Je vous remercie pour vos reviews ! Voici déjà la suite ; la prochaine devrait être postée dans les jours à venir.


Hors du temps

Chapitre 1.

Deux semaines s'étaient écoulées depuis l'arrivée de la lettre ; deux semaines depuis la lecture de quatre malheureux petits mots, couchés à l'encre verte sur du parchemin blanc. Et pourtant, Harry ne parvenait toujours pas à se les sortir de la tête, pas plus qu'il n'arrivait à empêcher une infime partie de lui-même à continuer à espérer, tout en le redoutant, quelque événement totalement improbable. Il était mort, lui rappelait sans cesse la partie logique et rationnelle de lui-même, celle qui prenait toujours la voix d'Hermione pour s'élever à l'intérieur de sa tête. Il était mort, il y a avait des mois de cela, et on ne revient pas de la mort – à moins, bien sûr, de s'appeler Harry Potter.

Cela, Harry le savait pertinemment, lui à qui sa famille disparue manquait tellement ; lui qui avait assisté à tant de trépas qu'il en faisait des cauchemars toutes les nuits.

Malgré tout, il avait répondu à la lettre ; bien sûr, il avait passé des heures à s'interroger, à froisser et à triturer le ruban noir tout en maudissant l'imbécile qui lui avait fait une farce d'un si mauvais goût – car ça ne pouvait être qu'une farce, lui répétait la voix d'Hermione dans sa tête. Une farce et rien d'autre. Et pourtant, la partie irrationnelle de lui-même, celle-là même qui l'avait poussé à ouvrir la lettre et qui lui avait si souvent sauvé la vie lorsque la peur ou la colère l'empêchait de réfléchir raisonnablement, cette partie-là ne cessait de s'interroger sur ce que cela pouvait être d'autre. Et si c'était lui, se demandait-il ? Si c'était lui, que devait-il répondre ? Des milliers de questions s'agitaient fiévreusement dans son esprit, des milliers de questions auxquelles il aurait pu répondre ; et pourtant, lorsqu'il avait finalement saisi sa plume et qu'il l'avait approchée en toute irrationalité d'un morceau de parchemin, il n'avait écrit qu'un seul mot. Un simple oui, tracé avec hâte et maladresse, sûrement illisible d'ailleurs puisqu'il avait immédiatement roulé sur lui-même le bout de parchemin pour le nouer à la patte du minuscule Coquecigrue, sans même laisser à l'encre le temps de sécher. Il avait ensuite porté l'oiseau jusqu'à la fenêtre et l'avait jeté dans la nappe de chaleur qui pesait sur toute l'Angleterre, en murmurant à l'oiseau le nom d'un destinataire tout à fait inconcevable – Severus Snape.

En observant le hibou d'une taille dérisoire prendre lentement de l'altitude et tournoyer à son tour vers l'horizon, avec nettement moins de grâce que le dernier oiseau à s'être envolé par cette fenêtre, Harry s'était maudit pour cet acte stupide ; toutefois, il n'était pas parvenu à le regretter complètement. Le minuscule hibou revint deux jours plus tard, éreinté et sans le moindre morceau de parchemin accroché à la patte - pas même celui qu'il avait envoyé. La partie irrationnelle de lui-même l'ayant tout d'abord persuadé que la réponse avait due être trop lourde pour être apportée par un si minuscule oiseau, Harry avait guetté la venue du corbeau ; mais au fur et à mesure que le temps se traînait, s'étirant plus mollement que jamais, la partie rationnelle de lui-même avait repris le dessus et s'était mise à le morigéner pour sa stupidité.

C'est pourquoi cette nuit-là, lorsqu'il entendit des coups sourds résonner contre l'encadrement de la fenêtre ouverte, Harry n'y prêta pas attention, tâchant de s'enfoncer un peu plus dans l'engourdissement de son sommeil fuyant. Pourtant, le bruit ne cessait pas, régulier et lancinant pour qui essaie de se raccrocher au sommeil ; aussi Harry repoussa-t-il ses draps d'un geste rageur et gagna en deux enjambées l'appui de fenêtre. S'y penchant avec détermination, prêt à chasser la chauve-souris ou la bête nocturne responsable de ces bruits désagréables, l'adolescent se figea soudain – une silhouette sombre s'était figée elle aussi à moins d'un mètre de lui ; celle d'un sorcier, juché sur un balai, la main encore tendue vers l'encadrement de la fenêtre. Passée la surprise provoquée par cette apparition, Harry se rua vers la table de nuit, attrapant d'un geste brusque ses lunettes et sa baguette. Ron émis un grognement étouffé dans son sommeil, mais ne se réveilla pas – habitué aux cauchemars incessants de son camarade de chambre, il en fallait beaucoup désormais pour le réveiller.

