Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !

Suna, merci beaucoup pour ton message ! J'espère que la suite te plaira tout autant. ^^


CHAPITRE II

« Lalihooo ! Alors, comment est-ce que vous me trouvez ? »

Un air de fierté rayonnante peint sur le visage, Shuichi fit un tour rapide sur lui-même pour se faire admirer. Certes, il avait de l'allure dans sa tenue immaculée de cuisinier, la toque assortie posée bien droit sur sa chevelure rose. Cependant, s'il avait fière apparence, ni Hiroshi ni Suguru ne pensaient que son ramage – ou plutôt ses talents en cuisine – se rapportait à son plumage.

« Ça te va vraiment très bien, Shu, déclara cependant le guitariste avec un enthousiasme tiède.

- Oui, hein ? Aujourd'hui, Shindo abandonne son micro pour se mettre aux fourneaux ! Je vais vous préparer un festin pour midi ! »

À l'autre bout de la petite pièce, Suguru n'eut même pas le cœur de relever c'est d'un regard abattu qu'il observait son reflet dans le miroir en pied fixé sur tout un pan de mur de la loge, et ledit reflet n'avait pas grand-chose de flatteur. Il n'avait jamais été sportif, en premier lieu, et la tenue de moniteur de gymnastique qu'il portait en cet instant – un tee-shirt jaune citron et un large short bleu – mettait avant tout en relief son manque patent de musculature et la pâleur laiteuse de sa peau. Nul besoin d'être un athlète de haut niveau pour jouer du piano, que diable ! Mais pour le coup, il se trouvait totalement ridicule.

« Ne fais pas cette tête, Fujisaki, intervint Hiroshi, l'arrachant à sa triste contemplation. Je suis certain que tu vas t'en sortir. Et puis, ce n'est qu'un jeu, je parie qu'on va bien s'amuser. »

Lui était revêtu d'un pantalon bleu ciel et d'une blouse blanche qui lui donnaient l'air d'un laborantin. Soins du corps et aromathérapie au moins, il n'allait pas avoir à gesticuler toute la journée comme un imbécile pour entretenir la forme de pseudo oisifs !

« Je n'en suis pas aussi persuadé que vous, monsieur Nakano », marmonna-t-il en ramassant une pochette plastifiée qui contenait son programme pour la journée.

Les Bad Luck, ainsi que les sept autres participants à Tropical Hotel Paradise, étaient à nouveau réunis au Grey Mountain Hotel pour un jour d'essai en « conditions réelles » après la journée de formation préalable, ils allaient à présent mettre à l'épreuve leurs nouvelles compétences auprès d'une véritable clientèle – des figurants en l'occurrence – afin de voir s'ils étaient en mesure de se débrouiller seuls le moment venu.

On toqua à la porte et une jeune femme annonça qu'ils étaient attendus dans le hall de l'hôtel. Sortant de la loge, ils virent que les Bloody Jezabel étaient là, elles aussi en tenue « de travail ». Ils échangèrent des saluts polis, à l'exception de Nana qui éclata de rire à la vue de Suguru.

« Waouh ! Ma parole, mais quel athlète ! s'écria-t-elle en plaquant une main sur son cœur, l'air énamouré. Je m'étais toujours doutée que tu étais bien gaulé, Fujisaki, mais pas à ce point ! »

Le garçon lui renvoya un regard furibond mais ne répondit rien. La chanteuse des Bloody Jezabel était connue dans le milieu pour ses provocations imbéciles et il n'avait pas envie de se prendre le bec avec elle de bon matin. De plus, constata-t-il avec un petit pincement au cœur, cette idiote portait elle aussi une tenue de sport quasiment identique à la sienne, mais elle lui allait bien. Les autres filles aussi arboraient des vêtements dans lesquels elles semblaient à l'aise, ou du moins qui ne leur donnait pas un air complètement ridicule. Fumie Yamaguchi, son alter ego au clavier, portait même un élégant yukata fleuri dont les tons mauves mettaient en valeur sa chevelure roux clair relevée en chignon. N'y avait-il donc que lui, dans cette mauvaise troupe, à avoir l'air d'une crevette anémique ?

