CHAPITRE DEUX
Draco pénétra dans la grande salle circulaire, et la reconnut instantanément : c'était là qu'il avait été jugé, c'était là que l'avocat de ses parents avait invoqué la Loi de Substitution – qui leur permettait d'échapper à la justice tant qu'un de leurs descendants purgeait sa peine à leur place… En réalité, Lucius Malfoy avait payé sa liberté, et celle de Narcissa, mais n'avait pas eu les moyens de payer celle de son fils. La Loi de Substitution n'avait fait qu'enrober la corruption d'un voile bienséant…
Les Aurors l'amenèrent au centre de cette Salle située sous le Ministère de la Magie, il avisa, dans les gradins, les figures encapuchonnées et masquées, et, derrière un comptoir proche, un sorcier aux robes riches qui arborait l'insigne des Commissaires Priseurs. Une vente aux enchères, comprit Draco. Dont je suis l'objet, réalisa-t-il ensuite. Dans un box, les anciens Mangemorts qui venaient d'être adjugés semblaient hébétés – stupéfaits par le procédé, ne croyant pas totalement à leur sortie d'Azkaban, et inquiets de savoir sur quel genre de maître ils étaient tombés… Draco se redressa : s'il devait être vendu, soit, mais il ne serait pas vendu au rabais !
oOo
Harry sourit. Il n'aimait guère Malfoy, mais il reconnaissait au blond une certaine classe. En plus d'une intelligence certaine. Son sourire se fana très vite cependant, tandis qu'il reportait son attention sur les acquéreurs.
Il régnait une sorte de flottement dans la salle, le brouhaha diffus et habituel avait fait place à un silence surprenant. Ça ne dura que quelques secondes, mais Harry comprit que Malfoy intéressait beaucoup un certain nombre de personnes – dont Folley, parce qu'il est Mangemort ? – dont Innsbruck, parce que c'est un bel homme qui le servira sans pouvoir se plaindre ? – dont Judith Smith alias Lady Barmy, parce que c'est un aristocrate qui sait se tenir et qui la mettra en valeur dans les soirées people ?
Harry se pencha sur son fauteuil tandis que le Commissaire fixait la mise à prix initiale à 1000 Gallions.
- « 1500 pour le 43 ! »
- « 2000 pour le 19 ! »
- « 2500 pour le 32 ! »
- « 3000 pour le 27 ! »
Harry se tourna vers le 27, après un examen rapide et professionnel, il l'identifia comme Jasper Connor, directeur du Département de la Justice Magique. Celui qui avait succédé à Hermione lorsque l'Affaire…
- « 3500 pour le 11 ! »
Tiens donc, Gravestone serait intéressé par Malfoy… Ça lui ferait trois Mangemorts à son actif : Jonas Avery, Amycus Carrow, et il voudrait aussi Draco Malfoy… Pourquoi donc ?
Il écarta l'idée d'un usage sexuel – ici, seul le 19 Innsbruck devait avoir ce motif d'ailleurs.
- « 4000 pour le 43 ! »
Et Folley qui renchérit… Non décidément, il ne s'agit pas d'un usage sexuel – d'autant qu'aucun des deux n'a enchéri sur la seule femme du lot, Alecto Carrow…
- « 4500 pour le 27 ! »
Connor à nouveau ? Harry fronça les sourcils. Connor n'avait enchéri sur aucun des prisonniers. Il repassa en revue ses informations sur Connor… Ah ! oui, songea Harry en plissant les yeux, l'un des suspects arrêtés lors de l'affaire Granger était la fille d'une de ses sœurs… Et il avait bénéficié de la mise à l'écart d'Hermione : promotion éclair, passé d'un obscur Bureau lié au Département de la Coopération Magique Internationale, au poste prestigieux de Directeur du Département de la Justice Magique…
- « 5000 pour le 11 ! »
Et Gravestone… un membre de la famille de son épouse a été arrêté lors de cette même affaire où tout ce beau monde a été acquitté… Mais pourquoi veulent-ils tous Malfoy ?
