une voix cassante derrière eux. Ca fait une demi heure que je vous attends. »
Ils firent volte-face et découvrirent le grumpbolg, confortablement affalé sur une souche à demi rongée par les champignons. Il mesurait à peine dans les 60 centimètres, portait une veste et un pantalon bruns, des bottes noires et un petit chapeau vert foncé rapiécé avec une cuillère en bois passée dans un des trous. Il avait une courte barbichette taillée en bouc, des cheveux grisonnants et une verrue au bout de son nez proéminent. L'une de ses oreilles semblait avoir été grignotée. Il sauta de son siège improvisé et se tourna vers le troll.
« Alors, Zaphirron? Tu vis toujours dans ton bois maudit, dormant entre deux racines moisies et rançonnant les voyageurs, ou bien tu as fait joujou avec ton briquet intégré et tu as mis le feu à un arbre de trop? Quoi qu'il en soit, l'exil ne te réussit pas: tu as l'air encore plus miteux que la dernière fois que je t'ai vu, et ça n'est pas peu dire ! Et TOI, là (il se tourna vers l'orc), tu es Drâkon, à moins que je ne lise mal les runes -si on peut appeler çades runes- qui sont martelées sur la babiole que tu trimballes à ton cou !! Dis moi, tu es en manque de bière ou quoi? Tu as mis un temps fou à gravir cette collinette (il désigna l'à-pic vertigineux qui descendait jusqu'au village). Cette égratignure sur ton torse t'handicaperait-elle, par hasard?
Zaphirron retint la main vengeresse de Drâkon.
- Rotomondas. Comment vas-tu? dit-il, apparemment pas plus vexé que ça.
- J'irais mieux si une paire d'abrutis verdâtres n'était pas venue me déranger pendant ma sieste. Même pas fichus de marcher en silence !! Toute la forêt a dû entendre vos halètements stupides...
- Dis moi, nabot rachitique, interrompit Drâkon: tu es lassé de la vie pour me parler comme ça ou tu es devenu gâteux à force d'overdoses de champignons avariés?
- Mais c'est qu'il est susceptible, le géant vert, là ! Si tu te sens si sûr de toi, essayes donc de me taper dessus avec ton manche à balais inoxydable. Mais fais bien gaffe à ne pas te ruiner les orteils, d'accord? »
Le grumpbolg appelé Rotomondas dégaina le poignard qui était attaché dans son dos à la manière d'une épée à deux mains. Le poignard avait une lame droite, mais dentelée de façon impressionnante, de sorte qu'elle produisit un raclement assez désagréable en quittant son étui en bois. Zaphirron tenta de s'interposer, trop tard. Drâkon avait déjà chargé le grumpbolg, qui sauta étonnamment haut pour sa taille, évita la masse qui faisait bien une fois et demie sa taille et se retrouva perché sur l'épaule de l'orc. Ce dernier réagit à la vitesse de l'éclair : il plongea en arrière, esquivant la pointe de la dague et déséquilibrant son adversaire. Ils se retrouvèrent face à face, légèrement haletants.
« Il suffit ! s'écria Zaphirron. Rotomondas, nous avons grand besoin de tes lumières. Il nous faut connaître l'identité de l'armée qui rasé le village orc d'en bas.
- Tu parles du tas de paille malodorante d'où provient ce grand chatouilleux ? Tu peux me dire pourquoi je devrai te renseigner ?
- L'envie de vivre, je suppose… lâcha incidemment Drâkon.
- Cette armée risque de mettre la région à feu et à sang, insista Zaphirron en ignorant la phrase de Drâkon. Nous devons savoir d'où elle vient. Penses-y, mon verticalement concentré ami. Les habitants de ces bois en dépendent. Les habitantEs aussi… »
Rotomondas regarda Drâkon avec un air de profond dégoût, puis il se tourna vers le troll et lui fit signe de le suivre. Drâkon leur emboîta le pas en se demandant pourquoi la dernière phrase du troll avait convaincu le grumpbolg. Il imagina le même grumpbolg avec des couettes, pas de barbe et une petite robe. La crise d'hilarité qui en résultat dura près de dix minutes.