« Allez, Nana, ne te moque pas », intervint Yukari Honda, préposée au service de salle, sobrement habillée d'une jupe noire et d'un chemisier blanc mais elle avait défait les deux premiers boutons de sa chemise, et ce qu'on apercevait entre les pans de tissu immaculé était proprement appétissant. « Même si c'est vrai qu'il n'a pas grand-chose en commun avec une armoire à glace. À vrai dire, ce serait plutôt… un petit guéridon. »

Les deux filles pouffèrent de concert, mais avant que Suguru, exaspéré, n'ait le temps de dire quoi que ce soit, la porte de la loge de Chisei Miyamoto s'ouvrit et tous les regards convergèrent dans sa direction. C'était avec un garçon qu'ils s'étaient exercés la veille mais à présent, c'est une jolie soubrette qui se tenait devant eux, revêtue d'un uniforme gris perle. La parité entre les candidats semblait tout à coup compromise, car n'y avait-il pas maintenant six filles (dont une peut-être seulement en apparence) et quatre garçons ?

DJ Froïde les rejoignit à son tour, et avant que ne se déclare une polémique, tous rallièrent le hall de l'hôtel où attendaient Yazuru Oga et quelques membres de l'équipe technique.

« Bienvenue à tous, les accueillit l'assistant de production. J'espère que vous avez passé une bonne nuit et que vous êtes en forme, car aujourd'hui on passe aux choses sérieuses. Mais avant cela, laissez-moi vous présenter à vos clients d'un jour ! »

Le hall de la réception donnait, à droite, sur un salon cossu percé de baies vitrées. À l'intérieur étaient réunies un peu plus de vingt personnes de tous âges, dont des enfants, qui discutaient par petits groupes en buvant du thé ou du café.

« Voici donc vos clients. Ce sont tous des figurants mais ils ne font pas partie de notre personnel, ils vont donc se comporter comme de véritables vacanciers pour cette journée d'essai. Maintenant, assez discuté. Que chacun rejoigne son poste, et à 8h30 précises, soyez prêts à accueillir les clients du Tropical Hotel Paradise ! »

Fumie Yamaguchi se précipita aussitôt derrière le long bureau en bois clair et s'efforça d'adopter une attitude à la fois professionnelle et détendue, tout en gardant un œil sur ses notes. Ses camarades se dispersèrent dans les différents secteurs de l'hôtel en fonction de leur affectation. L'air confiant et assuré, Shuichi prit possession de la cuisine, suivi par Yukari qui, en dehors du service, était chargée d'assister l'aspirant maître queux.

« Ça va être marrant, non ? déclara-t-il en couvant d'un regard de fierté les installations rutilantes qui l'entouraient. Ça change un peu des émissions musicales, ça évite la routine. »

Yukari le toisa d'un air dubitatif tout en tripotant le troisième bouton de son chemisier.

« À mon avis, d'ici ce soir, tu chanteras sur un tout autre ton. Bon… alors, il faut faire quoi, déjà ? Mince, je ne sais plus où j'ai mis ma fiche. Bouge pas, je vais la chercher ! »

Comme elle s'en retournait vers la partie de l'hôtel provisoirement réservée aux candidats, elle tomba sur Hiroshi qui allait prendre ses quartiers dans le secteur dédié à la détente et aux soins du corps.

« Alors, docteur Nakano ? Prêt à faire des merveilles de vos doigts sur les corps de vos clientes ? ronronna-t-elle avec un petit sourire suggestif. C'est que ça te va bien cette blouse… Tu as l'air d'un vrai médecin.

- Tu n'es pas censée aider Shuichi en cuisine ? D'ailleurs, pour notre bien à tous et celui des clients, je te conseille de le surveiller de très près si tu ne veux pas finir aux urgences pour cause d'intoxication alimentaire. Et je ne dis pas ça juste pour me débarrasser de toi.

