Bonjour, Bonsoir,

Voici enfin le tout premier chapitre -à peu près- abouti de cette idée folle de fiction. J'avoue avoir eu un peu de mal car ce n'était pas ce contenu qui était prévu au départ et l'action aurait déjà dû être plus avancée mais je tenais à vous exposer le rêve en question qui met en avant le concept des Entités et du jeu des ombres. J'insiste aussi (et vous m'en excuserez si ça vous sort un peu de votre zone de confort) les conditions particulièrement difficiles dans lesquelles se trouve Kagami tout au long du voyage et à son «éveil». Un voyage de plusieurs semaines en parfaite clandestinité à cette époque c'est n'est pas juste comme une nuit dans un motel miteux hein. Voilà, j'espère que ça vous plaira malgré tout.

Enfin, Nemessias, shadow et Nahum Sith…très humblement, je vous remercie. Je ne m'attendais pas du tout à pouvoir lire un commentaire (encore moins 3 !) avec ce simple prologue. J'espère que le mystère vous tiendra en haleine et que vous y trouverez peu à peu la lumière pour vous éclairer !


Le rêve


Des choix. Nous en faisons tous les jours, à tous moments, à chaque instant. J'ai choisi de partir pour oublier ...ce qui s'est passé...ce que j'ai fait...

Tues-moi Taiga.


Tout est noir. Tout autour de moi, partout dans cet endroit à la fois inconnu et familier, les ténèbres s'étendent. Obscures. Opaques. Impossible d'y voir quoi que ce soit. Ni lumière, ni même lueur. Rien. J'ignore où je suis, pourtant, je connais cet endroit. J'y suis venu souvent, dernièrement. Presque à chaque nuit où j'ai pu dormir plus d'une heure ou deux. À chaque fois que je fais ce rêve étrange...c'est là que je m'éveille. Au beau milieu de ce grand nulle part.

Je marche. Bien que ce soit difficile à concevoir quand aucun repère n'est visible, quand même vos pieds ne vous renvoient pas la sensation de se poser sur une surface à peu près stable ou que vos pas ne retournent aucun écho, je sais que c'est le cas. J'avance. Ou plutôt, j'en ai l'impression. Je sais qu'après un temps -est-ce des minutes, des heures, je ne saurais dire- à marcher sans réelle direction pour me guider, j'arrive enfin. Rien ne change autour de moi. Tout est toujours aussi noir. Aucune indication ne semble précéder cet instant mais je fini toujours par m'arrêter. À cet endroit précis. Là où je dois attendre. Là où ils doivent me retrouver. Là où tout doit se terminer.

Sans même voir, je sais identifier ce moment où les ténèbres s'épaississent -ou s'allègent ?- pour laisser place à ces tiers aussi singuliers qu'invisibles qui m'entourent sans un bruit. Ils m'enveloppent d'une présence oppressante. Étouffante et dominatrice. Sans issu. Tantôt leur souffle frôlant presque ma peau, tantôt l'impression de vide se faisant si grande qu'ils auraient pu se trouver à de nombreux pas de moi sans faire aucune différence. Ils sont partout et ailleurs. Ils se confondent et se distinguent. Ils sont tout et chacun seul à la fois. Plusieurs cœurs pour un être. Plusieurs Entités pour un chasseur.

La première fois, je n'ai pas su les différencier. Je crois me souvenir ne même pas avoir ressenti leur présence, simplement avoir entendu leurs voix. Aussi inévitable que mes pas cessent à un moment ou un autre et que chacun d'eux me rejoint par la suite, ils parlent également. J'ignore si leurs mots me sont réellement adressés mais au fil de leur apparition, de leur résonance dans cette atmosphère sombre, j'ai pu les retenir. Les apprendre par cœur. Chaque syllabe. Chaque intonation. Sans arriver à savoir d'où ils proviennent si ce n'est de partout. Autour de moi. En moi.

