Fureur

Je vivais autrefois dans un petit village prospère à Ishbal. Le climat était assez rude, c'était une région de pierre et de sable, l'air était sec mais nous étions habitués à la chaleur permanente. La petite communauté n'était pas dans le besoin : la nourriture était abondante, le commerce florissant, les relations avec les autres communautés amicales. Bref, tout était pour le mieux. J'avais une famille et des amis que je chérissais par-dessus tout. Mais tout ce qui est beau à une fin. Comme il y a la création, il y a aussi la destruction.

Tout a commencé avec l'assassinat d'un enfant Ishbal par un soldat. A partir de là, les évènements nous ont emporté dans une spirale infernale. Nous sommes entrés en guerre avec Amestris. Nous étions un peuple guerrier, courageux et résistant, et nous pensions avoir une chance en combattant contre eux. Nous avions tort. Les alchimistes d'Etat ont décimé mon peuple. Ces chiens ! Munis de leurs connaissances, ils ont tout détruit sur leur passage. Là où ils passaient, on ne retrouvait que misère et désespoir. Ces soldats aux uniformes droits et formels, ces visages impassibles. Je les haïssais et je les hais toujours.

Mon frère avait été corrompu par l'hérésie qu'était l'alchimie. Il l'appelait élixirologie. Balivernes ! Peu importait le nom qu'on lui donnait, c'était à l'encontre des préceptes d'Ishbala. Je les ai vu, ces camarades convaincus par la possibilité de rivaliser avec les alchimistes d'Etat. Je les ai vu s'imbiber d'un désir de vengeance, leur regard assoiffé par le sang. Je les ai vu boire la haine, absorbant ce poison pernicieux qui s'insinuait dans leurs âmes. Pauvres fous.

Ils sont morts tout comme mon frère. Tués par l'alchimiste écarlate : Kimblee. Je me rappellerai toujours son air dément, son sourire carnassier et son regard féroce. Mon frère avait de nobles intentions, j'en suis conscient. Il croyait qu'il pouvait rapprocher les peuples, les amener à une meilleure compréhension mutuelle. Mais ça ne l'a pas sauvé devant les explosions dévastatrices de son tueur. Ca n'avait sauvé personne. En revanche, ma vie avait été préservée.

Quand je me suis réveillé, on m'avait soigné mais j'avais tout perdu. Mon frère avait sacrifié sa vie pour la mienne. J'avais aussi hérité d'un lugubre présent : son bras, tatoué de ses symboles étranges, ces runes alchimiques. Un instant, j'ai cru que peut-être, par quelque coup du destin, il avait survécu. Mais ce n'était que son bras. C'était une malédiction que je devais porter. Et elle était liée à moi, me rappelant incessamment la mort de mon frère.

Le souvenir était tellement vif, tellement douloureux que je ne pensais pas pouvoir en supporter davantage. C'était le déversement enragé d'émotions, toutes plus emmêlées et violentes les unes que les autres. Je perdis le contrôle de mes actions et devint une bête aliénée. Folie et démence sont des qualificatifs qui auraient pû me dépeindre à ce moment-là. Ce mal, cette affliction m'avait écrasée de tout son poids faisant de moi une créature du démon. Empoignant un scalpel ou je ne sais quelle arme tranchante, je tuais. Je pris la vie à ceux qui me l'avaient rendu. Peut-être est-ce l'un des seuls actes que je regrettais. Mais, c'était la volonté d'Ishbala, c'était ainsi, et peu importait les regrets, le mal était fait. J'effaçais autant que faire se peut cet acte sanglant, et l'enfermais au plus profond de ma conscience.

Je suis parti de ce dispensaire de fortune, sans un regard en arrière. J'avais du laisser une scène macabre mais je n'y pensais pas. Mon esprit était toujours embrumé, je crois. Je ne sais pas ce qui m'a donné la force de marcher, mais je continuais mon chemin sans savoir où j'allais. Pourtant, je crois que je saignais abondamment, mes blessures s'étant rouvertes. Une douleur lancinante parcourait chaque cellule de mon bras, mais je fis avec. Inconsciemment, j'avais emporté le manuscrit que mon frère m'avait confié avant de rejoindre le royaume des défunts. J'étais comme possédé. Si j'avais eu la pleine conscience de mon être, je n'aurais peut-être pas eu la force de vivre à ce moment là.

J'arrivais au sommet d'une plaine et ce que je ne vit que les restes de ma terre sacrée. Le village où j'avais vécu des années durant, n'était plus que décombres poussiéreuses. C'était un spectacle de désolation. Des cratères signaient le passage des alchimistes, animaux infernaux artisans de ruines. Le silence imposait son règne d'une manière sinistre. L'air était lourd et il véhiculait une odeur nauséabonde. Je me rappelle avoir poussé un grand cri, un cri de colère et d'impuissance, un cri de douleur et de tristesse. Je me déchargeai autant que je le pouvais, de toutes ces émotions refoulées, celles que je n'avais pu exorciser par mon précédent acte de barbarie.

Ce hurlement ne suffit cependant pas à me tranquilliser. Mais il m'avait éclairci les idées. Tout paraissait plus limpide. J'avais l'impression de m'être trouvé dans une étrange torpeur, et la contemplation du carnage avait comme dissipée la brume qui m'emprisonnait. Je me débarrassais des sentiments superflus. Mon visage torturé par la tristesse se fondit en un masque furibond. Un but apparaissait face à moi, émergeant à l'horizon tel un navire de foi. Cet objectif allait être désormais, ma ligne droite, celle que je m'efforce toujours de suivre actuellement, en démolissant avec hargne tous les obstacles qui parsemaient mon long voyage.

La vengeance. Il ne me restait plus que cela. C'était, et ça l'est encore, la seule chose qui me permettait de rester en ce monde. Celle que je me devais d'accomplir. C'était ma tache, une tache divine confiée par Ishbala. Je devais punir les criminels de la guerre. Eux qui vivaient avec désinvolture, fiers de leurs actes héroïques qui n'étaient que sauvagerie. Ils se complaisaient dans leur importance, alchimistes d'Etat, étendant leur influence, jouissant d'une vie que nous, Ishbals, avions perdu.

Qu'importe que je doive me transformer en un monstre déversant sur ma route ce liquide pourpre qui coulait dans chaque être. J'accomplirai ce qu'il faudrait faire, je n'hésiterai pas, je ne laisserai pas le doute s'insinuer en moi. Ils doivent être punis. Ils doivent subir ma colère, celle de mon peuple. Ils seront l'exutoire de la fureur des Ishbals. Leur misérable vie doit s'achever. Ce monde doit être délesté des ces âmes impures, perverties par le démon.

Il n'y aura aucune pitié.