- Fais-moi visiter ton cabinet, roucoula la nymphette, ignorant la gentille rebuffade. Je suis certaine qu'on y trouve plein d'installations pour faire des choses sympathiques…

- Ça, je n'en doute pas, déclara posément Hiroshi. Mais comme tu l'as sans doute oublié, on y trouve aussi des caméras, alors… pour les choses sympathiques, ce sera plus tard »

Avec un petit rire, il reprit sa route et Yukari haussa les épaules avant de poursuivre son chemin. Alors qu'elle atteignait l'aile réservée aux candidats – théoriquement interdite d'accès en journée – elle aperçut la haute silhouette de DJ Froïde disparaître à l'angle d'un couloir. Il était chargé des tâches de blanchisserie, et à part trier et laver des paquets de linge, il allait sans doute s'ennuyer à mourir dans le trou où il était enfermé, songea la jeune fille. Être serveuse, au moins, lui permettait de voir du monde. Elle eut tôt fait de récupérer son mémo dans sa loge et regagna la cuisine en trottinant.

Pendant ce temps, les « clients » avaient investi les lieux et se pressaient devant l'accueil où Fumie prenait les inscriptions. Tout avait paru tellement simple la veille, au cours de l'entraînement ! Là, il lui semblait avoir tout oublié. Que n'aurait-elle pas donné pour être à la place de Miki ou Mao ! Ou même de Yukari. Encore que dresser les plans de table et prendre les commandes paraissaient aussi être des tâches redoutables quand on était, comme elle, affreusement désorganisée. Pourquoi avait-il fallu aussi qu'on lui confie les clefs de la gestion financière, attendu qu'elle paniquait devant une addition ?

« Madame et monsieur Suzuki, c'est ça ? Heu… chambre 14. Grey mountain, heu… Tropical Hotel Paradise propose de nombreux services, voici un petit dépliant pour vous informer. Si vous souhaitez vous inscrire à une activité, merci de le faire au moins une demi-journée à l'avance… Pardon ? Ah oui, votre clef. Passez un agréable séjour ! Bonjour, madame… »

Pour cette journée d'essai, il s'agissait avant toute chose de mettre en pratique le savoir-faire tout nouvellement acquis des candidats. Quelques instants plus tard, leurs valises posées, les clients s'étaient répartis dans les différents services de l'hôtel. Le temps était radieux, et si quelques personnes s'étaient installées sur des transats, au bord de la piscine, d'autres avaient mieux à faire que « bronzer idiot ». C'étaient ce qu'expliquaient trois jeunes femmes, dont une assez enrobée, et un homme aux pectoraux saillants qui présentait un début de calvitie, à un Suguru glacé d'effroi au milieu de sa salle de sport dernier cri.

« Une petite séance de mise en forme avant un passage par le jacuzzi, c'est l'idéal, expliquait la cliente rondouillarde avec l'assurance d'une femme d'expérience. Rien de violent pour commencer, n'est-ce pas jeune homme ? Qu'avez-vous à nous proposer pour aujourd'hui ?

- Je… » La voix de Suguru s'étrangla dans sa gorge et il jeta un coup d'œil éperdu aux machines rutilantes qui l'entouraient, en une tentative désespérée pour trouver l'inspiration. Tout ce qu'il s'était efforcé de mémoriser sur sa nouvelle fonction paraissait s'être totalement effacé de son cerveau.

« Heu… pour commencer en douceur… un peu de stretching ? proposa-t-il, extirpant avec douleur ce mot de sa mémoire sans parvenir à se rappeler à quoi exactement il se rapportait.

- Pourquoi pas ? Mais ensuite, j'aimerais quelque chose d'un peu plus tonique. Du step, par exemple ?

- Oui, si vous voulez ! Heu, ne bougez pas, je… je dois mettre la musique pour le cours. »

Le garçon se précipita vers le minuscule local qui faisait office de régie – à peine plus grand qu'un placard – et inséra un CD au hasard dans la platine. Tandis qu'une version remixée de Dance in the dark, de Lady Gaga, retentissait dans les enceintes, il s'empara de son mémo et en balaya désespérément le contenu, à la recherche du déclic qui lui permettait au moins de figurer de manière honnête tout au long de cette horrible journée. Des silhouettes schématisées ravivèrent en lui un vague souvenir et il s'empara frénétiquement de la fiche : stretching ! C'était bien ça. Quelques mouvements de Tai-chi lui revinrent en mémoire, le souvenir confus d'un enchaînement de gestes et de pas. Il n'était peut-être pas sauvé, mais il pouvait faire illusion. Peut-être.

Prenant une profonde inspiration, il repassa dans la salle où attendaient ses « élèves ».