Je ne connais de leur visage que les traits esquissés par mon esprit en association à leur timbre, au caractère pressenti par le choix de ces mêmes phrases prononcées par ces mêmes voix. J'ignore qui ils sont, pourtant, j'ai le sentiment d'être un peu plus proche d'eux après chaque rêve. Maintenant, je sais les reconnaître. Qu'importe l'ordre dans lequel ils prononcent leurs paroles, elles ne changent jamais. Eux non plus. Ils sont toujours les mêmes.

...Je t'ai choisi...

Ce ton calme. Détaché. Cette intention droite et directe qui ne laisse aucune autre émotion filtrer que cette neutralité désarmante. Ces quelques mots m'attirent. Je me sens interpellé et je veux savoir à qui ils sont destinés. Qui se cache derrière la silhouette que mes sens m'encouragent à considérer comme appartenant à la voix. Petite. Chétive. Aux contours floués comme l'aurait été un reflet à la surface d'une eau à peine troublée. À l'image d'un être vacillant entre deux mondes. Intangible.

...Crois-tu au Destin...

Grave et chaude. Tout en étant dangereuse et grondante. Cette vibration m'a tiré un frisson dès le premier instant où elle est parvenue à mes oreilles. Aussi vrai qu'une projection astrale dans un monde onirique puisse avoir la chair de poule. C'était dire l'effet qu'elle avait sur ma conscience. Comme à la fois séduite et prudente face à elle. Cet être, je le devinais plus animal qu'humain à la forme allongée et trapue de son corps imaginaire. À l'instar des humains et de la raison, celui-là ne répond qu'à son instinct. Indomptable.

...Je te connais mieux que personne...

Cette voix aurait pu être la mienne. Son timbre et ses accentuations faisaient parfait miroir et, à la fois, ils étaient différents. À très peu de chose près mais tout de même. C'était plus léger et amusé, presque enjôleur. Comme une réplique. Une qui aurait été si parfaite que ça en devenait dérangeant. Prête à duper l'original. Aussi perturbant que l'ombre qui s'étirait, à peine brouillée, en des proportions beaucoup trop semblables à celles de mon propre corps. Un parfait duplicata. Indissociable.

...Je vais t'écraser...

La simple inspiration de celui-ci avait imposé à mon esprit les traits grossiers et imposants d'une présence encore plus massive que je ne pouvais l'être. Brutale et violente. Sa voix était le grondement du tonnerre et d'un tremblement de terre réunis. Parfaitement à l'image de cette corne que je devinais au-dessus de sa tête et de ses pieds si lourds qu'ils en étaient ancrés au sol comme des rochers. Il incarnait la force en sommeil que l'on ne peut passer une fois éveillée. Infranchissable.

...L'Homme propose et les Dieux disposent...

La première chose que je vis avant de comprendre une quelconque chose sur ce qui venait d'être énoncé fut des objets. Ceux-ci étaient uniques, chacun possédant sa particularité tout en semblant délimiter d'autres contours. Ceux d'une Entité, plus grande, qui les enveloppait. Vaporeuse. Rampante. En total opposition de ce ton rigide de droiture aux intonations aussi suffisantes que mystérieuses. Comme la volute de fumée d'un encens destiné aux seuls plus grands de ce monde. Indéchiffrable.

...Je suis absolu...

Tranchant. À m'en faire fléchir les genoux. Ces mots-là me pénétraient jusque dans les os, m'accablant de tous les maux. M'enserrant comme la prise d'un serpent. À m'en couper le souffle. À en affoler mes sens qui criaient à la retraite. À la fuite, même. Absolu. Je crois bien qu'il n'y avait pas meilleur mot pour décrire cette impression. Cet écrasement. Cette domination complète. Pourtant, de ce que j'en voyais, il n'y avait que des yeux. Quatre yeux dont l'un détonnait, au-dessus d'une boule de cristal. Inatteignable.