- « 5500 pour le 32 ! »
Harry songea un instant que la petite Lady Barmy ne pourrait pas tenir longtemps contre ces hommes politiques de riche ascendance, et s'astreint à observer Draco Malfoy, splendidement nu et fier devant cette cour. Pourquoi ? Pourquoi tous ces gens qu'Harry classait sans état d'âme parmi les Néo-Mangemorts voulaient-ils l'avoir ? Il admira le port fier, la peau blanche, les cheveux blond platine impeccables… Pas de cicatrice à part celle que lui-même lui avait infligée dans les toilettes à Poudlard… Des yeux vifs, une attitude déterminée, presque arrogante… En comparaison des autres pouilleux d'Azkaban, il faisait figure de roi, et…
Non…
Ça ne peut pas être ça…
Harry écarquilla les yeux tandis que ses doutes trouvaient, dans son esprit, toutes les justifications.
L'affaire qui avait coûté à Hermione sa santé mentale et lui avait valu les pires tortures, avait ramené au goût du jour le nom du Chien de Voldemort, celui que la presse avait, à l'époque de son apogée, surnommé Midnight à cause de son costume noir comme la nuit. C'était un assassin extraordinaire qui tuait avec efficacité, froideur, et discrétion. On n'avait jamais pu le prendre à l'époque, même s'il avait été aperçu par quelques témoins : de noir vêtu, cape avec capuche, masque, et gants – comme tous les acquéreurs présents ici, et Harry comprit enfin l'ironie de la chose…
Après la mort de Voldemort, on n'avait plus jamais entendu parler de lui. Soit il était mort durant les derniers combats, soit il s'était exilé pour mener une existence paisible, soit…
Soit il avait été arrêté comme les autres, et emprisonné à Azkaban avec les autres. Les Néo-Mangemorts s'inspiraient de Midnight pour leur costume – sans égaler sa subtilité, loin de là, les tortures qu'Hermione avait subies le lui rappelaient douloureusement – et Midnight ne perdait jamais son temps à torturer, il tuait, point. Mais, imaginons que ces Néo-Mangemorts où leurs commanditaires, comme ce Folley, ou ce Gravestone, ou ce Connor, mettent la main sur le vrai Midnight… Que le vrai Midnight soit au service des Néo-Mangemorts…
C'est Folley et le ministre Townsberry qui avaient manœuvré pour obtenir cette vente d'esclaves – et donc obtenir la propriété de Midnight.
Et voilà qu'au milieu de prisonniers dans un état pitoyable arrivait un Apollon en pleine forme, fier et droit, fort peu marqué par son séjour à Azkaban… une apparence et une attitude dignes du plus endurci des criminels, n'est-ce pas ?
Harry faillit éclater de rire.
Ils pensent que Draco Malfoy est Midnight ?! Ces imbéciles ignares raisonnent à l'envers ! S'il est si peu marqué par Azkaban, c'est qu'il n'a commis que peu de crimes, et n'a donc que très peu de souvenirs horribles pour le torturer ! Ils oublient, dans leurs rêves romantiques, que j'ai moi-même privé Malfoy de baguette magique ! Ils sont aveuglés par son nom, ses origines nobles, et ne peuvent pas admettre que Draco Malfoy, aussi riche et influente qu'ait pu être sa famille, n'était qu'un sous-fifre chez les Mangemorts !
- « 11000 Gallions pour le 43 ! »
Harry se reprit. Que Draco soit Midnight ou non, ce n'était pas ça qui comptait, en réalité. Ce qui comptait, c'est que tout le monde ici était persuadé qu'il était Midnight ! Celui qui raflerait la mise trouverait sa position chez les Néo-Mangemort renforcée, de quoi galvaniser les troupes, avec le risque de voir les attentats se multiplier dans les prochaines semaines… Harry leva son panneau.
- « 12000 pour le 89 ! »
Dans la salle, tout le monde se tourna vers lui. Le temps que les enchérisseurs se remettent de la surprise de l'annonce d'un nouvel acquéreur, le Commissaire poursuivit :
- « 12000 une fois… 12000 deux fois… Ah, 13000 pour le 43 ! »
Harry grimaça derrière son masque.
- « 14000 pour le 89 ! »
- « 15000 pour le 43 ! »
- « 16000 pour le 89 ! »
Quelques secondes s'écoulèrent, puis :
- « 16000 une fois… 16000 deux fois… 16000 trois fois ! Draco Malfoy est adjugé et vendu pour 16000 Gallions au numéro 89 ! »
Le maillet retentit d'un coup enthousiaste sur le pupitre du Commissaire, et un Auror entraîna le blond vers le box. Draco lança un regard glacial en direction de son acquéreur, le fameux numéro 89, lui promettant maints tourments dans ce seul regard, affirmant ainsi sa capacité à obéir aux ordres à la lettre, mais pas dans l'esprit… Harry sourit, amusé.