Pendant ce temps, non loin de là, Nana Ito expérimentait une tout autre forme de désarroi.

Dès le début de sa carrière, la jeune fille s'était forgé une réputation de personne mordante et désagréable, qui n'aimait pas grand monde et ne se privait pas de le dire bien haut. Comme elle l'avait affirmé avec véhémence, elle ne supportait pas les enfants mais jusqu'à présent, elle avait toujours résolu le problème en faisant en sorte de ne pas s'approcher d'eux de trop près qu'il s'agisse de gamins de son entourage ou de gosses lambda, elle les avait toujours fuis comme la peste. Cette fois, cependant, pas moyen de s'esquiver. On lui avait collé cinq – cinq ! – morveux dans les pattes, dont deux têtes à claques d'une douzaine d'années, et elle ne savait absolument pas quoi faire d'eux – les noyer dans la piscine ou les pousser du haut d'un balcon étant formellement exclu. Tout ce dont elle était capable, en cet instant, était de braquer sur eux un regard qui se voulait intimidant.

« Alors ? Qu'est-ce qu'on fait ? s'enquit l'aînée du petit groupe, une fillette blonde presque aussi mal embouchée que leur monitrice. On va pas passer la journée plantés ici !

- Ouais, c'est nul, renchérit un garçon d'à peu près son âge. J'avais dit à mes parents de ne pas passer dans ce jeu pourri. On aurait dû aller à Odaiba, là-bas, au moins, les monos y z'ont pas une sale tête. »

Nana serra les poings, réfrénant une envie de gifle. L'essentiel, avec ces petits yôkai,était de ne pas répondre aux provocations. Délaissant les deux plus grands, elle se retourna vers les plus jeunes avec un sourire contraint.

« Et vous, qu'est-ce que vous avez envie de faire, hein ? Dites-moi.

- Tu peux nous apprendre la danse de Koki le Tanuki ? s'enquit timidement un petit garçon joufflu.

- Koki… ? Qu'est-ce que c'est que ce machin ? Jamais entendu parler.

- Moi je connais ! intervint une fillette d'une voix flûtée. Il faut faire comme ça, je vais te montrer. »

Sous les yeux stupéfaits de Nana, elle leva les bras au-dessus de sa tête et se mit à tourner sur elle-même en sautillant et chantant :

« Je m'appelle Koki, et je suis ton meilleur ami. Bonjour, bonjour les…

- C'est bon, c'est bon, l'interrompit vivement la jeune fille. J'ai compris. Mais, non, on ne va pas faire ça. Par contre, je peux vous apprendre une chanson des Bloody Jezabel, si vous voulez.

- Pfff, c'est naze les Bloody Jezabel, lâcha la blondinette d'un air blasé, les yeux rivés à son smartphone. C'est vraiment pour les vieux. Les Mystic Today sont beaucoup mieux.

- C'est clair, approuva son camarade. Et Maya Monday, elle est carrément mieux que Nana Ito », acheva-t-il avec impertinence. Offensée, la concernée se hérissa.

« Hé ! Tu sais à qui tu parles là, minus ? siffla-t-elle.

- Oui. Une animatrice complètement nulle et qui est jalouse de Maya Monday », répondit le garçon avec une téméraire arrogance. Il n'eut pas le temps d'en dire plus car Nana le saisit par le col de son tee-shirt, le souleva d'une saccade et amena son visage à hauteur du sien.

« Qu'est-ce que tu viens de dire, petit morveux ? C'est qui que tu traites de nulle ?

- Repose-moi, sorcière ! » cria le garçon en balançant de toutes ses forces un coup de pied dans le genou de la chanteuse qui laissa échapper un glapissement de douleur mais ne relâcha pas son étreinte. Au contraire, les dents serrées et les traits contractés par la rage, elle plaqua l'insolent contre un mur tout proche et lui compressa la trachée de son avant-bras.

« Mais ça va pas ! Lâchez-le ! » hurla la petite blonde, affolée. Les trois autres enfants fondirent en larmes, terrorisés.