Puis le silence. Soudain. Lourd. Pas un écho. Pas même un souffle. Comme s'ils venaient tous de disparaître après avoir prononcé leur dédicace. Pourtant, je sais qu'ils sont encore là. À m'observer. Leur attention plus que jamais rivée sur moi. À chaque fois, leurs voix s'éteignent ici. Ils attendent. Quoi donc ?, je l'ignore. Mais ils le font avec de moins en moins de patience. Je les sentirais presque s'agiter. S'avancer. Faire pression. Me menacer de leur donner ce qu'ils désirent m'extirper, ce que je dois leur céder, avec tant d'urgence...de nécessité !


Des voix me parviennent. Beaucoup plus proches, celles-là. Beaucoup plus vraies. Plus humaines. Puis des pas. Pressés et désordonnés. Une véritable cacophonie qui fait trembler les lattes de bois gonflé d'eau sur les deux étages surplombant ma tête lourde de ce sommeil comateux qui refuse de me quitter. Comme les relents d'humidité qui parviennent à mon nez et collent à ma peau depuis trop longtemps. Comme le sel croûté sur mes lèvres si sèches qu'elles en sont crevassées et saignent dès que je tente de les ouvrir pour inspirer sans avoir à humer. Le premier souffle du poupon. Instinctif. Douloureux. Vivant. Il semble que je le sois encore bien que mon esprit endolori ne se décide pas à appeler cela une bénédiction ou à crier à la malédiction. Tout est encore trop confus. Flou. Noir. Encore trop irréel.

Jusqu'à ce que j'ouvre les yeux.

Je ne rêve plus. Pas plus que je ne suis victime d'un autre delirium du passé. C'est une évidence qui me frappe avec autant de force que l'absence totale de vision aurait pu me faire douter d'avoir quitté le monde des songes. Mais je sais, je sens que c'est différent. Parce qu'à travers le brouillard de saletés, que les larmes se formant aussitôt pour me protéger de l'air parviennent à peine à éclaircir, mon regard perçoit quelque chose. Familier et si lointain. La découpe de montagnes au sommet plat juste assez hauts pour surpasser ma position diminuée. Un fort de barils. L'abri m'ayant soustrait au moindre regard pendant tout ce temps. Un leurre. Je ne rêve plus. Je suis dans cette cale, sur ce bateau qui, à en juger par les houspillements et les cris résonnant à mes oreilles en provenance du pont, s'apprête à accoster.

Bouge

Accoster. Accoster !? Mes yeux se plissent et j'essaie de tendre l'oreille pour mieux comprendre ce qui se passe. Des membres de l'équipage dévalent avec empressement les escaliers menant au pont d'artillerie. J'entends les craquements singuliers des bancs de bois pliant sous le poids beaucoup trop important d'une dizaine de matelots. Puis, le bruit caractéristique du long raclement des rames que l'on déploie avant de les jeter à l'eau. Ça semble on ne peut plus vrai...nous sommes arrivés. Enfin ! Déjà ? L'accoutumance a biaisé mes sens. J'ignore depuis combien de jours, de semaines je suis là, dans cette cale, entre ces mêmes barils de peur qu'on ne découvre ma présence, qu'on me jette par-dessus bord pour mon audace...mais cela prenait fin. Ici et maintenant. Nous allions accoster. Nous étions arrivés. Ce bateau allait être déchargé et son équipage reprendrait la mer après avoir laissé derrière eux jusqu'à la dernière caisse de leurs précieuses marchandises.

Bouge

Mon corps sursaute brusquement. Autant que possible peut se faire avec des muscles ankylosés par des jours d'immobilité, des nerfs au bord de la tétanie et un esprit aussi réactif qu'un mort. Mes yeux s'ouvrent aussi grand que le pue et les croûtes le permettent alors que je sens mon cœur se débattre douloureusement dans ma poitrine. La panique s'insinue en moi. Nous sommes arrivés, oui, et cela signifie que je dois me sortir de ma torpeur pour éviter tout contact avec qui que ce soit susceptible de me reconnaître comme le clandestin que je suis. Comme la vermine s'étant pauvrement nourrie dans leurs provisions salées. Comme une menace potentielle pour les acheteurs venant récupérer leur dû aux quais. Comme le terrifiant chasseur de l'ombre que je...