- « Nous passons maintenant à la vente du prisonnier Théodore Nott ! »
oOo
Draco grimaça lorsque les Aurors traînèrent Théo au centre de la Salle. Avec les quatre Détraqueurs qui étaient venus le chercher, il avait dû s'évanouir.
On l'avait dépouillé de sa tunique, et on lui avait lancé les sortilèges de nettoyage pendant qu'il était inconscient. Il était à présent exposé aux regards, recroquevillé au centre de la Salle, son dos tourné vers ses acquéreurs potentiels. Des acquéreurs silencieux, tandis qu'ils avisaient les dégâts, les coups de fouet qui avaient lacéré la chair jusqu'à l'os. A travers une peau diaphane mal reconstituée, on pouvait voir quelques vertèbres juste en-dessous des omoplates, ainsi qu'une côte qui disparaissait ensuite sous le reste de chair striée. Théo bougea, ouvrit les yeux – alerte mais immobile, le temps d'évaluer la situation. Il grimaça tandis qu'il avisait Draco dans le box.
- « Draco ! Draco ! »
Draco se leva, mais fut stoppé par l'Auror de garde.
- « Je suis là, Théo, je suis là ! »
Théodore se mit à quatre pattes, et se dirigea lentement vers le box, rampant péniblement sur le sol dallé. Il s'aida du sous-bassement du box pour se redresser, mais lui aussi fut repoussé par l'Auror. Derrière lui, le Commissaire annonça sans grand enthousiasme.
- « La mise à prix est fixée à 100 Gallions. »
Personne n'enchérit.
- « 100 Gallions, pour Théodore Nott, mesdames et messieurs… 100 Gallions ! »
Aucun panneau ne se leva. Draco délaissa Théo un instant pour observer la Salle. Merlin, Théo n'intéressait donc personne, ici ?
- « Vous avez été vendu combien, Avery ? »
L'homme aux cheveux longs et gris le fixa d'un regard mort.
- « 3500 Gallions. »
- « Et toi, Greg ? »
- « 1200. »
Draco avisa les deux hommes : Gregory Goyle avait plutôt bien supporté Azkaban, jeune, il avait une bonne constitution, et encore une bonne musculature malgré les privations. Et pourtant, le vieil Avery avait été vendu pour plus cher… Draco ne comprenait rien à la logique des enchérisseurs, que cherchaient-ils ? Sur quel point pouvaient-ils vendre Théodore, quel atout mettre en valeur ?
- « Ah, 150 Gallions pour le 19 ! Allons messieurs, et mesdames… »
Le Commissaire observa le public, mais aucun panneau ne se leva.
- « Nous rappelons qu'en raison de la personnalité de ces prisonniers et de la nature de leurs crimes, il a été décidé qu'en-dessous de 500 Gallions, la vente ne se fait pas… Nous rappelons également que le fruit de ces ventes ira directement indemniser leurs victimes… Un petit effort ? Ah, 200 Gallions pour le 19 ! »
Quelques minutes passèrent encore, sans enchérissement.
- « Eh bien, je crains que nous devions annuler la vente de Théodore Nott… Aurors, veuillez… »
- « Non, non ! Non, pitié ! Non, pas Azkaban, pas les Détraqueurs ! Draco, Draco, Draco ! »
Théodore fondit en larmes tandis que les Aurors le traînaient vers la petite pièce. Draco profita de la confusion et de l'embarras provoqués par l'attitude pitoyable de Théo pour sortir du box et se précipiter au centre de la pièce, un doigt tendu vers les hauteurs.
- « Vous ! Vous, le numéro 89 ! Si… » Draco baissa le bras, et s'agenouilla, le visage levé vers les gradins. « Si vous achetez Théodore, je vous jure que je serai le meilleur esclave que vous pourriez espérer ! »
Théodore se tortilla et parvint à se dégager de la prise des Aurors, il se précipita vers Draco et s'agenouilla à ses côtés, cherchant sa main.
- « Moi… Moi aussi… Je serai… le meilleur esclave, je vous promets, je jure… Je ferai ce que vous voulez, pitié, pitié, pas Azkaban pitié… »
Draco passa un bras autour de son cou, et Théo s'affaissa contre lui. Draco déglutit, reportant son regard vers son maître… Qui se penchait et discutait avec le Gobelin assis à ses côtés. L'homme tout en noir se redressa et…
… Le panneau se leva.
- « 250 Gallions pour le 89 ! »
Le panneau se leva à nouveau.
