chapitre 1

Au Dirty Robber, la lumière éblouit mes yeux, et cette musique trop forte me fait presque déjà sentir la bière, glacée, glisser le long de ma gorge.

Maura se colle contre ma poitrine pour passer entre les tables. Autre habitude dangereuse. Je ne sais même plus si je sais encore entrer autrement ici.

Je vois Vince qui éclate de rire.

Frost qui plonge son visage entre ses mains... avant de lui donner un billet de 20 dollars.

"J'ai parié que tu mettrais plus d'une heure sur ce rapport" avoue-t-il dépité.

"Et j'ai parié que Maura saurait te convaincre de partir"

Est-ce que Korsak a vraiment cette tête de vainqueur ? vraiment ?

Je me tourne vers Frankie.

"Est-ce que tu les a laissé parié sur mon libre-arbitre ?"

Mon frère, nerveux, se redresse :

"Hum... Janie..."

Il regarde Maura, qui se dérobe.

"Je vais au bar passer commande..." annonça-t-elle.

J'essaye de me retenir de sourire. J'y arrive peut être d'ailleurs, quand ses yeux croisent les miens.

"Je t'accompagne" glisse Korsak, avant de quasiment courir.

"Tu as parié que je vomirais sur ma première scène de crime !" se défend Frankie.

Je le regarde et je peux voir qu'il n'a toujours pas vraiment digéré cet écart de jugement malheureux.

Oups.

Frost éclate de rire. Et moi aussi parce que j'ai gagné.

"J'ai parié que tu vomirais APRES Barry... "

Frankie essaye d'y réfléchir.

Chez les Rizzoli ce genre de trucs compte.

"Est-ce qu'on pourrait parler d'autre chose hein ? De fleurs ? de sexe ? ... d'Elton John ?"

Frankie se tourne en même temps que moi vers Barry.

Et les rires. Waouh...

Ca fait du bien.

Foutue journée.

Je me retourne vers le bar, en m'installant sur un des tabourets. Et j'ai cette impression ridicule, en plein ventre.

Déjà ?

Je devrais avoir l'habitude pourtant.

Korsak est près de Maura. Et Maura parle à ce conn.. à l'agent Flinn.

A l'agent Flinn. Je souffle.

Nouvelle recrue titulaire des stups, penchée vers elle. Sa main posée sur la chute de ses reins quand il éclate de rire.

Je sais ce qu'il sent. Cette cambrure de gravure de mode, tellement incapable de résumer le début du commencement de Maura Isles. A ça, il manque l'infini multiplié par le QI d'Einstein. Et ce nombre d'or auquel je ne comprends rien, mais qu'elle doit incarner dès qu'elle respire.

La foutue éternité ou presque, quand elle lui parle. Oui, c'est ce qu'il sent juste là, au creux de sa paume.

Je détourne le regard, Martinez me fixe.

"Est-ce que les stups ne pourraient pas se trouver un autre bar ? dis-je à voix haute.

-Jane !"

Je me retourne vers mon frère, qui me regarde avec l'air d'une tragédie grecque .

"Pas de scandale... tu as presque déjà ruiné ma future carrière !"

Où est Maura pour relever les incohérences syntaxiques des autres quand on a besoin d'elle ?

"Frankie, commence Frost, ta future carrière n'est absolument pas ruinée... ça ne peut pas arriver puisqu'elle n'a pas, comment dire, commencé vraiment..."

Je souris.

Ce dialogue risque d'être intéressant.

"Bref, Frank tu es toi mec et tout le monde le sait..."

Belle tentative.

"Essaye d'être le petit frère du héros le plus ingérable de la police de Boston !"

Barry éclate de rire.

"Tu veux être le co-équipier ?

-Hey !" protesté-je.

Frost boit une gorgée de bière.

"De toute façon, Jane n'a vraiment rien contre les stups... elle est juste...JALOUSE"

Boum.

Mon ventre se vrille.

Je dois avoir oublié mon nom l'espace d'une seconde. De respirer ça c'est sûr.

"Qu..Quoi ?"

Barry plonge son regard dans le mien.