...ne suis plus.

Ou du moins, que je ne suis pas dans cet état. Pitoyable et faible. Presque mort. Décharné et puant les excréments. Pas alors que le simple fait de redresser ma tête pour la tenir droite me tire une grimace de douleur et un frisson d'horreur. Peut-on avoir tant d'os à un seul endroit pour que les craquements se répercutant autour soit comme ceux d'un arbre que l'on vient d'abattre. Toutes ses branches se brisant l'une après l'autre. Toutes mes branches intérieures se tordant pour retrouver leur place originelle dans des frottements semblables à ceux de deux roches crissant l'une contre l'autre. Mon corps reprit le peu de tonus dont il pouvait encore faire preuve avant que je ne finisse par obéir à la voix silencieusement hurlante de mon instinct.

Je me lève.

J'essaie. Je m'extirpe du mieux que je le peux de ma forteresse. Autant dire que ma force est égale à ma lucidité et que chaque avancée est aussi chancelante que le plancher peut être houleux. Mes jambes tremblent dès le premier pas. Je crois même que je m'écroule avant de tenter le deuxième. Mes sens s'engourdissent rapidement, combattant à la fois la douleur, la fatigue, la faim et la soif. Comme si le simple fait de bouger épuisait déjà la moindre de mes ressources. J'ignore comment j'arrive à me tenir debout par la suite ou à me souvenir que je ne peux pas simplement remonter au pont principal et attendre sagement l'approche du quai. Que je dois encore me cacher et prier en silence que l'homme en qui j'ai placé une confiance aveugle à l'embarquement ne me trahira pas au dernier moment.

Parce qu'il y a de quoi douter. Et pas qu'un peu. Moi, un chasseur de l'ombre désirant être du voyage vers les pays habités d'Entités, sur un bateau marchand précisément financé par ces derniers, aurait normalement été exécuté avant même de pouvoir y mettre le pied. Cet homme, dont le nom restait prisonnier des limbes de ma mémoire, était apparu sur mon chemin au moment où j'allais renoncer à ma fuite. Il m'avait donné sa parole d'une place anonyme sur le registre en échange d'un service. Risible. Mais très personnel. Non, intime. Je n'avais pas cherché plus loin. J'avais accepté. Nous nous étions retrouvés la nuit suivante et j'ai alors pris place dans cette cale, ses derniers mots tournant longtemps dans ma tête.

« Un jour avant l'accostage, je marquerai une caisse de rouge. Cache-toi y et tu seras déchargé avec le reste des marchandises sur le ponton. Que personne ne te voit. Si c'est le cas, je nierai t'avoir même croisé et tu seras seul face au châtiment du Capitaine. »

Rouge.

Ce souvenir, c'est tout ce qui guide mes yeux. Les incite à fouiller encore et encore les brumes qui m'entourent jusqu'à...

Elle est là. Je la vois. Là-bas. Beaucoup trop proche des escaliers du pont d'artillerie d'où n'importe qui peut surgir sans crier gare. Beaucoup trop loin pour mes faibles jambes qui peinent à supporter ma marche lourde et traînante. Mais j'avance. Je dois le faire. Pour sortir d'ici. Pour vivre. Pour me donner une chance de voir ce monde me condamnant déjà de simplement vouloir exister. Pour pouvoir y laisser ma trace. Pour y changer quelque chose. Pour me changer en lui.