- « 300 pour le 89 ! Nous incrémentons de 100 maintenant ! »
Le panneau se leva encore.
- « 400 pour le 89 ! 500 pour le 89 ! Numéro 89, je vous rappelle qu'il n'y a pas de vente en-dessous de 500 Gallions, 500 inclus ! Numéro 89 ? »
Le numéro 89 se pencha à nouveau vers le Gobelin, se redressa, et leva à nouveau son panneau.
- « 600 Gallions pour le 89 ! 600, qui dit mieux ? 600 une fois, 600 deux fois… Pas d'autre offre pour Théodore Nott ? Alors 600 trois fois ! Théodore Nott est donc adjugé et vendu pour 600 Gallions au numéro 89 ! Merci ! Aurors, si vous voulez bien… »
Alors que l'Auror entraînait les deux esclaves, Draco fixant le numéro 89 et Théodore sanglotant de soulagement sur son épaule, on entendit distinctement le Commissaire Priseur se lamenter.
- « J'espère que le prochain prisonnier sera en meilleur état ! La vente est à peine rentable… »
oOo
Après le dernier coup de maillet saluant la vente du dernier esclave Stephen Yaxley, Harry se leva et quitta la Salle, suivi de son Gobelin, et prenant soin de se mêler aux participants de cette séance. L'achat de Théodore Nott était une petite folie… Mais Harry n'avait pas pu le laisser retourner à Azkaban, avec son dos dans cet état. Ce massacre lui avait rappelé Hermione et les moignons que les Néo-Mangemorts lui avaient laissé en lieu et place des bras et des jambes. Ils avaient… Harry ferma les yeux.
Théodore Nott. Avoir été torturé ainsi, et être ensuite soumis aux Détraqueurs pour revivre encore et encore cette torture… Ça avait dû être un enfer. Toute sa vie n'avait dû être qu'un long supplice. Pas étonnant qu'il soit dans cet état lamentable. Pour la première fois de sa vie, Harry avait expressément utilisé son nom et sa célébrité pour obtenir du Gobelin un petit crédit. L'achat de Draco avait totalement vidé ses coffres, Black et Potter confondus, et pour Théodore, il avait dû emprunter. L'emprunt serait remboursé d'ici deux ans – le Gobelin avait chargé le taux d'intérêt – et d'ici là, Harry allait devoir vivre avec très peu d'argent…
Harry eut un temps d'hésitation dans le couloir sombre du Ministère. Malfoy, Nott et lui allaient devoir vivre avec très peu d'argent.
Si le véritable Midnight se trouvait parmi les autres prisonniers… Avery, Crabbe, Goyle père et fils, les Carrow : aucun risque qu'il s'agisse d'eux. Dolohov paraissait plus plausible. Rabastan Lestrange, peut-être ? Pas Rodolphus – homme sans envergure, du moins autre que d'être le mari de Bellatrix. Macnair ? Trop massif. Mais… Peut-être. Il était bourreau de profession, non ? Et ce Midnight tuait avec un sang-froid remarquable. Rocade ? Harry eut une grimace. Bien sûr que non. Rookwood ? Possible. Surtout qu'il était Langue-de-Plomb, avant… Travers, non, Yaxley, trop vieux…
Dolohov, Lestrange, Macnair et Rookwood… Respectivement achetés par les numéros 43, c'est-à-dire Folley, le 11 Gravestone, le 27 Connor, et à nouveau le 43 Folley… Je les surveillerai attentivement. Mais moi, j'ai l'avantage psychologique : j'ai Draco Malfoy, le meilleur candidat selon eux et surtout… Ils ne savent pas qui se cache derrière le numéro 89 !
Harry esquissa un sourire désabusé derrière son masque. Les enchérisseurs furent installés dans une petite salle attenante où on leur servit des rafraîchissements – Harry prit bien soin de ne pas se servir, aucun de ceux qui avaient acheté un esclave ne se départit de son masque, d'ailleurs… Sage précaution, il était fort probable que la promesse d'anonymat volerait évidemment en éclat s'ils avaient la stupidité de retirer leurs masques maintenant pour avaler quelque chose.
