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THÈME 01 — une valse sous le ciel
(musique d'ambiance - /watch?v=oiRjvejL5D4)
Il n'avait jamais aimé les bals. Ou même la danse en général. Il trouvait ces divertissements si stupides, si... désuets. Il pensait même que cela pouvait efféminer un homme plus que de raison. Oui, Lucius détestait tout ce qui était mondanité et obligation sociale. Mais bien malgré lui – et ce qu'il ignorait de toute évidence – c'est qu'il serait un maître dans le domaine, un jour. Son père, Abraxas, lui donnait lui-même des cours et il était clairement un piètre élève.
— Bon sang, Lucius ! Un peu de tenue, d'assurance, d'allure ! s'égosillait le patriarche avec un ton froid qui le faisait toujours frissonner. Tu me déçois, encore une fois !
La dernière phrase lui faisait plus de mal qu'une simple gifle. La valse n'était pas son fort et il semblait regrettable que pour son père, c'était un besoin important à lui inculquer. Mais aux yeux de son cher paternel, il l'avait mérité. Sachant pertinemment que sa chère tête blonde ne pouvait s'épanouir dans ce sport de salon, le punir pour une énième bagarre injustifiée à Poudlard était des plus plaisantes.
— Et un, deux, trois, quatre. Et un, deux, trois... Non Lucius bon sang !
Le concerné leva les yeux au ciel, exprimant une profonde insolence et ne supportant plus ces cours de midinettes. La valse, c'est pour les tapettes, pensa-t-il le sourire narquois aux lèvres. Mais à peine eut-il fini la phrase dans son esprit, qu'un coup vint percuter sa joue, l'obligeant à s'effondrer au sol. À genoux, comme un moins que rien.
— La valse, c'est pour les hommes. Les hommes dignes d'être en société. Des hommes qui feront de grandes choses. Tu es destiné à faire de grandes choses. Tu es fils unique. Alors essaies au moins de me rendre fier pendant que tout le reste ne cesse de s'effondrer. À croire que tu ne feras jamais rien qui marquera le monde.
Lucius se releva, difficilement et sans sourciller. Ses yeux, emplis de honte et de colère foudroyèrent son père, comme une forme de rébellion. Mais Abraxas lui ria au nez, à gorge déployée. Le jeune homme serra ses poings, si forts, qu'il y enfonça les ongles dans ses paumes pour se faire saigner.
— Tu es pathétique. Tu n'apprends toujours pas. Tu refais les mêmes erreurs. Je ne comprends pas ta mère qui a eu autant de mal à te faire naître et qui a tenté de te préserver. Tu n'es pas mon fils.
Cette haine irrationnelle le dégoûtait, il ne la comprenait pas. Il aurait voulu pleurer, lui prouver qu'il était humain, qu'il savait que sa tendre mère était morte par sa faute. Il le savait. Depuis trop de temps. Mais au lieu de cela, il continuait de lui reprocher, encore et toujours. Comme pour lui faire comprendre véritablement son rôle. Mais il ne pipa mot. Après tout, qui ne dit mot consent.
— ͼҨͽ —
Lorsqu'il rencontra Narcissa Black pour la première fois, à Poudlard, il lui avait préféré sa sœur. Plus extravertie. Plus imposante. Moins effacée et fade. Bellatrix était sa partenaire de jeu préférée – et pour cause, ils ne cessaient jamais de se moquer des autres et de faire des escapades nocturnes à en rendre dingue leur préfet en chef. Même quand Narcissa tentait pitoyablement de se mettre entre eux, pour montrer qu'elle existait, là, sous ses yeux. Même quand il ramenait des filles par dizaine dans sa chambre le soir en passant devant elle dans la salle commune des serpentards. Mais le moment où Lucius a pris conscience du potentiel de Narcissa – qui deviendrait sa future femme – c'était le jour où il lui avait demandé d'être sa cavalière pour le bal d'hiver.
Abraxas lui sommait expressément de la choisir. C'était elle et personne d'autre. Ça l'agaçait déjà de devoir faire des courbettes face à elle, alors qu'elle ne dégageait rien d'autre que l'ennui.
Elle se trouvait près d'un arbre, à lire. Narcissa était une femme de lettre, intelligente, mais elle manquait cruellement de piquant. Il était évident qu'elle ferait une excellente compagne en société, mais en dehors de ça ? Serait-elle une bonne mère ? Finirait-il par l'aimer ? Le poids des obligations qu'on lui incombait l'étouffaient parfois – souvent dans son sommeil. Mais c'était son devoir, ce qu'exigeait son rang.
