John

Une fois de plus, John se réveilla en sursaut, la sueur dévalait son front et il haletait. Encore un de ces foutu cauchemar. La pseudo-mort de Sherlock, Eurus, les petits os de Victor dans le puits, Moriarty et ses manteaux de dynamites, chaque nuit des scénarios de ce genre repassaient en boucle dans son cerveau et venaient perturber son sommeil, la mort de Mary étant, forcément, la plus représentée parmi tous.

Les pleurs de Rosamund le sortirent de sa torpeur. Un bref coup d'œil au réveil électronique de sa chambre et il se leva : 4 :03 AM. Le blond attrapa sa robe de chambre et l'enfila, ses jambes vacillaient et il arriva non sans mal jusqu'au lit de la petite pourtant situé à quelques mètres seulement du sien.

Son visage était rouge et mouillé par ses larmes, tout fripé de colère. Elle devait pleurer depuis un certain temps et il n'avait même pas été foutu de l'entendre alors qu'elle dormait dans la même pièce que lui… « C'est fini Rosie, Papa est là. » Annonça-t-il d'une voix mielleuse mais fatiguée et tremblotante en sortant la petite fille de son lit à barreaux. Celle-ci se mit alors à hurler de plus belle, faisant horriblement souffrir les tympans encore endormis de son père. « Whélock…. Whé… Lock. Whélock ! » Hoquetait-elle en mordillant la robe de chambre de John. Totalement éreinté, il ne releva même pas, et se recoucha avec le bébé.

Sherlock. Sherlock. Sherlock. Pourquoi toujours Sherlock ? Qu'avait-il de si particulier qui plaisait à sa fille ? Merde à la fin ! Il n'allait tout de même pas croire que ce sociopathe arrivait mieux que lui à comprendre Rosie alors qu'il n'était même pas fichu d'interpréter les émotions humaines de base ?

Il était bon, certes, il était même excellent dans son domaine. Il n'avait jamais rencontré quelqu'un d'aussi intelligent et talentueux, c'est vrai, d'aussi égoïste et insensible, c'était encore plus juste. Il lui avait croire qu'il était mort, pendant 3 ans, Sherlock Holmes, celui qu'il croyait être son meilleur ami, mort. Et pire encore, il n'y était pas vraiment pour rien dans la mort de Mary. Il lui avait fait subir tout un tas d'horreur, sans un remord, avec comme seule justification un « c'est pour la science » ou encore « c'est une expérimentation, John. ». Mais lui, il n'était pas seulement un cobaye, c'était un homme avec des sentiments et un cœur, que Sherlock avait fait mine d'ignorer, qu'il avait pressé et écrasé sans inquiétude.

Alors putain, mais qu'est-ce que sa fille pouvait bien lui trouver ?!

C'est que, Sherlock avait ce « truc », et John en était bien conscient. C'était un humble connard, mais ce « truc », son « truc », le rendait irrésistiblement indispensable et obnubilant. Ce même « truc » l'empêchait de le haïr totalement, lui faisait pardonner n'importe quoi, et avait fait de Sherlock son meilleur ami. Comme une sangsue, ce « truc » s'était agrippé à lui, le consumait, l'engloutissait petit à petit, et John ne pouvait s'en décrocher. Il était comme enchaîné au détective, et c'était exactement ça qui le rendait fou, qui l'empêchait de dormir.

John aimait Sherlock, depuis leur première rencontre. Ce « truc », il l'avait analysé, inconsciemment certes, et pas encore intériorisé et encore moins accepté. Ce « truc », c'était un mélange de danger, d'impatience, d'action, de brise-quotidien, et plus encore, ce « truc », c'était de l'amour, pas seulement une amitié inconditionnelle. Le genre d'amour avec un grand A. Celui qui vous fait souffrir, celui qu'on veut oublier, cacher et ignorer, encore moins accepter.

C'était bien connu, même s'il le refusait : John H. Watson avait un penchant pour les hommes. Il s'était découvert cette tendance à la fac de médecine, et avait ensuite enchaîné les conquêtes féminines. Toutes aussi ennuyeuses les uns que les autres, mais elles avaient le mérite de lui faire oublier son attirance pour la gent masculine.

Mary elle, réussissait à lui faire oublier Sherlock, du moins, à lui faire oublier ce « truc ». John avait aimé Mary, c'était une relation bienveillante, le genre de relation mentalement acceptable, la femme parfaite dans son idée, puis il était terriblement bien avec elle. Sherlock lui, n'était pas la femme parfaite. Déjà, Sherlock était un homme, ensuite Sherlock était un con surtout, mais ce « truc » était plus fort que tout.