"Tu n'as pas arrêté de regarder Flinn toute la journée... je suis sûre que Maura ..." dit-il d'un mouvement de tête vers elle.

"...n'est pas intéressée Jane et si tu lui parles elle ne fera rien tu le sais..."

Je fronce encore les sourcils quand je regarde vers le bar.

"Elle te laissera... champs libre avec lui... si tant est que tu arrêtes d'effrayer ce pauvre homme

-Oh ?"

Soulagement.

Puis réalisation.

"Ewwwwww !"

Est-ce que c'est une blague ?

"L'agent Flinn ? Je préfère encore Martinez, lui au moins ne va pas sur le terrain en pleurant dès qu'il entend le bruit d'une balle !"

Quand je me rends compte de ce que j'ai dis, il est trop tard. Leurs yeux sont déjà ronds comme des billes.

"Hum.. essayé-je...

-Je savais qu'il s'était passé quelque chose entre vous !" me reproche Frankie.

Un repli stratégique. C'est ce qu'il me faut.

Je respire, passe mes mains sur mon visage, puis dans mes cheveux. La journée a été longue.

Magnétiquement, je me tourne vers Maura. Elle, toujours tournée vers lui. Mais à l'instant même où les boissons sont déposées, elle s'excuse poliment et se tourne vers moi.

Dans le brouhaha nos yeux se captent. Et elle avance.

Je lui murmure "merci" lorsqu'elle dépose la pinte en face de moi. Elle me sourit, rapproche son tabouret et s'installe pratiquement dans l'espace entre mes jambes.

Et je peux sentir encore son parfum.

"De quoi vous parliez ? demande-t-elle.

-De Jane et Martinez"

Super.

Maura reste immobile.

Elle boit à son verre sans se retourner. Et je me jette sur le mien.

Une gorgée.

Ce truc doit couler directement du Mont Olympe.

Je lève les yeux.

Ces yeux verts sont maintenant rivés dans les miens.

"Ah oui ?"

"Pas vraiment..."

Sa langue passe sur ses lèvres.

"Je parlais du terrain c'est tout"

Je m'éclaircis la gorge et bois encore.

"Et de quel terrain au juste ?"

J'entends les autres qui se retiennent de rire. Mais peu importe.

A quoi joue-t-elle?

"Celui où j'ai entendu dire que l'agent Flinn se cache et appelle sa mère dès que ça se complique"

Son regard se fronce à la sécheresse de ma remarque. Les questions fusent je peux le voir. Et puis la douceur terrassante avant qu'elle se détourne.

"Tout le monde n'est pas toi Jane" dit-elle presqu'absente.

Elle me regarde encore.

"Ni Flinn ni personne"

A ça elle me sourit peut être, je ne sais pas. Difficile à dire tellement tout passe si vite, sur son visage. Puis elle rejoint la conversation qui vient de naître sur la table.

Elle pose sa main sur mon genoux. Et je ne sais plus grand chose.

Pourquoi je suis énervée au départ.

Pourquoi cette journée était si dure.

A une remarque de Frost, j'éclate de rire. Elle aussi.

Elle parle parfois. Et je me tais le plus souvent. Contemplative sûrement, d'eux et de ma chance quelque part. Qui attend des heures impossibles et quelques bières pour venir me frapper au visage.

Korsak, qui ne choisira jamais de blesser les personnes qu'il aime.

Barry, qui a autant de gentillesse que de courage dans ses veines. Et dans ses yeux.

Mon frère... Frankie... qui ne le sait pas encore mais qui fera tellement moins d'erreurs que moi.

Et Maura...

Maura.

Au bout d'une heure, les autres parlent encore quand elle se penche. Je sens son souffle sur ma peau.

Sa main qui effleure ma cuisse dans son mouvement.

Mon coeur veut sortir de ma poitrine.

Pour les mêmes gestes pourtant, presque à chaque fois.

Elle me regarde, moi, mes yeux et sans doute ma fatigue.

Et elle murmure :

"On rentre ?"

Et déjà, je draine la dernière gorgée de ma bière.

"Je n'arrive pas à croire que tu as lâché des grenouilles dans ces vestiaires..." elle est exaspérée.