Je l'atteins, cette caisse. Le couvercle est déjà décalé en une invitation que ma raison ne perçoit même pas de manière suspicieuse. Au point où j'en suis, je n'ai plus rien à perdre. Tant pis pour le risque. Celui d'être trahi. De me retrouver coincé entre ces planches de bois que l'on pourrait clouer à tout moment et envoyer par-dessus bord. Tant pis pour celui d'être livré au quai entre des mains malintentionnées. Tant pis pour tout. Tant pis pour rien. Alors que je plie mon corps massif –bien que terriblement amaigri- dans cet espace que j'aurais dû juger trop petit avant de m'y engager, je ne songe à rien d'autre qu'à me faire le plus petit possible. À rester immobile. À espérer. À attendre. À me faire oublier. Je crois même que j'arrête de respirer tant je suis compressé. Tant je suis angoissé. Juste un instant. Court. Et trop long.

Tout devient noir. Encore.

Un effluve doucereux...l'empreinte d'un goût...un poids contre mes lèvres...un ballottement saccadé...un choc violent...une brise sinueuse...un frisson sur ma peau...

J'inspire. Je hoquette plutôt. C'est douloureux. Comme si je n'avais plus respiré depuis un long moment. Ça brûle. Tout autour et en moi. Ça bourdonne dans mes oreilles et ça élance dans mon crâne. J'inspire plus franchement. Ça brûle toujours. Depuis quand vivre était-il si souffrant ? Depuis quand... Je réalise soudain. Recroquevillé comme il est peu possible de l'être dans cette caisse de bois marquée de rouge, ce qui fait s'enflammer la moindre parcelle de ma peau, de mon intérieur, c'est l'air. Cet air. Frais. Vivifiante. Trop pur pour être celui de cette satanée cale qui m'a servi de deuxième demeure pendant trop longtemps. Cet air, c'est celui du dehors. Du dehors ferme et pas houleux.

Je suis arrivé. Je suis à terre. Il n'y a pas d'autres explications possibles. J'ai survécu. J'ai bien été déchargé avec les marchandises. À quai. À terre. Je suis de retour...chez moi. Ou plutôt, chez eux.

Ils m'attendent.

C'est peut-être cette pensée venue de nulle part qui semble suffire à réchauffer mes muscles, à faire se détendre les tensions bien plus que désagréables qui se sont renforcées dans mon instant d'inconscience et de transport brutal. Ou alors cette présence de plus en plus insistante sur l'intérieur asséché de ma lèvre inférieure. Ce goût qui se définit à mesure que les secondes rendent mon esprit plus clair –ou était-ce l'air plus frais qui l'alimente à nouveau convenablement ?- comme quelque chose...de délicieusement...sucré.

Je lèche. Je tète. Je suce même cette...chose dont j'ignore tout en dehors du fait que ce qui s'en échappe est un véritable délice. Doux et sirupeux. Ça emplit ma bouche en fondant sur ma langue. Ça picote mes lèvres meurtries dans une sensation que je serais prêt à supporter en décupler tant ça me semble bon. Tant c'est savoureux. Familier. Et si lointain. Un souvenir évaporé de la même façon que ce corps étranger disparaît en se mêlant beaucoup trop vite à ma salive.

Un sucre d'orge.

Voilà ce que j'ai goûté. Avalé même. Voilà ce qui réanime lentement mon corps. Du sucre. De l'énergie. Celle dont j'ai tant manqué dans les dernières semaines. Celle qui me fait prendre conscience de mon inconfort grandissant. Des parois rigides qui m'entourent. Commencent à m'étouffer. De la dureté métallique et dangereusement tranchante de mon épée contre ma hanche. Je dois sortir de cette caisse. Vite. Je ne veux pas me laisser succomber à la fatigue. À la panique. Pas avec cette illusion de force qui traverse tout mon être. Qui fouette ma raison et oblige mes sens, mes membres, à agir à l'unisson. Je tends, contracte, bande chaque partie de mon corps et par un miracle que je ne peux simplement pas expliquer, je m'extirpe enfin de mon cercueil de fortune.