John Watson était éperdument amoureux de Sherlock Holmes, même s'il refusait de se l'avouer, tout au moins, il aimait Sherlock presque autant qu'il le détestait.

John se tourna vers sa blondinette. Il serra son petit corps de bébé contre son torse. « Je t'en supplie Rosie… Tais-toi. » Murmura-t-il d'une voix engourdie. Une larme coula sur sa joue et s'effaça dans les cheveux dorés de Rosamund.

Sherlock

Comment s'était-il retrouvé ici ? John ou plutôt Rosie, l'avait (soi-disant) voulu. Certes. Mais la vraie question était-ce : pourquoi l'avait fait ? Pourquoi avait-il accepté de se rendre à l'anniversaire d'une gamine qui ne devait, en aucune façon, comprendre ce qui rendait ce jour si différent des autres ?

Il n'avait même pas fait exprès d'arriver en retard cette fois-ci. Bien sûr, John avait refusé d'y croire. John refusait tout en ce moment. Surtout d'accepter que le brun puisse avoir, de temps en temps, un élan de… Bienveillance ? C'était sûrement à cause de lui que Sherlock s'était retrouvé ici, entouré d'un public presque exclusivement féminin à l'exception de lui-même, et de John. Molly, Madame Hudson, et tout un groupe de bonnes femmes accompagnées de leur morveux tous autant potelés. Le détective ne pensait pas ça possible, mais… Il fallait l'avouer, certains l'étaient même plus que Rosie. Après avoir compté le nombre de bourrelets de la pièce et établie la moyenne des plis de peau que possédait un enfant en bas âge, il s'était occupé à analyser les mères inconnues de la pièce et à écouter d'une oreille leur conversation, sur un malentendu, peut-être pourraient-elles en venir à parler d'affaires criminelles ? Il s'imaginait déjà le scénario catastrophe… Kidnapping d'enfants dans la nurserie de la maternité ! (Lestrade devait VRAIMENT lui trouver une occupation.)

Mais elles étaient toutes occupées à disserter sur les marques de petits pots, sur la polémique de l'allaitement en public, la durée des nuitées ou sur les exploits barbants de leur marmot respectif. Absence totale de meurtres dans leurs histoires. Cerises sur le gâteau, elles avaient même réussi à absorber Molly et Madame Hudson dans leur bavardage. Sherlock lui était assis en bout de table, exclu des conversations et ça lui allait très bien ainsi. Son meilleur ami s'attardait, manu militari, à étaler assiettes, petits gâteaux, et boissons non alcoolisées (ce qui « craignait » pas mal, selon Sherlock) sur la table. Il était tellement appliqué à rendre cette journée plus qu'exceptionnelle que le brun n'avait pas pu ignorer l'invitation sous peine d'énerver encore plus son ami. Puis il aimait bien Rosie.

« - Et vous Sherlock ? »

Merde, il lui semblait bien qu'il n'y avait pas d'autre Sherlock dans la pièce… Conclusion ? Une courageuse s'était aventurée à lui la parole, élémentaire. Il cligna des yeux et chercha son interlocutrice du regard, déjà ennuyé :

« - Vous êtes le parrain de Rosie, c'est bien ça ?

- En effet. C'est John qui a insisté. »

L'organisateur de la fête venait de quitter la cuisine pour s'asseoir à table, en jetant un regard méfiant au détective.

« - Oh. Vous ne vouliez pas ?

- Personne ne m'avait prévenu qu'être parrain impliquait tout un ramassis de choses dénuées d'intérêts comme assister à un anniversaire dont l'intéressée n'a même pas conscience. »

Silence dans la pièce. John se racla la gorge, Sherlock roula des yeux en réponse. Madame Hudson tenta de rattraper l'affaire en mimant un petit rire forcé absolument pas crédible « Il a un humour un peu spécial » dit-elle. Il voulut se défendre, mais Molly lui assigna un coup dans le tibia avant même qu'il n'eut le temps d'ouvrir la bouche. John avait formé toute une armée pour l'empêcher de s'exprimer ou n'était-ce qu'une impression ?

« - Ah, acquiesça la jeune mère, pas tellement convaincue.

- Sherlock adore garder la petite, de temps en temps, c'est un ange avec elle ! Commenta Madame Hudson.