Juchant ses lunettes sur son nez et empoignant fermement sa baguette, Harry revint lentement vers le rebord de la petite fenêtre ; là, toujours en suspension dans les airs, la silhouette sombre n'avait pratiquement pas bougée. Elle s'était juste reculée légèrement, et avait ramené vers elle sa main tendue – pour autant, elle ne semblait pas tenir de baguette. Prudemment, Harry se pencha à nouveau, une main fermement ancrée à l'appui de fenêtre – et, avisant enfin dans la lumière blafarde du clair de lune l'identité du mystérieux visiteur, il se figea à nouveau, oubliant même de respirer.

« Ne vouliez-vous pas me revoir ? » s'enquit un murmure irréel dans la nuit.

Toujours immobile, Harry ne répondit pas. Un soupir s'échappa des lèvres de l'apparition, qui rapprocha son balai de l'appui de fenêtre.

« Grimpez », ordonna la voix.

S'avisant de l'absence totale de réaction du gryffondor qui perdurait, la silhouette sombre s'exprima à nouveau, cette fois d'une voix sèche et exaspérée :

« Si vous teniez à me revoir, montez-donc, Potter ! Croyez bien que je n'ai aucune envie de m'attarder ici. »

Ce timbre glacé et coupant, si familier et si réel, sembla sortir Harry de sa torpeur ; se secouant mentalement, il se coula sans bruit jusqu'à sa malle et se débarrassa dans l'ombre de son vieux t-shirt et de son short trop large, pour enfiler en silence un jean et un t-shirt plus présentable. Passant une main dans ses cheveux indisciplinés, il tourna son regard vers un Ron toujours profondément endormi ; au fond de lui-même, la voix d'Hermione lui grondait de l'avertir, et ne cessait de lui répéter que tout cela n'était que folie. Qu'il était totalement impossible que Severus Snape soit là, en équilibre précaire sur un balai, devant une fenêtre du Terrier ; que cette voix si réelle, presque tangible dans l'atmosphère chimérique de la nuit, ne signifiait absolument rien ; que l'homme qui l'attendait au dehors n'était qu'une hallucination due à ses cauchemars incessants, ou tout simplement un mangemort encore en liberté qui aurait pris du polynectar et qui tenterait d'attirer Harry dans un piège.

La partie irrationnelle de lui-même, en revanche, insistait sur la voix si familière qu'il venait d'entendre, tout comme sur l'écriture, si familière elle aussi pour l'avoir accompagné pendant toute la durée de sa scolarité, qui se découpait sur ce morceau de parchemin froissé sous son oreiller - qu'il connaissait par cœur et dont il n'avait parlé à personne. Cette partie de lui-même lui rappelait également qu'aucun mangemort n'avait jamais su envers qui allait réellement la fidélité de Severus Snape – et que, d'ailleurs, les rares personnes à qui Harry s'en était ouvert jusqu'à présent ne l'avait pas cru, à l'exception d'Hermione et, bien qu'avec un peu plus de réticence, de Ron.

Détournant son regard de ce dernier, il musela la voix d'Hermione dans sa tête et glissa sa baguette dans la poche arrière de son jean ; s'approchant d'un pas décidé de l'appui de fenêtre, il l'enjamba et se coula avec agilité derrière l'homme aux cheveux noirs, se demandant avec un étrange détachement comment il pouvait supporter une cape par cette saison. S'agrippant aussi fermement qu'il l'osait au torse de l'homme, Harry ferma les yeux pour savourer le sentiment d'étrangeté qui l'enveloppait lentement tandis que le balai gagnait peu à peu en altitude ; lorsque, se détournant du Terrier, ils mirent à leur tour le cap vers l'horizon - tout comme le corbeau et le hibou avant eux -, Harry savourait toute l'irrationalité de son acte en respirant à plein poumons l'air de la nuit.