« Tu vas regretter de m'avoir parlé de cette manière, espèce de petit demeuré, siffla Nana d'un ton furieux. Alors tu vas commencer par t'excuser, et tu auras de la chance si je ne te fais pas nettoyer tout le sol du patio avec la langue ! »

Heureusement pour lui, des membres de l'équipe technique se précipitèrent à la rescousse du malheureux garçon et le conduisirent, secoué de sanglots, jusqu'à un poste de secours. Nana, quant à elle, se fit passer un terrible savon par son manager qui se confondit ensuite en excuses devant Yazuru Oga, jurant qu'une chose pareille ne se reproduirait plus. C'est donc de très méchante humeur que la chanteuse regagna sa loge, pour y subir un nouveau sermon long et pénible sur les ennuis judiciaires qui lui pendaient au nez s'il devait y avoir une prochaine incartade.

L'heure du déjeuner arriva comme un profond soulagement pour tous les candidats de Tropical Hotel Paradise.

Tous, sauf deux.

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A priori, les choses auraient dû être assez simples pour Shuichi et Yukari. S'agissant d'une restauration d'auberge, le menu était unique en outre, une seule personne n'aurait en aucun cas pu préparer une dizaine de plats différents. Le menu qui avait été décidé par la production se composait donc de soupe miso, de yakibuta accompagné de riz gohan et en dessert, de fruits frais préparés en salade. Somme toute, une entrée en matière abordable. Après un rapide tour de la cuisine, Shuichi avait investi les lieux comme s'il avait fait ça toute sa vie.

« Qu'on cuisine pour un ou pour trente, c'est pareil ! déclara-t-il d'un ton confiant, brandissant une louche. En plus, ça m'est déjà arrivé de préparer à manger pour mon homme. Tu connais l'écrivain Eiri Yuki ? En même temps, qui ne le connaît pas ? C'est lui, mon homme. On fait vraiment un beau couple, y'a pas à dire. »

Juchée sur une paillasse immaculée, Yukari se limait consciencieusement les ongles sans accorder la moindre attention à son fonction principale était de servir et elle était bien décidée à y coller. Shindo n'avait qu'à se débrouiller tout seul, vu qu'il paraissait si doué.

En plus des repas des clients, ils étaient chargés de ceux de leurs collègues – et des leurs – qui s'échelonnaient en fonction de leurs plannings. DJ Froïde fut le premier à rejoindre la cuisine, vers 11h30. Il n'avait même pas pris le temps de se changer. Avec un profond soupir, il se laissa tomber lourdement sur une chaise.

« Maintenant, je comprends pourquoi j'achète des fringues au tissu infroissable… Les machines, c'est facile à faire mais se taper le linge dégueu des autres, yerk. J'ai trop la dalle, dit-il en portant la main à son estomac qui gargouillait. Tu as préparé quoi ? demanda-t-il à Shuichi.

- Rien pour le moment, j'ai trop le temps !

- Il est quand même onze heures et demie, tu devrais t'y mettre, conseilla Yukari, examinant sa manucure d'un œil critique.

- Vous n'êtes que des rabat-joie. Très bien, je m'y mets, mais si c'est froid, ce sera de votre faute, alors ne venez pas vous plaindre. » Le chanteur de Bad Luck rajusta sa toque sur sa tignasse rose et s'empara d'une fiche plastifiée. « Bon… faire chauffer l'huile dans une casserole sur feu moyen, lut-il tout haut. Ajouter l'ail et les oignons et faire revenir à feu doux. Trop fastoche. »

Il plaça deux grandes marmites sur les plaques de cuisson et y versa une bonne quantité d'huile.

« Mais pourquoi est-ce qu'il met de l'huile d'olive ? s'effara DJ Froïde, pourtant peu calé en cuisine.

- Yuki en met toujours pour préparer son poisson à la framboise et c'est délicieux, alors j'en mets aussi, expliqua Shuichi avec assurance. Vous savez que Yuki est un as en cuisine ? Française, italienne, japonaise bien sûr, il sait tout faire et il m'a donné des cours. Bon, ajouter le gingembre, les carottes et les champignons. Laisser cuire de cinq à dix minutes jusqu'à ce que les légumes soient tendres. » Il sortit les légumes d'un grand bac réfrigéré et, sans les peler ni même les laver, les coupa sommairement en gros morceaux irréguliers et les jeta dans une des marmites. L'huile crépita et un nuage de vapeur brûlante lui monta au visage.