Ceux qui n'avaient rien acheté – ou pas enchéri suffisamment – se permirent, quant à eux, de se servir, et bientôt des conversations et des rires surgirent au gré des associations… Le rire strident et un peu forcé de Lady Barmy retentit depuis le centre de la pièce, des verres se levaient pour saluer les sommes folles qui venaient de s'échanger… A l'écart, assis sur un fauteuil rembourré et entouré d'une bulle de Discrétion, le Gobelin lui fit signer quelques paperasses entérinant l'achat de ses esclaves d'une part, et le prêt consenti en séance d'autre part. Le Gobelin remit une partie des papiers à un officier ministériel, puis tous attendirent. Enfin, les portes s'ouvrirent, et l'officier entra.
- « Mesdames et messieurs, les transactions sont enregistrées. Selon la procédure, nous vous rappelons les règles de l'esclavage selon la Tradition Sorcière. Le maître est responsable du bien-être de son esclave, il doit lui assurer gîte, couvert, protection, et satisfaction sexuelle. »
Harry haussa un sourcil tandis que quelques gloussements retentissaient dans la salle. L'officier poursuivit, imperturbable.
- « La durée de l'esclavage est égale à la durée de la peine à laquelle l'esclave échappe – dans ce cas précis, il s'agit de la perpétuité, aussi le Ministère a t-il accepté de réactiver le Décret du Mariage de Complaisance, qui permet au maître de marier temporairement son esclave, le temps qu'il ou elle ait un enfant, cela en vue de perpétuer certaines lignées. Cette mesure n'est pas une obligation pour le maître, mais peut faire l'objet d'une récompense pour l'esclave. »
- « Alors moi, je suis tout à fait prête pour un Mariage de Complaisance avec notre sublime Draco Malfoy ! Numéro 89, m'entendez-vous, numéro 89 ? »
Harry ne réagit pas à la remarque de Lady Barmy, qui provoqua les rires de l'assemblée.
- « Enfin, l'esclave doit obéissance à son maître et doit s'assurer de subvenir à tous ses besoins exprimés ou non. Il n'est pas considéré responsable de ses actes, il est réputé être sous la tutelle de son maître vis-à-vis de la société et de toutes démarches administratives. Nous allons à présent remettre leurs esclaves aux acquéreurs… Numéro 11, veuillez me suivre. »
Harry vit partir le Conseiller Gravestone, toujours emmitouflé dans sa cape, ses gants et caché par son masque, et malgré cela parfaitement reconnaissable à sa corpulence et à sa démarche pesante. Harry secoua la tête, lui-même avait pris soin de s'affaisser légèrement, et de se rapetisser un tantinet – lui procurant ainsi une démarche traînante que l'on ne pourrait jamais associer à Harry Potter, Auror Spécial, dont on disait qu'il attaquait les couloirs et les trottoirs à coups de talons. Quelques minutes plus tard, l'officier revint.
- « Numéro 19, si vous voulez bien… »
Le Député Innsbruck sortit, puis l'officier appela le numéro 27, et Jasper Connor quitta la salle. L'opération se répéta jusqu'à ce que le numéro 89 soit annoncé. Lorsqu'il se dirigea vers la porte de sa démarche contrefaite, des têtes se tournèrent vers lui, et l'on murmura à plusieurs reprises :
- « C'est celui qui a acheté Draco Malfoy ! »
- « Ne m'oubliez pas pour le mariage, monsieur le 89 ! »
Alors qu'il s'apprêtait à sortir, un homme qui avait retiré sa capuche et arborait un sourire franc, l'arrêta en chemin.
- « Monsieur, je tiens à vous féliciter pour cet achat ! C'est une sacrée somme que vous avez dépensée, nul doute que vous apparaîtrez en bienfaiteur pour les victimes de ces criminels… »
Harry ne répondit rien – il avait en face de lui le Directeur du Budget Magique Anthony Brackenreed, dont il avait arrêté la fille lors de l'Affaire Hermione Granger. Les preuves contre elle faisaient partie de celles qui avaient malencontreusement disparu… Cet homme souhaitait manifestement qu'il révèle son identité. Harry fit un petit geste signifiant à la fois qu'il appréciait le compliment mais qu'il désirait passer malgré tout, et Brackenreed s'écarta à contrecœur.