Il sentait son parfum vanillé de là où il pouvait se trouver. La brise légère de ce matin d'automne balayait sa chevelure dorée, cachant son visage et il ne voyait que le bout de son nez pointu dépasser. En vérité, il n'avait jamais pris le temps de la regarder autre que comme la sœur de Bellatrix. Ou autrement que ce bout de viande qu'elle serait en devenant sa femme.
En s'approchant d'elle, il fut étonnamment anxieux. Pourquoi l'était-il ? Il allait juste l'inviter à un bal et s'il fallait, elle lui répondrait que non, n'est-ce pas ? Il défit sa cravate légèrement, se convainquant mentalement. Allez Lucius, t'es un vrai bonhomme, ça n'est pas la mort hein. Mais en vain. Cela ne suffisait pas.
— Nar... Mademoiselle Black ? fit-il en se râclant la gorge pour se donner un peu plus de courage.
Il tremblait légèrement, la situation était si stupide par Merlin tout puissant.
— Oh. Que de formalités Lucius, dit-elle sur le ton amusé en tournant sa tête vers lui. Je suis déjà au courant pour le bal, lui assène-t-elle totalement indifférente.
Il piqua un fard monumental, la bouche entrouverte. Stupéfait, il recula même d'un pas. Mais ce qui le frappait, c'était cette assurance qu'elle possédait dans la voix. Si sûre d'elle, si provocatrice aussi. Ça le foudroyait, de part et d'autre. Mais soudain, cela lui revint en mémoire. Comment était-elle au courant pour le bal au fait ?
— Comment ça... au courant ? demandait-il en accentuant bien.
— Nos pères m'ont envoyé une missive. Tu sais, les protocoles, la bienséance et... le reste, finit-elle par dire amère.
Et il comprenait qu'elle aussi n'en pouvait plus de ces obligations, de ce devoir dont ils n'avaient rien demandé. Pourtant, pour la première fois, il la trouvait attendrissante. Elle avait un petit quelque chose qui le confortait dans l'idée que même s'il ne parvenait pas à l'aimer, il pourrait en faire une alliée.
— Ça n'est qu'un bal et au-delà du fait que nos pères veulent nous l'imposer, j'aimerais vraiment que tu sois ma cavalière. Après tout, on est tous les deux concernés, autant rendre ça amusant non ?
Elle le regardait, à son tour étonnée. Peut-être était-il différent de ce garçon insouciant et sûr de lui qu'il montrait tout le temps. Parfois arrogant et supérieur. Il aurait pu s'énerver contre elle face à cette tentative de lui tenir tête, mais il n'en fut rien. Alors il l'estimait sans doute, un peu.
— Qu'est-ce que tu en penses ?
— J'accepte, trancha-t-elle sans réfléchir.
— ͼҨͽ —
Le jour du bal l'avait un peu retourné et ne fut qu'une succession improbable d'évènement étrange. Tout d'abord, lors de sa première heure de cours avec le professeur Goldstein. Il était vrai qu'en tant qu'élève, son niveau d'attention demeurait passablement bas. Lucius était malgré tout un homme de terrain, quelqu'un qui aimait agir, plutôt que de se contenter de si peu. Cependant, il lui arrivait d'avoir des pics de compréhension assez élevés. Il saborda (in)volontairement sa propre potion. Le professeur Goldstein avait bien vu sa manœuvre mais préférait taire sa colère, comme habituée à ses nombreuses bêtises au fil des années. Ensuite, il excellait durant le cours de vol avec le professeur Rackharrow. Enfin... presque. Il avait trouvé le moyen de se prendre un cognard dans le bras – sans dommage collatéral, que Merlin l'en garde. Mais il s'était pris deux heures de colle parce qu'il avait également foncé sur un de ses camarades Gryffondors non sans manquer de lui briser les deux jambes. Le professeur Rackharrow, du haut de son un mètre cinquante-deux n'oubliera sans doute jamais le sourire vainqueur qui ornait le visage du jeune homme à cette petite victoire – ni le frisson qui parcourut son échine à l'idée qu'il puisse aimer cette sensation de satisfaction.
Mais lorsqu'il se regarda dans le miroir en fin de journée, en faisant son nœud papillon, il se trouvait... atrocement ridicule. Et il le rata, plusieurs fois. L'agitation intérieure avait laissé place à l'énervement. Il repensait aux mots de son père, à ce qu'il devait faire pour Narcissa. Cette... stupide valse. Cet engagement qui le poursuivrait toute sa vie sans qu'il ne puisse rien n'y faire. Un mariage de convenance, une alliance puissante pour perpétuer une tradition bien plus vieille que le monde presque. C'était l'appréhension même de devoir s'exécuter, en spectacle, devant autant de gens ; c'était ça qui le rendait si... nerveux finalement.
Il sortit de ses pensées lorsque l'alarme retentit dans tout le château. Le bal allait commencer et il était l'heure pour lui d'entrée dans la danse, non sans une certaine crainte de l'absurdité qu'engendrerait la situation.