- Trois fois par semaine pour être exact, corrigea le dénommé babysitteur.

- C'est vrai ?! S'exclama stupéfaite une des femmes, elle jeta un petit regard inquiet à John.

- Bien sûr que c'est vrai puisqu'on vous le dit. S'indigna le brun. Il n'y a rien de compliqué à tenir en vie un enfant qui bouge autant qu'une limace paraplégique.

- Une limace paraplégique, releva John en détournant le regard excédé. Rosie bafouilla un « Whélock ! » l'air vexée.

- Mais elle aime bien m'aider dans mon travail. Je dirai même que d'ici peu, elle pourrait remplacer son père. Madame Hudson baissa la tête dans un petit gémissement, comme-ci la partie était perdue d'avance.

- … Quel genre de travail faites-vous ? S'interrogea-t-elle.

- Non ! Piailla Molly

- Je suis détective. À ce mot, son visage s'illumina presque, comme s'il se délectait d'avance du sujet. L'unique détective consultant de Londres puisque j'ai moi-même inventé la profession. J'aide la police quand… Certaines affaires dépassent leurs capacités légèrement… Atrophiées ? Pour une bonne partie en tout cas.

- Et Rosamund vous accompagne dans… Vos affaires… ? Le regard de la jeune femme jonglait entre John, totalement pris au dépourvu et agacé, et Sherlock, dont le visage affichait un air satisfait et fier de lui-même.

- Je ne donnerais pas cher de ma peau si j'osais l'amener avec moi sur les scènes de crimes. On ne rigole pas avec la fille d'un ancien militaire. Il adressa un regard à son meilleur ami qui essayait de ne pas lui prêter attention. Rosie apprécie simplement les histoires de meurtres que je lui raconte. Et ça m'aide à réfléchir. C'était John avant qui tenait ce rôle, mais maintenant qu'il préfère aller jouer au docteur... Sa fille est tout aussi douée. Il cligna des yeux et lança un regard complice à John qui ne lui renvoya absolument pas le geste.

- Vous êtes horrible ! Lança la mère de famille, offusquée. »

Un second silence s'installa. Elle fronçait les sourcils et dévisageait le détective tandis que les autres mères s'éloignaient doucement de lui, en tenant fermement contre leur poitrine, leur précieuse progéniture.

« - Vous avez dit ? Marqua le détective en se levant de sa chaise, soudainement beaucoup plus sérieux.

- Sherlock ! S'exclama John. Madame Hudson lui resservit un verre de thé glacé et tira sur sa chemise pour le faire rasseoir.

- John, s'il te plaît, c'est entre madame et moi que ça se passe.

- Vous êtes horrible ! Répéta-t-elle sans censure. Comment pouvez-vous faire ça à cette pauvre enfant ! Rosie est si fragile… Vous n'avez pas honte !?

- Honte ? Se vexa Sherlock. Vous devriez peut-être vous regarder dans une glace avant de vous préoccuper des choix d'autrui, Madame.

- Je ne raconte pas d'histoires sordides à Elizabeth !

- Non. Répondit-il sèchement. Mais je pense que quand votre chère et tendre Elizabeth apprendra que vous lui mentez sur l'identité de son père, les conséquences seront plus impor-

- Sherlock ! Coupa John alors que le visage de la jeune mère avait pris un teint bien pâle et suspect. Tu veux bien te taire !

- Excusez-le mesdames, il est ronchon en ce moment et refuse que je mette mon talent au profit de la vérité. Le détective dévisagea son ancien acolyte.

- C'est faux ! S'exclama-t-elle dans un dernier souffle.

- Alors pourquoi les larmes vous monte-t-elles aux yeux ?! »

Bien sûr, il n'y avait rien aux yeux de tous qui trahissait les activités secrètes de Madame. Mais Sherlock n'était décidément pas « tout le monde ». L'accusée se leva et attrapa son sac à main. Ses joues étaient rouges et elle était clairement sur le point de se mettre à pleurer. Elle lança un regard noir à John comme pour ne pas le remercier de l'avoir invitée. Les autres mères restèrent bouche bée devant la révélation. Elle partit en claquant la porte derrière elle. « - John… » S'inquiéta Madame Hudson en voyant le visage tendu et crispé de son ancien locataire.

« - Pourquoi es-tu toujours obligé de tout foutre en l'air, Sherlock ?! Lança-t-il sur un ton très peu amical.