Les plus secrets des grumpbolgs sont les voyants. Leur lien avec l'extérieur est si fort qu'ils peuvent voir tout ce qui se passe, ou s'est passé, pour peu qu'ils disposent d'un bon catalyseur, à savoir un élément naturel très ancien ou très pur : un arbre centenaire ou une source de montagne font donc parfaitement l'affaire. Ce système marche si bien, d'ailleurs, qu'il a été honteusement copié par certaines personnes de sexe féminin, aux cheveux blondasses, au sourire impudent et aux oreilles pointues (eh oui, il faut s'y faire, les elfes n'ont RIEN inventé. Sauf peut-être le shampoing à l'aloé-véra, mais très franchement je me demande qui ça peut intéresser). Le résultat de la séance de voyance, et pas de voyeurisme sauf si elle est utilisée pour espionner des nymphes qui se baignent, est soit la vision de la scène à laquelle on veut assister, soit une image d'un lieu, d'un personnage voire d'un objet pouvant être relié à la réponse. En cas d'impureté du catalyseur, on ne voit que les vents du chaos, c'est à dire des points blancs, gris et noirs.
Le focalisateur de Rotomondas était une caverne située non loin de son arbre. Point notable : elle était remplie de diamants qui tapissaient le sol, les parois et le plafond, et un cristal gros comme le poing (de Drâkon) faisait office de pointe à une stalagmite qui trônait au beau milieu de la grotte. Lorsqu'ils sortirent du tunnel qui y menait, Rotomondas fit signe aux deux autres de ne plus avancer. Il escalada tant bien que mal la stalagmite puis se retourna vers les deux peaux vertes. Voyant que Drâkon pouffait encore, il lança à Zaphirron :
« Je serai toi –mon cœur frémit à cette pensée-, je demanderai au gros tas de muscle décérébré qui te sert de compagnon de se la fermer. Je ne peux pas travailler avec autant d'interférences, alors dis lu de se taire ou d'aller se fendre la pêche ailleurs. »
Il reporta son attention sur le cristal tandis que Zaphirron tentait d'imposer silence à Drâkon. Quand le silence fut devenu total, le grumpbolg étendit ses mains de part et d'autre du cristal et lui donna une chiquenaude. Un son se fit alors entendre, une note si pure que même Drâkon en eu les larmes aux yeux. Le cristal sembla palpiter d'une vie intérieure qu'il transmettait peu à peu aux autres : toute la grotte fut remplie de scintillements synchronisés, et tous les diamants produisaient la note à l'unisson. Cependant, les scintillements commencèrent à prendre différentes teintes et la note se décomposait en multitude de sons. Alors du halo de lumière sortit une image : celle d'une créature humanoïde portant une armure intégrale constituée d'un heaume sans visière avec deux trous pour les yeux et une crête métallique de forme triangulaire, un plastron anguleux, des brassards et des jambières. Pas un millimètre carré de peau n'était visible., et deux lueurs vertes tremblotaient dans les orbites vides. La créature tenait en main une arme étrange, composée d'un manche en métal doré ayant d'un côté une pointe aiguë et de l'autre une lame en demi lune dont les extrémités rejoignaient le manche. Des flammes rougeoyantes couraient le long du tranchant. Un flash lumineux, et elle était partie. A la place se dressait un col montagneux dont l'accès était barré par une muraille gigantesque, derrière laquelle se tenait une forteresse non moins imposante. Les bannières qui flottaient au dessus des créneaux arboraient une enclume noire sur un fond doré. Encore un flash, et un bracelet d'or rouge mêlé d'obsidienne apparut. Il portait sur le côté une rune étrange, que même Zaphirron ne reconnut pas. Le bracelet disparut et fit place à un groupe composé de trois silhouettes : l'une, maigre et dégingandée, était sans conteste celle d'un troll. L'autre, large d'épaule et très musclée, était celle d'un orc. La dernière était minuscule par rapport au autres. Elle était difforme et avait deux grandes oreilles poilues. A ce moment, tout fut emporté dans un tourbillon coloré et bruyant : les diamants cessèrent de briller et la note se tut. Rotomondas sauta de sa stalagmite, le souffle court, et leur dit :
« Alors, faut-il que je vous traduise ou vous avez encore assez de neurones non imbibés de bière pour comprendre ?
-Je ne serai pas contre un brin d'explication, hasarda Drâkon.
-Ca me paraît pourtant évident, renifla Rotomondas. La boîte de conserve ambulante que vous avez vu au départ, c'est ce qui a réduit en cendre le palace de géant vert. La citadelle dans la montagne, c'est Karak Azgal, la cité naine. Vous devez y trouver la personne qui porte le bijou étrange, elle vous aidera à alpaguer ceux qui vous ont fait des misères. Le groupe de la fin, ça veut dire qu'un orc, un troll et un grumpbolg doivent être là bas ensemble.
-Attends un peu, coupa Drâkon. Ca veut dire que…
-Eh ouais, compléta le grumpbolg avec un sourire torve. Ca veut dire que je viens avec vous. »