« Aïe ! cria-t-il en faisant un bond en arrière. Je me suis brûlé ! Mes yeux ! Aïe !

- Feu doux », grommela Yukari toujours accaparée par sa manucure.

Le garçon recula en se frottant les yeux et buta contre une grande table où était posée de la vaisselle, dont une partie se renversa au sol.

« Mais c'est pas vrai ! s'exclama Yukari avec irritation. Ma parole, t'es vraiment un demeuré !

- Et pour qui tu prends, toi ? Tu n'as absolument rien fait depuis tout à l'heure, se défendit Shuichi en essuyant ses yeux embués de larmes.

- Ça brûle… » signala DJ Froïde, désignant la marmite d'où s'élevait une épaisse fumée grise. Shuichi plaqua un couvercle dessus.

« Je maîtrise ! » assura-t-il avec un sourire quelque peu vacillant. Yukari haussa les épaules et DJ Froïde se leva.

« Euh… Je vais ramasser la vaisselle cassée, OK ? proposa-t-il en partant chercher une pelle et un balai.

- Merci, enfin quelqu'un de sympa ! » dit Shuichi qui baissa enfin le feu. Il touilla les légumes noircis et vida une pleine casserole d'eau dans chacune des marmites.

« Après, il faut ajouter le miso. Il en faut beaucoup, vous croyez ? Ah, apparemment, je dois calculer par rapport à l'eau que j'ai mise… J'ai mis combien d'eau, au fait ? »

Il se pencha sur les deux grands récipients et les examina un moment, l'air plus perplexe qu'inspiré, avant de se retourner vers ses deux camarades.

« Beaucoup d'eau alors… beaucoup de miso ! C'est fastoche ! Ça rime en plus ! On pourrait en faire une chanson ! » Ragaillardi, il plongea une louche dans le pot de pâte de miso et versa tout dans une des marmites. Yukari et DJ Froïde échangèrent un regard abasourdi. C'était impossible mais il l'avait fait. Il avait mis tout le miso. Sans se concerter, ils décidèrent sur le champ de ne pas toucher à cette mixture, qui serait très certainement infecte.

Mais la soupe miso n'était qu'un aperçu des talents culinaires de leur cuisinier attitré. Il laissa trop cuire le yakibuta, pourtant réussi, et ils eurent à peine de quoi manger un bol de riz convenable tant les proportions avaient été fantaisistes. Encore que Shuichi avait réussi à faire déborder la marmite c'est Hiroshi qui avait rattrapé le coup de justesse.

Les jeunes musiciens attaquaient donc l'après-midi dépités et affamés. Sans parler des plaintes indignées des clients…

La journée prit fin à dix-huit heures et les futurs candidats se réunirent dans la salle où ils s'étaient rencontrés la veille pour un débriefing avec l'équipe de production.

Fumie reçut des félicitations. En dépit de son manque d'organisation, elle s'était montrée accueillante et polie envers tous les clients, y compris les moins aimables, et avait bien géré les réservations. Chisei avait aussi remporté un franc succès.

« Ma tenue de soubrette y était certainement pour quelque chose », commenta-t-il, amusé.

Miki et Mao, tout comme Hiroshi et DJ Froïde, ne s'en étaient pas trop mal tirés malgré quelques difficultés.

Les charmes de Yukari au service n'avaient pas laissé les clients indifférents, bien qu'ils aient surtout produit de l'effet sur la gent masculine. Globalement, les choses s'étaient bien passées pour les futurs candidats.

Il y avait quand même trois mauvais élèves : Nana, Suguru et Shuichi.

La première reçut des reproches et un avertissement : elle devait impérativement adopter un meilleur comportement envers ses jeunes clients. D'une part, parce qu'il s'agissait d'enfants, ensuite parce qu'il s'agissait de clients et enfin parce qu'elle encourait des poursuites judiciaires en cas de récidive.

Le deuxième reçut des encouragements. En dépit de ses difficultés, il avait mis de la bonne volonté dans l'exercice de sa fonction.