- John très franchement, je ne crois pas que tu sois bien placé pour me reprocher quoi que ce soit en ce moment ! On t'a totalement lavé le cerveau mon pauvre ami !

- Lavé le cerveau ?! S'exclama l'ancien militaire.

- Depuis combien de temps au juste refuses-tu d'aller résoudre une affaire avec moi, John !?

- J'ai une vie Sherlock. Une vraie vie contrairement à la tienne. Commenta John sans vraiment comprendre ce que les enquêtes du détective venaient faire là.

- Parce que tu appelles ça une vie ? Tu fuis ta vraie personnalité, ce que tu aimes, et tu appelles ça une vie ? Personnellement, j'appelle ça une prison et tu l'as créée tout seul !

- J'avais besoin de stabilité pour Rosie !

- Faux ! Tu cherches juste à t'éloigner lâchement !

- M'éloigner de quoi ? S'énerva John. De toi ? De tes affaires ? Du danger que tu représentes pour ma fille ?!

- Les garçons s'il vous plait… S'indigna Madame Hudson en essayant de se glisser entre les deux hommes que la colère rapprochait dangereusement.

- Si je suis si horrible et dangereux que ça pourquoi tu n'as pas déjà déménagé à l'autre bout de l'Angleterre dans ce cas ? Je n'ai pas besoin d'amis, je te l'ai déjà dit. Je suis très bien seul, et les relations humaines ne… M'intéressent pas. Pire ! Elles me dégoûtent. Alors, qu'est-ce qui te retient, John Watson… De fuir encore plus loin ?! »

Le visage du blond était totalement figé, marqué par l'énervement. Son regard renvoyait une certaine animosité que Sherlock savait capter et savourait avec la plus grande discrétion. Il voulait savoir, il voulait le faire craquer. Pourquoi l'évitait-il à ce point ? Pourquoi ne voulait-il pas retrouver la vie qu'il avait tant su aimer à Baker Street ? Sherlock releva le menton à la réponse silencieuse de son interlocuteur. Un faible sourire se dessina sur ses lèvres, il attrapa sa veste emblématique, l'enfila et releva son col. Dos à l'homme qui avait jadis su savourer énigmes, enquêtes et situations à risque avec lui, il cracha :

« - La réponse est simple. Tu ne peux pas, n'est-ce pas ? John se tut. Sa respiration se faisait de plus en plus complexe. Ses poings étaient si serrés que l'extrémité de ses doigts en devenait jaunâtre. Quelque chose te retient à moi. Mais quoi ? Il approcha son visage du blond qui se décontracta immédiatement pour se reculer. John Watson tu as toujours été inconditionnellement attiré par le danger, et ton éloignement avec celui-ci te fait toujours sombrer dans un état second de dépression réfractaire. Mary en est la preuve irréfutable. T'as douleur à la jambe, ne serait-elle pas réapparue d'ailleurs ? Le médecin déglutit, il détailla du regard l'ensemble des invités d'un air terriblement honteux et désolé. Je ne suis pas doué pour comprendre les sentiments humains, on ne va pas le cacher, mais ce qui te retient à moi, John Watson, ce n'est pas seulement un goût pour le danger, mais plutôt un genre d'addiction, je dirais. Une addiction qui te ferait me qualifier de meilleur ami, une addiction qui t'empêcherait de t'éloigner du plus gros connard que tu n'aies jamais rencontré, d'un homme à qui la compréhension du comportement humain et les conventions sociales de base échappent largement, d'un homme que personne n'aurait voulu dans son entourage, sauf peut-être toi. »

À la prononciation de ce même mot, « addiction », John éclata, son poing vola et atterri immédiatement dans la tête du détective. Molly s'étouffa avec le reste de gâteau qu'elle avait jusque-là stocké dans ses joues qu'elle n'avait osé avaler depuis le début de la conversation, Madame Hudson renversa son thé et attrapa Rosie qui se trouvait un peu trop près de l'action. Sur le coup, Sherlock perdit l'équilibre et se trouva dos contre le mur du salon, une douleur assez forte lui pris dans la mâchoire et du sang s'écoula de sa lèvre inférieure. Les autres femmes se hissèrent sur leur chaise, totalement stupéfaites.

John détestait cet homme, c'était définitif. Il lisait à travers lui comme un livre ouvert. Et savait démêler même les choses qu'il refusait d'accepter, les choses douloureuses qu'il refoulait au fin fond de son être.

« Sortez de ma maison. » Ordonna-t-il à la pièce entière.