Le couvercle semble avoir été faiblement cloué et la facilité avec laquelle j'ai pu le pousser dans mon état de grande faiblesse ne peut être que la preuve d'une préméditation. La découverte d'un second cube de sucre d'orge que le soleil couchant met en contraste dans un dernier rai de lumière au fond de la caisse me conforte dans l'idée que l'homme qui m'a laissé monter à bord a tenu sa promesse. Il m'a aidé. Je suis sain et sauf. Je me penche aussi délicatement que possible pour saisir la friandise et me fais violence pour ne pas l'avaler aussi sec. Je la range plutôt dans la seule poche encore intacte de mes pauvres habits en prévision d'un besoin plus urgent car malgré les vertiges et la nausée soudaine qui me prend, je tiens à peu près debout. Une première victoire, certes mince, mais bien réelle. Aussi réel que...

...l'écho de pas précipités...se réverbérant dans l'air...depuis une direction approximative...mais se rapprochant inévitablement...se dirigeant droit sur moi...

Bouge

À nouveau, j'entends cette voix intérieure. Cet ordre qui gronde depuis les confins de mon esprit et fait s'animer mon être décharné. J'ignore de quoi il s'agit, mon instinct ou ma conscience mais à cet instant précis, je lui obéis. Simplement. Aveuglement. Je me mets en mouvement, un coup d'oeil au décor m'indiquant que deux issus sont possibles en dehors de celle -inenvisageable- que m'offre les flots ondulant derrière moi. Une route s'étend en une prolongation parfaitement droite du ponton sur lequel je me trouve encore pour s'enfoncer vers ce qui se dessine comme étant le premier quartier de la ville. Une voie toute tracée...éclairée de soleil...un véritable guet-apens pour quiconque désire se faire discret. Et l'évidence semble être que celui ou celle dont je perçois la marche empruntera forcément cette direction. Il ne me reste plus que la deuxième option. Il ne me reste plus que...

...cette allée serpentant entre les amarres du dock jusqu'à ce que je devine être les ères d'entreposage. Un refuge de prédilection. Un labyrinthe où je m'enfonce sans perdre un instant. Titubant. Boitant. Je presse mes pas autant que possible peut se faire pour échapper à ce qui arrive. Il suffisait d'un homme, d'un seul, et je risquais le sabre sans avoir pu passer la nuit. Je dois fuir. Me cacher. Être discret. Devenir invisible. Je crois y arriver. Alors que je m'éloigne du quai et des restes de marchandises, que je m'arrête par moment pour m'appuyer sur ce qui est susceptible de supporter mon poids le temps de reprendre mon souffle, je tends l'oreille. Les pas sont devenus silencieux. Ce qui marchait vers moi s'est arrêté. Ou a soudain disparu ? Je ne perds pas de temps à attendre davantage et je profite de cette chance pour poursuivre ma progression.

Combien de temps pris-je avant de sentir à nouveau la fatigue m'envahir ? Combien de temps mis-je avant de me retourner, avant de douter, pour la première fois ? La bonne question était sans doute depuis combien de temps est-ce qu'il me suivait ? Ou combien de temps mis-je à m'en rendre compte ? Combien de temps il lui faudrait pour être sur moi, pour m'étrangler, me frapper...me tuer...? Combien de temps mettrais-je à me défendre avant de m'écrouler, à bout de force, sans réellement avoir pu lui tenir tête ? Sans avoir les moyens de me battre pour ma vie ?

Là...au milieu de cette ruelle dans laquelle j'ai fini par déboucher à force de longer les quais de débarquement...aussi immobile qu'une statue...je calme mon souffle...je refoule de mon mieux la peur qui s'insinue en moi...j'étends mes sens...je referme ma main sur la garde de cuir de mon arme...je prie que mon instinct de chasseur soit encore assez affûté pour m'épauler...je sonde les alentours...je cherche...je scrute...

Je ne vois rien.

Pourtant, je sais qu'il est là.

Je le sens...

Et je craque.

« Sh-...show yourself... 'know you'r'there...!* »

.


*Prononcé en slang anglais qui se traduit par: « Montrez-vous, je sais que vous êtes là ! »