Le cas de Shuichi, lui, était particulier. On ne pouvait pas lui reprocher de manquer de cœur à l'ouvrage, mais ses efforts n'aboutissaient à rien sinon à provoquer des catastrophes qui pouvaient se révéler dangereuses. Les organisateurs avaient envisagé de confier sa fonction à un autre participant, mais Yazuru Oga avait rappelé que le résultat du tirage avait déjà été confirmé par un huissier et qu'il était désormais impossible de changer. Au bout du compte, il fut décidé que la cuisine serait équipée d'extincteurs supplémentaires, juste au cas où.

Aux alentours de vingt heures, les participants à Tropical Hotel Paradise se saluèrent et chacun s'en repartit vers Tokyo.

Sitôt dans le minivan, Suguru se laissa tomber sur son siège, l'œil vitreux. En dépit des encouragements de l'équipe de production, il ne se sentait absolument pas prêt à affronter pareille épreuve tous les jours pendant un mois. Peu importait qu'il joue pour le compte d'une association caritative le challenge lui paraissait proprement insurmontable. À l'autre bout de la banquette, Hiroshi ne disait rien mais il était difficile de savoir ce qu'il pensait vraiment de tout ça. Shuichi, en revanche, et malgré sa journée difficile, débordait d'un enthousiaste difficilement explicable pour le jeune claviériste.

« … maintenant que je sais faire la soupe de miso, j'en préparerai à Yuki pour le petit déjeuner. Hein, ce sera une belle surprise ! »

Guitariste et claviériste firent la grimace. S'ils n'avaient pas assisté à la préparation chaotique du repas de midi, les mises en garde à mots à peine couverts de Yukari et DJ Froïde avaient sérieusement entamé leur appétit, avant qu'ils ne goûtent à la triste mixture. Par égard pour leur collègue, ils s'étaient forcés à en avaler une cuillerée Nana, elle, avait tout recraché avant de l'incendier avec virulence.

Excédé par la bonne humeur inoxydable de leur chanteur, qui semblait toujours trouver un côté positif même aux pires choses, Suguru éprouva subitement l'envie maligne de lui gâcher sa joie. Pourquoi, après tout, devrait-il être le seul à subir ?

« Monsieur Shindo, vous avez l'air d'avoir hâte d'y être ?

- Oh oui ! On va s'éclater !

- Mais… vous ne pensez pas que monsieur Eiri va être malheureux, pendant votre absence ? »

Le sourire du chanteur se figea. Visiblement, il n'avait pas pensé à cette éventualité, qui ne relevait pas uniquement du domaine du fantasme. Yuki ne le montrait peut-être pas, mais il savait qu'il tenait à lui. Se pouvait-il qu'il soit affecté par cette séparation de quatre semaines ?

Il se tourna au ralenti vers Hiroshi, qui écoutait de la musique en regardant par la fenêtre, et lui tira la manche, l'air chagrin.

Un mince sourire satisfait se dessina sur les lèvres de Suguru, qui pour le coup faillit presque regretter sa mesquinerie. Presque. Mais au moins ne serait-il plus le seul à en avoir gros sur le cœur. Maigre consolation, certes, mais il venait de passer deux jours pénibles et il avait besoin d'un peu de détente, même s'il fallait pour cela endurer les lamentations de Shindo. Jusqu'à un certain point, du moins K n'était pas du genre à supporter des jérémiades durant tout le trajet. Peu après, en effet, le manager menaça Shuichi de l'abandonner sur une aire d'autoroute s'il ne se taisait pas, et le calme revint comme par enchantement.

À suivre…


Yôkai : Le yôkai désigne un être vivant, forme d'existence ou phénomène auxquels on peut appliquer les qualificatifs extraordinaire, mystérieux, bizarre, étrange et sinistre. Êtres surnaturels, monstres, esprits… Les yôkai revêtent une multitude de formes et font partie intégrante de l'imaginaire japonais depuis les temps les plus reculés.

Tanuki : connu aussi sous le nom de chien viverrin, il s'agit d'un mammifère carnivore qui ressemble à un raton-laveur mais appartient à la famille des canidés dont il est le seul représentant à hiberner. Dans la mythologie japonaise, c'est un yôkai de la forêt, réputé pour pouvoir changer de forme à volonté.

Yakibuta : rôti de porc japonais.

Riz gohan : riz blanc préparé à partir de riz rond japonais cuit à l'eau sans aucun condiment. Il est consommé dans un bol, en même temps que l'ensemble des plats disponibles sur la table.