Harry suivit l'officier ministériel à travers quelques couloirs et quelques escaliers, lui aussi lui posa tout un tas de questions – mais Harry connaissait la procédure : il n'était pas obligé de répondre, sa voix pouvant être identifiée avec autant de facilité que son visage. Le Gobelin qui trottinait à ses côtés se chargeait donc d'entretenir la conversation sur les points qui nécessitaient réellement des réponses. L'officier les fit pénétrer dans une petite salle close d'où les occupants pouvaient Transplaner en toute discrétion. Dès l'officier parti, le Gobelin s'assura que la pièce était vierge de tout moyen de surveillance et d'identification. Ce n'est que lorsque le Gobelin lui certifia les points de sécurité, qu'Harry consentit à retirer sa cape, ses gants et son masque. En-dessous, il portait son uniforme rouge d'Auror – sa dernière tenue propre, avec celle qu'il avait prêtée à Ron…
Lorsque la porte s'ouvrit à nouveau, Harry se précipita derrière, mais ce n'était pas l'officier ministériel. C'étaient Nott et Malfoy, que l'on poussait rudement dans la pièce, avant de claquer la porte derrière eux. Harry croisa les bras tandis que les deux Mangemorts se relevaient et observaient les alentours.
oOo
On leur avait rendu leurs tuniques crasseuses, énoncés leurs devoirs et… leurs devoirs, et au milieu les quelques droits qu'ils avaient encore, puis on les avait poussés, à travers couloirs et escaliers, jusqu'à cette porte. Théodore et Draco se redressèrent, ankylosés, perclus de douleurs, et observèrent la salle dans laquelle on les avait jetés sans cérémonie. Se tournant vers la porte, ils aperçurent un Auror en tenue, bras croisés, le visage peu amène, le regard caché derrière des lunettes rondes lançant des éclairs froids, Draco reconnut avec horreur Harry Potter. Il eut un mouvement de recul, tandis que Théodore, lui, s'effondrait et paniquait littéralement.
- « Pas les Aurors, pas les Aurors ! Pas Azkaban, pas les Détraqueurs, non, non ! Draco, Draco, s'il te plaît, Draco ! »
Théodore se réfugia derrière lui, Draco restait là, choqué, et fronçait les sourcils. Il rassembla finalement son courage.
- « Potter ! Tu… Nous avons été achetés ! Tu ne peux pas nous ramener à Azkaban, tu… »
Draco s'interrompit, plissant les yeux. Il avisa le Gobelin qui les observait avec un rictus déplaisant, puis son regard argent se reporta sur Potter.
- « … C'est toi qui nous as achetés ! »
Derrière lui, Théodore leva la tête, se hissa sur la pointe des pieds pour mieux voir leur nouveau maître. Puis sortit de sa cachette pour se jeter aux pieds de Potter.
- « Merci ! Merci, merci, merci ! Je serai ton esclave, je serai obéissant et loyal, je ferai tout ce que tu me demanderas ! Merci ! »
Alors que Théodore se répandait en une litanie de remerciements, Potter leva son regard vert sauvage sur Draco.
- « Tu as juré que tu serais un bon esclave, Malfoy… Alors ? Comptes-tu honorer ta promesse ? »
Draco se raidit tout entier, puis soupira, résigné, et ferma les yeux.
- « Oui. Je serai ton esclave, le meilleur possible. »
Alors qu'il rouvrait les yeux, Draco eut la surprise de voir Potter se détendre un peu, décroiser les bras lentement, et respirer… mieux apparemment. L'impression ne dura qu'une fraction de seconde, Potter retrouva immédiatement son visage renfrogné.
- « Partons, » fit-il.
Il adressa quelques mots au Gobelin, qui disparut dans un claquement sec, puis releva Théo qui se traînait toujours à ses pieds. Il sortit d'une Bourse sans Fond – accessoire qu'Hermione lui avait offert quelques années plus tôt et qu'il trouvait infiniment utile – sa Cape d'Invisibilité.
- « Restez en-dessous, je ne veux pas qu'on vous voie. »
Dès qu'ils en furent couverts, Harry les attrapa rudement par le bras, et Transplana immédiatement, entraînant sans problème ses deux esclaves avec lui.
Il se matérialisa dans la petite allée sombre qui longeait l'arrière de son immeuble. Le froid de Décembre fouetta son visage, et il eut un pincement au cœur en songeant aux tenues fort légères de Draco et Théo. Il les lâcha et entra dans l'immeuble par la porte de service, suivi en silence par les deux Mangemorts invisibles. Ils montèrent les escaliers de bois jusqu'au sixième étage. Là, un long couloir couvert d'une moquette orange tassée et élimée desservait cinq petits appartements. Harry s'arrêta devant la porte du fond, sortit sa clé, et ouvrit. Il entra, laissa ouvert le temps que Théo et Draco passent, puis referma en jetant un coup d'œil dans le couloir éclairé d'une simple ampoule nue.