En descendant la rue vers la voiture, je maudis Korsak qui n'était pas obligé de raconter TOUS les détails de cette histoire.

"Est-ce que tu sais la gravité potentielle des conséquences de ce genre de geste sur l'écosystème ?"

Nous entrons dans la voiture et j'installe ma ceinture.

"Au match précédent, ils avaient remplacé toutes nos serviettes par des serviettes roses ! Roses Maura ! Je veux dire... est-ce qu'on a l'air de filles ?"

Je m'énerve et je vois son regard plus que dubitatif fixé sur moi. Glisser et peut être se fondre.

J'inspire.

Elle sourit.

"Tu as plus que l'air d'une fille Jane."

Ah oui ? Jusqu'à quel point ?

C'est ce que j'ai envie de répondre. Pour mourir une seconde plus tard, sûrement, j'en ai bien peur.

"Tu sais ce que je veux dire Maur..."

C'est ce que je réponds.

"... Que tu ne risqueras plus de mettre en danger la diversité des espèces animales d'un biotope pour régler une rivalité primaire entre brigades ?"

Je démarre.

"Non... la prochaine fois... je trouverai bien un cheval dans les environs et je galoperai avec lui, complètement nue, au milieu du match... "

Elle éclate de rire.

Je n'arrive pas à croire qu'elle ait fait ça un jour. Que se serait-il passé si j'avais pu la voir ?

J'aurais perdu la vue.

" Je pense que vous, Détective Rizzoli, cherchez à refaire le buzz sur youtube...

-Tu ne ferai pas ça ?!" dis-je choquée.

Elle rit un peu.

"Non Jane, je pense que filmer serait la dernière chose qui me viendrait à l'esprit"

1..

2..

3...

4...

5 secondes de silence.

Elle devrait arrêter de faire ça.

Je souris, tourne à gauche à l'angle de Bradley.

"De toute façon... vue ma chance je suis sûre que je finirai sur un poney"

Elle rit encore et la nuit qui nous entoure envahit soudainement l'habitacle. De ce calme un peu effrayant quand nous sommes seules. Parfois j'ai l'impression qu'il tremble.

Je conduis jusqu'à Baycon Hill.

Une fois arrivée je me demande si je ne devrais pas rentrer chez moi.

Mais elle m'attend, et lorsqu'elle marche jusqu'à sa porte, seulement quelques centimètres nous séparent.

Cette proximité me fait réfléchir, toujours. Surtout lorsque ses doigts effleurent les miens, comme ce soir.

A ce que ça ferait, de poser mes lèvres sur sa nuque doucement, pendant qu'elle ouvre.

Ma main sur sa taille, qui glisserait sur ses courbes.

Mon souffle sur sa peau. Et moi qui me perdrait dans sa douceur. Ivre d'elle.

Je me mets à cette place de ceux qui l'ont déjà suivie. Comme moi, là tout de suite. Et déjà vue tourner la clefs dans la serrure. Debout dans l'embrasure. A ce même endroit.

Qu'ont-ils cru trouver derrière ce seuil ?

Je souris. Je sais.

Maura.

Elle. Cette femme qui me regarde étrangement parce que je n'avance pas.

Et je la suis.

Qu'ont-ils cru trouver en marchant dans mes pas ?

Elle se retourne vers moi, ses yeux verts fabuleux. Et ce visage à peine marqué par 24h d'enfer.

Qu'ont-ils pu lire dans ce sourire ?

Qu'ont-ils pu attendre de ces lèvres ?

Iconiquement, elle m'observe.

Elle ne dit rien. Et moi non plus, puisque j'imagine.

"Il faut que tu te reposes tu as besoin de dormir... Bonne nuit, Jane"

Elle murmure, me dépose un baiser sur la joue, effleure mon bras et se retourne.

Qu'ont-ils pu ressentir en la suivant dans ce couloir. Jusqu'à sa chambre ?

Immobile je ferme les yeux.

Qu'est-ce que ça ferait hein ?

Et je les rouvre.

Stop.

J'ai besoin d'une douche.

Et, oui de dormir.

Dans la chambre d'ami.