— ͼҨͽ —
Lucius n'avait prêté d'attention à personne sur son chemin pour y aller. Il se disait que plus vite il irait, plus vite cela serait terminé. Il était focalisé sur Narcissa, qui l'attendait sûrement déjà – et lui qui ne supportait pas d'arriver en retard, il venait de perdre des points. Il manquait décidément à tous ses devoirs.
En entrant dans la grande salle, il pouvait voir Narcissa au loin, dans une robe blanche satinée, dont la traîne ne semblait pas avoir de fin. Ses cheveux attachés en hauteur sur son crâne, elle avait pourtant laissé les mèches en surplus tomber en cascade sur ses épaules nues. Sur le haut de sa tête, elle se permit de mettre une légère couronne de fleurs, suffisamment garnie pour ne pas paraître trop prétentieuse. Elle s'était légèrement maquillée, mais cela n'enlevait rien à son charme. Narcissa possédait le genre de beauté, qui au naturelle, ressortait d'autant plus.
En s'avançant vers elle, il se rendit compte qu'il n'y avait pas de plafond ce soir. Pour le bal d'hiver, le Directeur l'avait changé pour un ciel étoilé, clair, sans nuages. Il était immaculé et l'on pouvait y voir la Lune, opalescente et dominatrice tout là-haut. En se rapprochant de Narcissa, il vit ici et là quelques étoiles filantes qui osaient se montrer. Même au Manoir, il n'en voyait pas d'aussi belles.
— Lucius, je suis contente de te voir.
La voix avenante et doucereuse de Narcissa l'obligea à baisser la tête vers elle. De plus près, elle n'en était que plus divine encore. Il se mit à sourire, nerveusement.
— Oui, j'ai eu... un contretemps. Ce fichu nœud papillon que je ne saurais sans doute jamais faire. Excuse-moi.
D'un geste timide pourtant, elle se permit de lui remettre, sans oser le regarder dans les yeux. Une certaine gêne sans doute, face à leur avenir. Mais elle savait au fond d'elle que ce nœud papillon, elle devrait souvent le faire. Autant prendre le coup de main dès maintenant.
— Voilà, je pense que c'est mieux.
Elle vit son visage surpris et laissa échapper un petit rire amusé.
— Mon père, Lucius. C'est lui qui m'a appris à les faire. J'avais beaucoup de mal il y a encore quelques temps. Mais je crois que je l'ai plutôt bien réussi pour cette fois.
Il trouvait son air malicieux attendrissant. Mais il reprit bien vite ses esprits en se râclant la gorge et en lui tendant son bras, comme un parfait cavalier.
— Pour pallier à mon manque cruel de convenance, accepteriez-vous de m'accorder cette danse miss Black ?
Dans sa logique des choses, Narcissa voulait être celle qui allait l'inviter, comme pour le défier et lui montrer qu'elle était digne de lui. Mais au final, il le fit avec une telle aisance, un tel charisme, qu'elle lui pardonna cet affront.
— Avec plaisir monsieur Malfoy, fit-elle avec un sourire en lui prenant le bras.
Il l'entraîna sans plus attendre au milieu de la piste et passa un de ses bras autour de sa taille, enlaçant son autre main avec la sienne. Il ne quitta pas ses yeux, il ne le pouvait pas. Comme hypnotisé, envoûté par la froideur de ce bleu qu'ils dégageaient. Il y avait quelque chose, une sorte de pureté chez elle qu'il ne voyait chez personne d'autre. Et elle semblait gênée qu'il la voit ainsi, alors elle baissa la tête pour cacher le rouge de ses joues.
— Quelque chose ne va pas ? dit-il soucieux en s'arrêtant. Je sais que je suis un piètre danseur, mais tout de même !
— Non ! Non, répétait-elle de honte. C'est juste que, tu me regardes comme si j'étais belle et ça me touche beaucoup.
Il écarquilla les yeux sous la surprise. Alors c'était comme ça qu'il la voyait avant. Ainsi qu'elle percevait son regard. Ce qui n'était pas totalement faux lorsque l'on savait à quel point il la trouvait si fade. Aujourd'hui, ses yeux ne voyaient plus rien que de la beauté et de la douceur. Une fleur qu'il lui fallait cultiver jusqu'à qu'elle éclot. Une femme, aimante. Une épouse, dévouée. Et comme pour sceller tacitement cette affirmation, il posa son front sur le sien, délicatement en fermant les yeux. Il ne l'aimait pas encore, certes, mais il commençait à l'apprécier à sa juste valeur.
Abraxas avait raison de l'obliger à apprendre à danser la valse, qui plus est, sous le ciel pour décor.
