Chapitre II


Le lendemain, QG de Chronos.

« Pourquoi n'as-tu pas attendu ? »

Sephiria releva la tête, étonnée par le ton passablement énervé de son adjoint. Ce n'était pas tellement son genre de laisser place à une émotion quelconque dans son comportement.

« Ils ont dit que c'était pressé.

- Pressé au point de ne pas attendre jusqu'à aujourd'hui ?

- Je ne pensais pas que tu pourrais te libérer si vite, et les autres étaient tous en mission, ou de l'autre côté de la planète…

- Tu aurais dû attendre un jour ou deux, le temps de faire des recherches approfondies… Tu imagines s'ils avaient été armés plus que prévu, ou je ne sais quoi ? »

Tu ne crois pas si bien dire, pensa Sephiria. Mais jamais elle n'avouerait qu'elle avait failli se prendre une balle.

Belzé fixait la jeune femme, ses yeux trahissant un mélange de colère et de soulagement. Sephiria ne dit rien, mais détourna légèrement le regard. Elle n'aimait pas entendre crier, cela venait certainement de traumatismes enfantins. Ceux qui l'avaient élevée avaient le devoir de faire d'elle quelqu'un de dur, et en général les cris accompagnaient les coups. La jeune femme réprima un frisson à ces souvenirs.

« Navré. »

La voix de Belzé avait retrouvé son timbre neutre, et ses yeux leur expression calme. S'excusait-il parce qu'il n'avait pas de reproche à lui faire, étant seulement adjoint, ou plus comme un ami parce qu'il sentait qu'il lui avait fait mal ?

« Ce n'est pas grave, murmura-t-elle. Tu as raison, j'aurais dû attendre, mais ils m'ont dit de faire au plus vite. »

Il y avait toujours une sorte de crainte dans sa manière de nommer les Anciens. Belzé soupira et se détourna vers la fenêtre. Le soleil brillait et la rue était plus animée que d'habitude.

« Tu as rédigé ton rapport ce matin, alors ?

- Oui.

- Donc, on est là, tous les deux, sans rien avoir à faire ? »

Etonnée, Sephiria interrogea l'homme du regard. Que voulait-il dire ? Mais Belzé ne dit rien, conformément à ses habitudes.

« Je suis désolée de t'avoir fait venir pour rien.

- Ne t'excuse pas. Je n'ai rien interrompu d'important. »

A nouveau, il y eut un silence. Un dialogue d'idiots, pensa Belzé. Je me suis fait du souci pour elle, et à présent je la fais culpabiliser. Quel imbécile ! Pourquoi je ne trouve jamais rien d'intéressant à lui dire ?

« Belzé ?

- Hum. »

Se méprenant sur le silence de son compagnon, Sephiria crut qu'il était fâché et ne s'en sentit que plus mal : Belzé était le seul ami qu'elle avait. Déjà que tu n'es pas très jolie, si en plus tu deviens bête… se dit-elle. Elle voulut renouveler ses excuses, mais son collègue se retourna et prononça des paroles assez surprenantes de sa part.

« Je suis venu rapidement car j'étais inquiet pour toi.

- Pour… Pour moi ? répéta Sephiria, ahurie.

- Ce gang, « Red Vice », utilisait souvent des explosifs dans leurs actes terroristes. Or, tu avais à traverser tous les bâtiments, c'est bien cela ? Se trouver entre quatre murs qui s'écroulent est dangereux. A deux, nous allons plus vite, donc il y a moins de chance pour que tout s'effondre avant notre passage. »

Pendant que Belzé parlait, Sephiria le regardait avec des yeux agrandis par la surprise. Depuis quand entrait-il dans les fonctions des Numbers de s'inquiéter pour les autres ?

« Mais… Je peux me débrouiller… Quand même, on est là pour ça…

- Sephiria.

- Oui ? »

Un peu inquiète par le ton soudain grave de son ami, la jeune femme ne sut comment réagir. Devait-elle repousser cette conversation ? Elle avait un étrange pressentiment.

« Ecoute, je vais être franc. Chronos, c'est bien joli, mais ce n'est pas le plus important dans la vie. Non, écoute-moi, s'il te plait, dit-il en voyant que Sephiria allait dire quelque chose. Et la chose qui compte le plus, pour un être humain, c'est de trouver l'autre être qui lui correspond.

- L'être qui correspond… à un autre… ? La jeune femme ne semblait pas comprendre.

- Plus généralement, on appelle cela l'amour.

- Nous ne sommes pas fait pour ça, murmura Sephiria, troublée par le tour que prenait la conversation.

- Tu crois cela ? »

La n°I se rappela de ce qu'on lui avait toujours dit : « Tu n'es pas là pour aimer. Tu es là pour apporter la mort autour de toi, tu es la mort au service de Chronos. Tu élimines ceux qu'on te dit de supprimer. » Elle devait s'en tenir à cette vision du monde.

« Nous sommes des assassins, Belzé… Pas des humains…

- Nous sommes des humains, Sephiria, la reprit le n°II. Différents des autres, certes. Mais il y a quelque chose que nous avons tous : le cœur.

- Le cœur… ?

- Tu te demandes pourquoi je te dis tout ça ? »

Sephiria l'interrogea du regard, l'esprit embrouillé. C'était la première fois qu'on lui parlait d'amour, et elle se sentait complètement désarmée. Laisser voir sa vulnérabilité n'était pas dans ses habitudes, elle montrait toujours une certaine retenue dans son comportement.

Belzé se pencha vers elle, et sa voix se fit plus douce.

« Je te dis ça parce que depuis que je te connais, je ne vois plus les choses sous le même angle. Je me moquais de la mort, je redoute la tienne. Chronos ne me convient plus, je veux autre chose, je veux… »

D'un geste un peu gauche, il tendit la main vers le visage de la jeune femme, qui se laissa faire, trop étonnée pour réagir.

« Tu n'as jamais ressenti quelque chose de spécial pour quelqu'un ? C'est ça que j'éprouve pour toi, je voudrais… »

A nouveau, Belzé hésita. Il s'était rapproché de Sephiria, qui le regardait d'un air perdu et un peu effrayé. Leurs deux souffles se mêlaient et il captura doucement ses lèvres entrouvertes en un baiser léger et très doux.

« Je t'aime, Sephiria… Tu comprends ? Il n'y a que toi qui compte désormais, pour moi. Les Anciens nous exploitent et j'en ai pris conscience grâce à toi… Parce que je t'aime, parce que je vois à quel point on leur consacre tout notre temps sans obtenir autre chose que d'autres ordres, d'autres missions où notre vie est encore mise en jeu… »

Sephiria secouait la tête, refusant d'admettre ce qu'elle entendait. Brusquement, elle s'éloigna et murmura : « Non, non, ce n'est pas possible. On n'est pas fait… On doit… Chronos… ». Puis, essayant de forcer le ton de sa voix, elle reprit : « Non, je ne veux pas ! Tu entends, il ne doit y avoir que Chronos… »

Belzé la regarda. Elle était bouleversée, elle n'avait visiblement pas l'habitude qu'on lui tienne de pareils discours. A regret, il comprit qu'il ferait mieux de partir et de la laisser réfléchir.

Il laissa Sephiria troublée par les paroles qu'elle venait d'entendre, et par ses propres sentiments qui lui laissaient l'esprit et le cœur confus.